‹ La fin d'un peupleChapitre 64 sur 166 · Caton, prœm. Colum., I, prœ · texte numérisé non relu

Caton, prœm. Colum., I, prœ

LES GRANDS PKOPRIÉTAIRES 93

I. — Les grands propriétaires. — Abondance de la main-d'œuvre esclave. — La loi Claudia pousse vers le sol italique d^énormes capitaux. — L'abondance de Vager pub liens et les procédés nouveaux de son exploitation favorisent les usurpations.

IL — Tentatives de reconstruction de la petite propriété. — Tiberius Gracchus. — RuUus. — Pompée. — César. — Antoine.

m. — ï)ituation difficile de la petite propriété. — L'usure et le refus de crédit. — La (( cupidité des riches voisins ». — Les brigandages dans les campagnes. — Plaintes unanimes des écrivains de l'époque.

I. — Tandis que sous Tinfluence de ces multiples causes rattention de la classe moyenne se détournait de la terre, les riches Romains eurent au contraire de bonnes raisons pour revenir à la propriété foncière.

La main-d'œuvre, qui leur avait manqué après Témancipation de leur clientèle, abonde aujourd'hui... La guerre amenait en Italie une grande quantité d'esclaves. En l'an 578, Tib. Semp. Gracctius, qui faisait la guerre en Sardaigne, envoya de cette île un si grand nombre de prisonniers, que le temps qu'on mit à les vendre donna naissance à un prjoverbe, et que l'expression de Sardes à vendre devint une plaisanterie fort usitée pour signifier une tmarchandise à vil prix... Cicéron, dans la courte campagne qu'il dirigea contre les Parthes, prit tant d'esclaves qil'il pouvait écrire à Atticus : (( En ce moment, mes prisonniers sont en vente devant mon tribunal, et le produit s'éltve déjà à douze millions de sesterces/ » Qu'est-ce donc quand il s'agit d'expéditions formidables ? Cent cinquante

mille hommes sont pris en Epire; soixante mille Cimbres et cent mille Teutons forment après Aix et Verceil le trophée de Marins ; la Gaule, avant de se rendre, procure, si nous en croyons Plutarque et Appien, un million de captifs à César... Après la guerre, ou en dehors de toute guerre, la production d'esclaves ne se ralentit point. Servius Galba, proconsul d'Espagne, réunit les Lusitaniens sous prétexte de traiter de leurs intérêts, choisit sept mille jeunes gens et les met en vente. Un consul, Cassius, dévaste le territoire des Gaulois des Alpes, alliés des Romains, et emmène en servitude plusieurs milliers de ses habitants ; le Sénat, à qui ce peuple porte plainte, comble de présents les ambassadeurs et enterre la réclamation . . . Cela n'était pas plus cruel après tout que les exactions publicaines, dont il a été question plus haut et qui amenaient aussi à Rome, — car, pour leurs exploitations industrielles, les fermiers publics n'avaient pas besoin de toutes leurs victimes, — de nombreux esclaves . . Mais Rome ne réservait pas à ses fonctionnaires le monopole de la traite : elle laissait faire les pirates. Elle autorisait par son indifférence la création et le maintien de ces marchés d'hommes qui, comme celui de Délos, pouvaient recevoir et expédier dans le même jour, suivant l'expression de Strabon, des myriades d'esclaves i.

Ainsi les grands propriétaires ne manquaient pas de l'élément main-d'œuvre. Ils ne manquaient pas non plus, on le sait de teste, de l'élément capital. Il

1. Liv., XLI, 26 ; XLIII, 7 ; Cic, ad Att., V, 20 ; Val. Max., IX, 6, 2; Strab., XIV.

est vrai que ce capital fructifiait davantage dans les opérations commerciales, industrielles et financières de la province ; et que de préférence on l'engageait dans ces opérations : mais une loi, connue sous le nom de loi Claudia, vint, en l'an 535, forcer une classe importante de capitalistes à se porter vers l'exploitation du sol italique. Les sénateurs, qui avaient en Sicile et en Sardaigne d'importantes propriétés, avaient frété des navires avec lesquels, sous prétexte de transporter les fruits de leurs propriétés, ils faisaient le commerce. C'était contraire au vieux principe que « toute spéculation mercantile est indigne d'une assemblée et messied à la'dignité sénatoriale » ; et les ennemis du Sénat ne manquèrent point de le rappeler. Sur la motion de Gains Flaminius, ils firent passer la loi Claudia, qui défend aux sénateurs, d'avoir en mer d'autres navires que' ceux qui sont nécessaires à l'exploitation de leurs terres, et renouvelle, à leur égard, l'interdiction de se livrer à tous actes de commerce ^ Cette mesure n'empêcha point sans doute les nobles de participer pour une part importante, en se cachant derrière des hommes de paille ou en prenant des actions dans les sociétés de publicains, à l'exploitation de la province : elle mit à cette participation des entraves, elle les força de dissimuler, elle poussa vers le sol italique d'énormes capitaux.

Or, les circonstances ne furent jamais plus favorables à la concentration des propriétés, qu'à l'époque où nous sommes placés.

Jamais Vager publicm italique, si propice aux

i. Liv. XXI, 63.

usurpations, û'a été aussi considérable . Les guerres du Samnium et celle de Pyrrhus, qui ont précédé immédiatement la lutte avec Carthage, ont mis aux pieds de Rome toute l'Italie méridionale ; et, suivant l'usage, les peuples vaincus durent céder aux vainqueurs d'importantes portions de leur territoire Les défections qui se sont produites dans cette même partie de la péninsule après la bataille de Cannes, — celle de Capoue la voluptueuse et de l'orgueilleuse Tarente, par exemple, — Rome les a punies par de nouvelles privations de terres. La Sicile enfin, qui fut appelée province, mais que nous devons considérer en somme comme un prolongement de l'Italie, fut prise après la première guerre punique, et, tout entière, accrut l'étendue du domaine public... Quelle proie pour les capitalistes fonciers, tandis que la pensée de la classe moyenne se tourne vers la province !

Il est vrai que la loi de Licinius Stolon a fixé une limite très étroite à l'occupation des terres publiques; mais elle est tombée en désuétude. L'auteur même de la 4oi, nous le savons, a montré le moyen de la frauder, en plaçant sur la tête de son fils cinq cents jugera de terre, qu'il ajoute aux cinq cents jugera occupés en son propre nom. S'il en a été puni sévèrement, — si d'autres, un demi-siècle plus tard, subirent pour des fraudes analogues un pareil châtiment, — aujourd'hui toute fraude est permise, aujourd'hui, suivant l'expression d'Appien, les gros possesseurs (( n'ont plus besoin de se gêner avec la loi * »...

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