Liv., XXXV, 7 ; XXXIX, 3 ; XLI, 8 ; XLII
s'unissent, engageant leur foi par des sernaents solennels, contre la république romaine : à son image, ils organisent, avec un Sénat composé de cinq cents membres comme celui de Rome, avec deux consuls, avec des préteurs, une république rivale. Ils se choisissent une capitale et lui donnent le nom d'Italica. C'est la lutte entre Rome et l'Italie qui recommence.
La guerre sociale ne dura que trois années : elle fut terrible. Nec Annibalis, nec Pyrrhi, fuit tanta vastaiiOy dit Thistorien Florus * . Le peuple romain, de nouveau, vécut les heures sombres et ressentit les angoisses de la seconde guerre punique : afin d'empêcher le découragement de gagner les défenseurs de Rome, le Sénat avait dû prescrire qu'à l'avenir on accomplirait les rites funéraires aux lieux où chefs et soldats seraient tombés. Grâce à la situation privilégiée de sa capitale et à l'habile politique de son gouvernement, il se releva des premiers désastres ; et ce fut au tour des Italiques à connaître les revers. Le consul Cn. Pompeius renverse dans les murs d'Asculum l'italien Judacilius qui, après avoir fait égorger tous les partisans de Rome, se dressa un bûcher dans un temple et s'y donna solennellement la mort : il écrase les Marses qui essayaient de passer l'Apennin pour soulever l'Etrurie. Son lieutenant Sylla tue cinquante mille Italiens dans la Campanie, tourne les gorges du Samnium que gardait l'armée ennemie, force Bovianum après avoir fait un carnage affreux des Samnites,. . Une fois déplus Rome triomphe de
i. Morus, III, 19.
ritalie ; mais son triomphe coûte à la péninsule trois cent mille de ses habitants.
Et ce triomphe n'a rien de définitif. — Le Sénat ne Ta obtenu qu'au prix d'une importante concession, Il a dû, à l'heure des revers et pour éviter que l'armée ennemie ne grossisse encore, accorder, par la loi Julia, le droit de cité aux habitants des villes restées fidèles. Après la victoire, sentant que le terrain n'est pas trop solide, il a, par la loi Plotia- Papiria, étendu le bénéfice de la loi Julia même aux peuples rebelles. C'était combler les vœux des Italiens. Mais ce présent qu'elle fait d'une main, de l'autre, Rome le retire. Au lieu de prendre rang dans les trente-cinq tribus, les nouveaux citoyens furent entassés dans huit ou dix tribus nouvelles qui votaient les dernières, lorsque les autres avaient pu déjà décider du résultat Ainsi l'Etrusque, le Lucanien, l'Ombrien, qui faisait un voyage de vingt ou trente lieues pour venir exercer au Champ de Mars son droit de souveraineté, donnait un vote inutile ou n'était pas même consulté. . . Les Italiens estimèrent qu'on les avait trompés et se préparèrent à recommencer la lutte, jusqu'à ce que, répandus dans les anciennes tribus, ils obtinssent véritablement l'égalité de droits politiques. Marins n'eut qu'à la leur promettre, — Marins qui, chef des armées romaines au début de la guerre sociale, avait eu une attitude équivoque, laissant échapper les plus belles occasions de vaincre, et déposant le commandement sous le prétexte de maux de nerfs, pour qu'ils se jetassent dans son parti. Cela ne leur réussit qu'à s'attirer la colère de Sylla.
Sylla représentait la réaction ; il personnifiait toutes les haines de l'ancienne noblesse sénatoriale contre la noblesse nouvelle des chevaliers, et celle des Romains contre les Italiens. C'était l'homme des opinions attardées, — et du petit nombre : il avait contre lui, non seulement toute l'Italie, mais une grande partie des anciens citoyens, tous ceux qui ne voulaient pas de la terreur d'une restauration oligarchique. N'ayant guère de partisans de ses idées, il devait, pour triompher, s'approprier des légions. Il l'avait compris ; et c'est pourquoi, devenu par un audacieux coup de main maître de Rome, on le vit abandonner aussitôt sa conquête et s'embarquer à la tête de l'armée pour la Grèce. Il savait qu ses légions victorieuses et le butin de l'Asie lui rouvriraient sans peine les portes de la ville.
Lorsqu'il revient, toute l'Italie se dresse contre lui : les consuls eux-mêmes se préparent à le combattre. Contre les deux cent mille soldats qu'arme le bruit de son retour, il ne peut opposer que ses quarante mille vétérans, et quelques cohortes de pâtres qu'un jeune homme, celui qui devait être le grand Pompée, vient mettre spontanément à son service pour satisfaire des rancunes personnelles. Mais tandis que les légions italiennes marchent à la débandade et sous les ordres de quinze généraux, ses vétérans n'obéissent qu'à lui seul, lui sont dévoués corps et âme. . . Aussi sa campagne n'est-elle qu'une série de victoires, et quelles victoires !
