‹ La fin d'un peupleChapitre 48 sur 166 · Lucain. I · texte numérisé non relu

Lucain. I

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de toutes les nations. Il est vrai que plus d'un article entrait chez elle, sans qu'elle offrît en retour la moindre compensation. Ainsi les statues grecques que le riche Romain se glorifiait d'ériger dans ses jardins, les manuscrits précieux que contenait sa bibliothèque, les objets rares et de prix amassés dans son musée, toutes ces richesses artistiques lui venaient de la province où il avait été proconsul, et les peuples auxquels il les avait enlevées n'avaient rien reçu en échange. Mais les brigandages, encore que très nombreux, ne pouvaient suflire à rétablir l'équilibre. Pour que la balance entre l'importation et l'exportation s'équilibrât, — l'Italie devait mettre dans son plateau une quantité toujours renouvelée de numéraire. Les dépouilles de Tarente, de Syracuse, de Carthage, d'Héraclée, de Corinthe, — des millions de livres d'argent, — jetées dans ce gouffre, s'étaient vite épuisées. Et il fallut que la province, qui fournissait les marchandises à vendre, fournit encore l'argent pour les acheter. L'exploitation commerciale appelait l'exploitation financière.

L'impôt les saignait à blanc, ces malheureuses provinces, non qu'il fût légalement très lourd, mais par les abus de sa perception. Il n'était point comme aujourd'hui perçu par les ehiployés d'une administration publique ; on l'affermait. Publicani s'appelaient les individus, isolés ou associés, qui prenaient à ferme une redevance, — c'est-à-dire qui s'obligeaient vis-à-vis du trésor à lui payer une somme annuelle de..., et recevaient en échange l'autorisation de percevoir chez les imposés la redevance. L'Etat romain trouvait, dans le système de l'adjudication, l'avantage d'échapper aux risques de non-valeurs et d'épargner

les frais dé perception : les contribuables, négligeable quantité, y étaient livrés sans défense à la rapacité des publicains.

En Italie même, vers la fin de la République, on avait dû supprimer les taxes douanières (le portorium), « moins parce que Timpôt était mauvais en soi que parce que sa perception donnait lieu à de détestables abus. » Jugez de ce que cela doit être en province, s'écrie Cicéron en rappelant cette mesure. Et de fait, suivant le mot de Tite-Live, « où il y a des publicains, il n'y a plus de justice ni de liberté pour les alliés. » Seul le gouverneur delà province aurait pu protéger contre les percepteurs d'impôts les contribuables ; mais le plus souvent il avait les mains liées. Avec les meilleures intentions du monde, il se heurtait à ces difficultés que Cicéron, dans les conseils qu'il donne à son frère, signale en ces termes ; « Je » sais quels obstacles apportent à vos vues généreuses » les publicains. . . Les heurter de front, ce serait » nous aliéner des gens envers lesquels nous avons » des obligations considérables. Ne marquer aucune » résistance, c'est ruiner de fond en comble un peuple » que nous avons pour mission de protéger... Tâchez » de faire assez pour les publicains sans écraser la » province ; c'est une œuvre pour laquelle, je l'avoue, » il vous faut une habileté plus qu'humaine *. »

Cet équilibre entre l'intérêt et le devoir, Cicéron, lorsqu'il fut proconsul en Cilicie, s'efforça de le maintenir. Et ce fut par là un des plus honnêtes proconsuls de son temps, assez courageux pour ne

. 1. Liv. XLV, 18; Qc, ad Ait, II, 16; ad Quint. I, 1, 11.

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pas faire le mal, trop faible pour empêch<^r les autres de le faire. Il s'était généreusement efforcé de tirer ses administrés des griffes de deux misérables, nommés Memmius et Scaptius; mais lorsqu'il sut que sous leur masque se cachait la figure de Brutus, du vertueux Brutus en personne, sa générosité se relâcha. Dans le temps même où il était gouverneur de Cilicie, il n'hésitait pas à écrire à son collègue de Bithynie : (( Je vous recommande avec la plus vive instance les )) publicains de votre province. Par votre fonction, » vous pouvez défendre bien utilement et même faire )) prospérer leurs intérêts, et c'est ce que je vous )) supplie de faire. Vous apprendrez d'ailleurs, j'en ai » fait l'expérience, que les publicains de Bithynie » gardent le souvenir des services qu'on leur rend ^t » savent en témoigner leur reconnaissance * ». Mais à l'égard de Cicéron et de ceux qui, comme lui, furent complaisants, l'histoire ne peut pas être trop sévère. S'ils avaient été plus courageux, s'ils avaient essayé de faire rendre gorge aux exacteurs et de protéger Jeurs administrés, on les aurait condamnés, comme le fut Rutilius Rufus, — pour exactions ! — à la confiscation et à l'exil, ou rappelés de leur province pour incapacité comme LupuUus.

Tant d'autres ne se contentèrent pas de laisser faire, et alourdirent pour leur compte personnel le fardeau des taxes provinciales. « Si vous prélevez une seconde fois sur nous le tribut, disait un citoyen de l'Asie-Mineure à son proconsul, il faut nous donner deux fois par an Tété et l'automne ». Un Fabius,

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