Cic, in lerr., III, 9 et H; V, 45; ad Quint., I
lV.xploitation de la province 6t
immigrants citoyens romains... Quand Pompée, poursuivi par César, débarqua dans l'île de Chypre, il put lever parmi les negotiatores et le personnel des sociétés publicaines, dans ce petit coin de terre dont la population actuelle ne dépasse guère cent mille âmes, une armée de deux mille soldats ^ . .
Lltalie sépuisait. César le comprit, et, voulant remédier au mal, il défendit par une loi qu'aucun citoyen de vingt à quarante ans, à moins d'être lié par un service public, restât plus de trois années de suite absent de Tltalie*. Mais la mesure venait trop tard. Encore était-elle insuffisante. Ce n'était pas assez de forcer les Romains à revenir : il aurait fallu les empêcher de partir. Car, non plus que les soldats corrompus par l'habitude du luxe et de la vie des camps, les négociants qui avaient connu les profits faciles du commerce et de l'industrie ne pouvaient s'astreindre à l'ingrat labeur de la charrue. S'ils n'avaient rien conservé de leur fortune acquise, ils aimaient mieux vivre de la belle vie de mendiant. Si au contraire ils avaient réalisé quelque épargne, ils pouvaient, grâce à l'organisation nouvelle des forces capitalistes, faire produire à celte épargne un revenu suffisant et vivre bourgeoisement de leurs rentes.
III. Pour lancer et pour entretenir les immenses entreprises commerciales, financières et industrielles auxquelles les publicains des deux derniers siècles de la République ont attaché leur nom, il était nécessaire en effet d'engager une quantité considérable de capi-
1. Ces., B. G. I, 1 : B. C. III, 103 ; Cic, pro Font., 4 ; Tac, Ann. II, 62. «. Suét., César, 42.
taux. Les fortunes particulières étaient immenses ; mais que peuvent les richesses d'un seul, lorsqu'il s'agit de centaines de millions à manœuvrer, à des milliers de lieues et de tous les côtés à la fois ? Ainsi les capitalistes furent amenés à se grouper, à réunir leurs richesses pour un but commun, à constituer des sociétés, — à fonder les compagnies de publicains. Une fois lancés dans la voie féconde de l'association, ils s'y engagèrent plus avant ; ils voulurent concentrer, pour les entreprises provinciales, non plus seulement quelques grandes fortunes, mais toutes les fortunes ; ils firent appel au grand public ; ilis inventèrent, pour employer la terminologie de notre droit commercial, — après la société en nom collectif et la société en commandite simple qui sont des associations mixtes de personnes et de capitaux, — une pure association de capitaux : la société en commandite par actions K
Des besoins publics est née l'action : ces partes, dont la valeur varie selon les influences du cours, — partes illo tempore carissimas, dit Cicéron, — facilement cessibles et, par une faveur qui ne s'étendit jamais aux autres parts de sociétés que celles des sociétés publicaines, transmissibles après le décès de leur propriétaire-. Et apparaît ce personnage que nous nommons l'actionnaire : des gens « qui, suivant l'expression d'un historien contemporain, apportent leurs fonds aux entreprises sous le nom d'autrui », qui sont associés (on les noa:me participes) mais
1. Voir IJntéressanl livre de M. Antonin Delouine, les Manieurs d'argent d Rome, i. Cic. pro Rabirio, 11. — Digeste, XVII, 2, 63, ,^ s.
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qui ne peuvent agir en indivision comme des associés ordinaires, dont la mort n'interrompt pas les opérations sociales, qui supportent les pertes quand l'Etat providence des publicains ne les prend pas à sa charge, mais qui ne les supportent que jusqu'à concurrence de leurs mises, qui sont pour une même société un très grand nombre (Cicéron dit une multitude), et que dans certaines occasions on devait réunir en assemblée générale ^ .
Dans ce pro lege Manilia où, à propos de la guerre contre Mithridate, il fait le dénombrement de tous les capitaux engagés en Asie, Cicéron fait nettement saisir la différence qui existe entre les actionnaires et les associés en nom. Ceux-ci, ce sont les publicains, tous chevaliers romains, qui, ayant pris à ferme le recouvrement de l'impôt et l'exploitation de vastes parties de ïager asiaticus, ont leur fortune entière placée dans la province, suas rationes et copias; les actionnaires ou commanditaires, ce sont les citoyens des autres ordres, ceteris ex ordinibus homines, qui ne prennent directement part à aucune de ces entreprises et y ont pourtant de grandes sommes engagées, pccunias magnas collocatas ... Il exprime très bien les rapports qui unissent les seconds aux premiers, .lorsqu'il ajoute : « L'ordre des chevaliers (ou des publicains) est le soutien des autres ordres >», et encore : « Les publicains ne peuvent pas perdre leur fortune sans entraîner dans leur ruine une foule d'autres fortunes »... Et c'est des uns et des autres qu'il est question dans cette phrase du même pro Manilia lege :
1 Polyb., VI, 17 ; Ascon. in divin. ; Cic, in Verr. II, 70, 71.
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« S'il importe de protéger la province d'Asie contre les colères de Mithridate, ce n'est pas seulement pour sauvegarder l'honneur du peuple romain et ses revenus, c'est aussi, c^est surtout, pour conserver la fortune d'un grand nombre de ses citoyens, aguntur bona multorumcivium^ i).
Multi, ou ses synonymes plure^, plurimi, multitudo, telles sont les expressions qui viennent aux lèvres de Cicéron, toutes les fois qu'il nomme les capitalistes, petits ou gros, dont les capitaux fructifient dans les opérations de l'exploitation provinciale. L'historien Polybe, qui écrivait dans les premières années du septième siècle, à l'apogée du développement commercial et financier de Rome, emploie un mot plus énergique; il dit : (( Presque tout le monde est intéressé aux adjucations faites aux publicains^ » C'est qu'en effet l'énorme quantité de numéraire, que la Fortune fit tomber sur le peuple romain après la conquête du monde, ne fut pas, dans les premiers temps, aussi concentrée qu'on se plaît à le croire. Le moyen d'en prendre sa part, — le pillage, — était à la portée de tous ; et au témoignage de Tite-Live, il n'y avait pas de soldat qui, des guerres d'Afrique ou d'Orient, ne revînt riche ^
S'il est vrai de dire, avec le savant historien des Manieurs d'argent à Home, que « les Romains du sixième et du septième siècle nous avaient dépassés dans le mouvement d'afïluence des petits capitaux vers les grandes entreprises », — il faut (pour établir
i. Pro lege Afan., 2, 6,7.