C'est auprès des murs de Capoue qu'il livre sa première bataille et l'armée du consul Norbanus y perd six mille hommes. Quelques semaines après, il se
rencontre avec l'héritier de Marins et son neveu dans la plaine de Sacriport, entre Signia, Anagnia, et Préneste, et lui tue vingt mille de ses soldats. Dans le Latium, le jeune Pompée met en déroute complète les légions étrusques de Marcus, qui, ayant mené quatre-vingts cohortes au combat, n'en retrouve que sept à la retraite ; tandis qu'un autre de ses lieutenants, Metetlus, au Nord, dans la Gaule Cispadane, défait l'armée du consul Carbon et couvre d'un monceau de cadavres la plaine de Faventia. Privés de leurs chefs, livrés à la plus complète désorganisation, les Samnites et leurs confédérés de l'Italie méridionale, ont néanmoins le courage d'attendre de pied ferme devant Clusium l'armée de Sylla, et de tenter une. suprême résistance : vingt mille d'entre eux restent sur le champ de bataille. Sous les murs même de. Rome se joue la dernière partie, avec des alternatives de succès, mais avec une égale violence. Les alliés vont s'emparer de la ville, « lorsque tout-àcoup la porte Colline s'ouvre et un gros de Romains armés en sort. C'est la jeunesse que son âge a dispensé de prendre les armes; ce sont les malades, les vétérans retirés depuis longtemps du service. Ils ont frémi d'indignation en voyant paraître l'ennemi devant leurs remparts. » Ils se font mettre en pièces, mais leur héroïsme laisse à Sylla le temps d'arriver. Et entre les deux armées commence une horrible boucherie, que la nuit elle-même a peine à interrompre. Au lever du jour, une division de trois mille hommes demande à capituler. Sylla leur promet la vie sauve, à la condition qu'ils tourneront leurs armes contre leurs camarades. Ils obéissent...
Leur perfidie achève la déroute, mais n'est point récompensée. Oublieux de la parole donnée, Sylla les fait massacrer le lendemain avec huit mille prisonniers ; et ce massacre porte à plus de soixante mille le nombre des morts que le combat a faits dans les deux partis. Sanglante avait été la lutte: le triomphe le fut davantage. Dans toute l'Italie, au témoignage d'un historien, les hommes du parti vaincu furent mis à mort, ou bannis, ou dépouillés de tous leurs biens, — et non seulement eux, mais leurs parents, leurs amis, ceux qui les connaissaient, ceux qui leur avaient parlé ou qui par hasard avaient voyagé avec eux. Des cités entières furent proscrites comme des hommes. On en vit qui prévinrent la condamnation : telle Norba, dans le Latium, dont les habitants, lorsqu'ils virent l'ennemi dans leurs murs, mirent le feu à leurs maisons et s'entretuèrent, dérobant au vainqueur la riche proie sur laquelle il comptait , et méritant d'Appien , cet éloge : (( Les Norbanais sont morts en gens de cœur!... » Moins fières et * aussi malheureuses , les villes qui se soumirent après la défaite furent enveloppées dans le mêm^ anathème. A Préneste, Sylla avait ordonné qu'on amenât tous les habitants à son tribunal ; mais les voyant en trop grand nombre, il s'écria : « Je n'aurai jamais le loisir d'écouter tant de gens ; il faudrait un temps infini pour séparer les innocents parmi tant de coupables. Qu'ils périssent tous ! » Et la ville entière tombe comme une seule tète,
Unius populum pereuntem tempore mortis ! >
1 App., B. C, 1,94; Lucain, Pharsale, U; Flor., III, 21.
Et tandis que la colère de Sylla promenait dans l'Italie des ruines collectives, les rancunes privées, les haines de familles, les ambitions locales, les convoitises de voisins, s'exerçaient en toute liberté. Suivant le mot de Lucain :
On n'assouvissait pas une seule vengeance.
Chacun tuait pour soi.
Rien, pas même les services rendus à la bonne cause, ne pouvait sauver d'un débiteur infidèle ou d'un héritier impatient . . Tel individu, qui s'était enfui de sa ville natale pour échapper aux conséquences d'une action honteuse, y revenait en triomphateur, faisait la loi, organisait la terreur, envoyait à la mort tous ceux dont il avait eu à se plaindre. . . Un mot du vainqueur a commandé tous les crimes, semelomnia victor jusserat.
