LA CONQUÊTE DU MONDE
comptera plus le nombre de ses expéditions. Chacune de ses guerres, suivant le mot du poète, lui vaudra chaque année une nation de plus. Avant que deux siècles se soient écoulés, ses légions auront parcouru d'un bout à l'autre tout l'univers connu, foulé la terre grecque,mère du Parnasse, effacé du rang des nations le royaume d'Alexandre, réduit les Lusitaniens, mis sous le joug les Numides, posé la domination romaine dans l'Asie mineure, traversé les Gaules avec César. Elle réunira sous son sceptre les deux mondes, — le monde du passé, l'oriental, « brillant d'art et de civilisation, mais faible et corrompu », — le monde de l'avenir, l'occidental, « guerrier, pauvre et barbare, plein de sève et de verdeur ».
. . Et lors même qu'on marche de victoire en victoire, ce n'est pas impunément qu'on traverse ainsi tous les climats, qu'on s'en va par toutes les contrées chercher des ennemis, qu'on conquiert à la pointe de l'épée toutes les nations. . . La Grèce, il est vrai, n'avait pas demandé beaucoup d'efforts : elle s'était imaginé dans son orgueilleuse ignorance qu'elle allait seule occuper l'attention et les forces du peuple romain ; deux légions suffirent, et Rome n'eut, suivant l'expression de Michelet, qu'à la toucher du doigt pour la faire tomber... Mais pour réduire les Lusitaniens, ces pâtres agiles, qui, dans leurs noires montagnes et dans leurs défilés étroits, savaient « tantôt se tenir fermes, tantôt se disperser au jour pour reparaître au soir et s'évanouir encore, laissant derrière eux des coups mortels », ces irréductibles qu'on ne pouvait pas faire prisonniers, car embarqués pour l'Italie ils faisaient un trou
dans la cale et coulaient le navire, — il en coûtait du temps et des hommes!... Si Ton avait affaire souvent à de faibles monarques, comme ce Prusias dont le vers fameux de Corneille résume toute la politique :
Ah I ne me brouillez pas avec la République !
ou à quelque égoïste roitelet, tel Attale de Pergame, qui pour gagner de vivre tranquille testait en faveur de la Ville, — on se heurtait parfois à un Mithridate,
. . . cœur infatigable, Qui semble s'affermir sous le faix qui l'accable, •
monarque vingt fois vaincu et toujours indompté, qui savait, par un retour imprévu de sa fortune, « renverser en un jour l'ouvrage d'une année ».
. . Dans ces contrées éloignées de Rome, avec des ennemis longs à soumettre, les campagnes duraient des années, — et chaque soldat romain avait plusieurs campagnes à son actif I Tite-Live nous a laissé l'état de services d'un de ces braves, nommé Ligustinus, et enrôlé comme légionnaire à l'âge de dix-huit ans en l'an 552. . Fait partie de l'armée qui fut embarquée pour la Macédoine et y resta jusqu'à la défaite du roi Philippe, en 556 ou en 557. Revenu en Italie, part immédiatement comme volontaire pour l'Espagne ?ivec le consul Porcins Caton. Est rappelé à Rome, trois années après, par la déclaration de guerre contre Antiochus, et embarqué à Brindes aux ides de mai 561 avec les légions qui doivent combattre le roi de Syrie. Rentre après la soumission d' Antiochus et fait pendant quelques années en Italie le service des légions*