. . .UEpitome de Tite-Live rapporte le fait suivant : (( Deux frères servaient chacun dans un cJamp. Sans se reconnaître, ils en vinrent aux mains dans un co.îibat singulier, et l'un d'eux tomba. Quand le vainqueur dépouilla le vaincu de ses armes, et vit les traits de son frère, il éclata en sanglots ; il lui dressa un bûcher, se tua sur son corps, et les même flammes le consumèrent». Image de cette lutte fratricide où ce qui restai^ de Rome, en détruisant l'Italie, se détruisait elle-même !
Mais l'ère des guerres civiles avec le triomphe de Sylla n'est pas close ; et les cultivateurs italiens vont connaître de nouveaux maux.
César, il est vrai, les épargne. Dès le début de la
campagne, il avait dit un mot rassurant : a Quiconque n'est pas contre moi est pour moi ». Il écrivait à ses amis Oppius et Balbus : « J'userai toujours de la » douceur. La terreur n'a réussi qu'à faire détester » mes devanciers et n'a soutenu personne. Sylla fait » exception, mais je ne le prendrai pas pour modèle ». Aussi son passage en Italie ne rencontre aucun obstacle. « Toute la péninsule le reçoit comme un dieu, écrit Cicéron, et d'aussi bon cœur que lorsqu'elle faisait des vœux pour la santé de Pompée. On lui tient compte de tout le mal qu'il ne fait pas, comme s'il empêchait les autres de le faire. Partout la foule vient au devant de lui. Quels honneurs ne lui rend-on' pas ? » Devant cet accueil enthousiaste. Pompée lui même a tremblé,
Sensit et ipse metum Magnas,
et fugitif à travers les plaines de l'Apulie, il abandonne, sans accepter la lutte, à César, l'Italie dont il n'espère plus rien. Les habitants des municipes et des villages, « ces modestes agriculteurs avec qui Cicéron aimait à causer et qui lui avouaient n'avoir d'autre souci que leur champ, leur toit, leur petit pécule », apprirent seulement par la renommée, et non point à leurs dépens, qu'un grand combat s'était livré à Pharsale et que les dieux s'étaient montrés favorables à César*.
Mais les héritiers de César, ceux qui ont promis de venger sa mort et qui, sous le prétexte de la venger, vont se disputer sa succession, Antoine et
i. ac. ad AU, VU, 22 ; VIII, 13 ; IX, 7 ; Lucain, VII.
LES GUERflES CtVÏLES 83
Octave, n'imitèrent point la prudente conduite et les sages réserves du vainqueur de Pompée. Pour satisfaire, après la. bataille de Philippes, leurs vétérans communs, après le combat d'Actium, ceux du vainqueur Octave, — ce qui restait de la population rurale de ritalie fut, suivant le mot d'Appien, exproprié : c'était l'intérêt des distributeurs de ne point toucher aux grandes possessions des sénateurs, parce qu'ils recherchaient l'appui du Sénat ; et l'intérêt des participants de recevoir en don les exploitations moyennes, beaucoup mieux soignées que les vastes latifundia et plus faciles à faire valoir.
« Ce qu'il y avait de mieux dar s la péninsule » fut distribué aux soldats d'Antoine et d'Octave, — et ne les satisfit pas encore. On les vit, dépassant les limites qui leur étaient assignées, changer par un abus de la force leurs récentes propriétés pour d'autres qu'ils trouvaient mieux à leur goût. Rome, après Philippes, était pleine de petits propriétaires qui venaient exhaler leurs plaintes ; la loi les avait épargnés, mais les vétérans ne les épargnaient pas.
Superat modo Mantua nobis, Mantua, vœ I miserœ nimium vicîna, Gremonœ !
s'écriaient-ils avec Virgile, Mantoue qui leur avait été laissée, Mantoue, hélas ! était trop proche de cette malheureuse 'Crémone qui avait été livrée aux soldats et dont les soldats ne se contentaient point. Tous n'eurent point, comme le poète des Bucoliques, l'heur de plaire au Souverain Maître et d'obtenir satisfaction.*
1. Virg., Eg. IX, 58 ; App., B. C. V, 12 ; Dion, XLVIII, 9 ; LI, 4.
Combien durent, tel ce pauvre Mélibée, et moins heureux que Tityre, fuir les frontières de lltalie et abandonner les douces campagnes, patriœ fines et dulcia arva, pour gagner les déserts brûlés par le soleil de l'Afrique ou les froides contrées des Scythes, les rives de l'impétueux Oaxis, et jusqu'à la Bretagne séparée du reste du monde ! Qui dira le nombre de ceux qui furent, comme Horace, déplumés,
Decisis bumilem pennis, inopemque pa terni Et laris et fondi,
et virent, ainsi que Properce, la perche avide d'un Barbare mesurer leurs champs bien cultivés,
Abstulit exeultas perlica tristis opes ?. . .1
L'attraction de Rome. — Ruraux et citadins. — Les charmes de la ville.— Occasions pour le paysan italien de venir à Rome.
L'unité s'était faite sur les ruines de la guerre civile. Rome ne se dressait plus comme une maîtresse en face de l'Italie soumise : elle n'était plus que la première des cités italiques. Mais elle dépassait à tel point toutes les autres, que les Italiens, après avoir conquis le titre de citoyens, s'aperçurent vite qu'à Rome seulement on pouvait jouir des avantages et exercer les privilèges de ce titre.
Quels étaient ces privilèges et en quoi consistaient ces avantages, nous les devons indiquer, et avec quelque détail, au chapitre suivant. Nous essaierons
I. Viig., Eg. 1; Hor., Epist. II, 2. v. 50-51 ; Prop., Elég., IV, 1, v. 130.
l'attraction de ROME 85
de montrer, par quelles voies l'argent du monde, qui affluait dans les mains de quelques capitalistes romains, descendit jusqu'aux masses ; et comment une partie de la population de Rome put vivre, durant plusieurs siècles, aux crochets de l'autre partie. L'argent, qui fit commerçants ou rentiers tant de milliers de travailleurs ruraux, en transforma des milliers d'autres en citadins oisifs.
«Heureux le paysan s'il connaissait son bonheur!» chante Virgile. Plus heureux encore s'il eût ignoré le bonheur des autres, si on lui eût caché les charmes de la ville, les douceurs d'une vie oisive, l'agrément d'une existence assurée ! Mais, fréquemment, on lui fournissait l'occasion d'aller par lui-même admirer les merveilles de Rome.
Il se rendait à Rome afin d'exercer son droit d'électeur. Quintus Cicéron, dans la lettre célèbre sur « les moyens de parvenir au consulat », qui figure dans la correspondance de son frère l'orateur, donne aux candidats le conseil de « bien embrasser dans leur esprit et d'avoir gravée dans leur mémoire la carte politique de l'Italie, de ne laisser de côté aucun municipe, aucune colonie, aucune préfecture, aucune localité de la péninsule. » Et l'Italie est en effet très utile pour ses protégés. « Si Clodius me cite en justice, » écrivait Cicéron à un de ses amis, toute l'Italie » accourra pour me soutenir, et nous sortirons de ce » procès plus glorieux qu'auparavant. » Elle ne vint pas à temps pour empêcher sa condamnation; mais lorsque le consul Lentulus convoqua une assemblée pour décider de son rappel, elle se présenta en masse, Italia constitit, et Cicéron ne manque pas d'en tirer
86 CUAPITHE SECOND
orgueil : « On ferma, dit-il, pour se rendre au Champ- » de-Mars, non pas seulement les boutiques, mais les » municipes; et ce fut l'Italie entière, constituant le » peuple romain dans toute sa splendeur et dans sa » force véritable, qui vota mon retour de l'exil *. »
Après la politique, la célébration des jeux publics attirait à Rome le paysan italien.
Déjà, dans les siècles anciens, Tite-Live nous affirme que la magnificence des jeux amenait, de tous les pays voisins, un grand concours d'étrangers 2. Ce fut bien autre chose lorsque, sous l'efïrayantp poussée du luxe public, les merveilles se succédèrent sur la scène et dans les cirques : telles les chasses où sont tuées en une seule journée jusqu'à cinq mille bêtes féroces, les batailles qui mettent aux prises deux armées d'esclaves, les naumachies où deux flottes ennemies, chargées d'hommes voués à la mort, se poursuivent, s'abordent, se déchirent. . . L'annonce de pareils spectacles attirait à Rome une telle afïluence de visiteurs, qu'au témoignage d'un historien, « il fallait pour les recevoir dresser des tentes dans toutes les rues et dans tous les carrefours, et qu'à chacune des fêtes, il y avait de nombreuses personnes étouffées ou écrasées dans la foule ^ ». Le monde entier s'y donnait rendez-vous,
. . . orbis in Urbe fuit 4
Et en vérité il aurait fallu, comme dit au vieux Lycotas le berger Corydon dans une églogue du poète
1. Cic, De pet. cons., 8; pro Sext., 50; pro dom., 33; in Pis., 15, 22-