‹ La fin d'un peupleChapitre 67 sur 166 · I. Uv., XXXI, 13: XXXIll, 4J; XXXIX, T · texte numérisé non relu

I. Uv., XXXI, 13: XXXIll, 4J; XXXIX, T

LES pRANDS PROPRIÉTAIRES 90

de Sage en retirant son projet. L'aîné des Gracques, Tibérius, n'est point arrêté par l'obstacle.

La proposition qu'il déposa n'avait rien en soi de révolutionnaire. S'il voulait . rendre à l'Etat son domaine afin de le distribuer aux citoyens pauvres, il ne prétendait pas le reprendre aux usurpateurs sans indemnité... Des années se sont écoulées depuis l'usurpation. Les possessions ont passé de mains en mains dans les familles. Les pères les ont transmises à leurs fils, et les fils les ont reçues de leurs pères, quasi jure hereditario. Ou même elles ont changé de maître, et ceux qui les possèdent aujourd'hui les ont payées de leurs beaux deniers. Tous enfin les ont cultivées comme leurs propres champs, enrichies de plantations, embellies par des édifices ^ C'était presque une expropriation en somme que Tibérius demandait, mais une expropriation pour cause d'utilité publique ; et puisqu'elle devait être accompagnée d'une juste indemnité, elle n'avait rien de plus inique, que les mesures qui se font chez nous pour l'élargissement d'une rue ou l'établissement d'un chemin de fer.

Elle gênait pourtant les gros propriétaires, . . .et peutêtre craignaient-ils que l'indemnité fût très nlodeste. L'aristocratie recourut à ses armes habituelles, divisant pour régner : au tribun Tibérius, elle opposa le tribun Octavius qui, par son veto, enraya quelque temps l'exécution de la loi. Elle finit cependant par être la plus faible et dut céder. On vit pendant plusieurs années les agrimensores sillonner les routes, inspecter les bornes, rechercher les documents,

1. Gic, de off., II, 22 ; App., B. C, I, 10 ; Flor., III, 13.

remonter jusqu'aux plus vieux livres terriers : les triumvirs, à qui la loi de Tiberius donnait le pouvoir de décider si une terre était publique ou privée, invitèrent, par des affiches publiques, à* comparaître devant leur tribunal, quiconque pouvait fournir des renseignements utiles, — souvent confisquèrent la propriété privée, à défaut par le détenteur de l'avoir suffisamment établie et prouvée. On fit ainsi de la place pour quatre-vingt mille nouveaux propriétaires *.

Mais un jour, sur la motion de Scipion Emilien, le Sénat enlève aux triumvirs tout le contentieux agraire, renvoyant à la décision des consuls les procès relatifs à l'exécution de la loi. Comme les consuls venaient précisément de partir en Illyrie, on fit revenir les agrimensores,' et il ne fut plus question de la loi Sempronia. Moins de vingt années après, une loi, connue sous le nom de loi Thoria, consolidait les possessiones en les transformant en propriétés privées : elle disposait, il est vrai, qu'à l'avenir il n'y aurait plus d'occupation du domaine. Mais il était trop tard, puisque tout le domaine en Italie, à quelques exceptions près, était sorti d^s mains de l'Etat. Le peu qu'il en reste, Livius Drusus, en 653, propose de le distribuer, voulant, selon ses propres paroles, « qu'il n'y ait plus désormais d'autre distribution à faire que celles de la boue des rues ou de l'air, aut cœlum aut cœnurn^ )) ; mais sa loi, qui avait passé par surprise, fut annulée pour vice de forme.

1. App., B. C, I, 18. — Les listes du cens' témoignent de cette augmentation : le chiffre de 625 est de 307,000; celui de 630 est de 397,000 (Liv., Ep. 59 et 60). 2 Flor., III, 17.

Les massacres de Sylla firent entrer dans Vager publicm nombre de terres, enlevées pour la plupart, comme nous l'avons vu, aux petits propriétaires des villes italiennes : celles qui ne furent pas distribuées aux vétérans furent immédiatement la proie des capitalistes. « Il y eut, dit Cicéron, beaucoup de terres confisquées par Sylla, qui ne furent assignées ni vendues à personne, et que quelques hommes effrontés possèdent sans aucun titre*. » Mais leur possession est récente, mal établie ; et si quelque émule de Tibérius Gracchus voulait à ce moment faire des distributions, il ne serait point embarrassé : « Au premier murmure d'un tribun loyal et courageux, elles seraient abandonnées », dit encore Cicéron. Ce murmure pourtant ne vient pas, — et peut-être n'ya-t-ii plus de tribun loyal et courageux?... En 690, une proposition agraire est déposée par Rullus qui veut, «pour décharger la ville, fonder des colonies en Italie»; mais loin qu'il s'en prenne aux usurpateurs de Vager Sullanus, un des articles de sa rogation porte expressément la confirmation de toutes les usurpations : « Toutes les terres, édifices, lacs, étangs, lierfx, pos- » sessions, qui, depuis le consulat de Carbon et de » Marins, ont été donnés, assignés, vendus, concédés, » possédés, que tout cela appartienne, au même titre » que les propriétés quiritaires les plus légitimes, à )) leurs possesseurs ». C'est la première fois, comme Cicéron le remarque, qu'en entendant parler de la loi agraire, ceux qui détiennent quelques portions de Vager publicm ne tremblent pas, mais se réjouissent I

i. De leg.ngr., III, 3.

Mais il parait que Yalgius, beau-père de Rullus, est précisément l'un de ces usurpateurs, qu'il a « profité des troubles civils pour envahir autant de terres qu'il en a voulu », et qu'il ne serait pas fâché que « ses possessions qui ne reposent sur aucun titre soient rendues légitimes, et que les parcelles de terres publiques qu'il occupe soient rendues privées ».

Si ce n'est point aux usurpateurs de l'ogfer Sullanm, à qui RuUus prend-il des terres ? Il y avait, aux portes de Rome, un petit coin de ritalie qui avait échappé aux usurpations et aux assignations, épargné par les Gracques, épargné par les voraces amis de Sylla, comme étant par sa fertilité « le plus beau domaine du peuple romain et sa suprême ressource en temps de disette » : le territoire de Capoue, Vager campanm. Cultivé au profit du trésor par une population de laboureurs peu aisés, descendants de ces Campaniens qui avaient fait défection pendant les guerres d'Annibal et à qui « Rome avait laissé une existence mutilée et languissante»), — il était le seul où la petite culture, presque la petite propriété, puisque le propriétaire était TEtat, triomphait encore. C'est cet ager campanus que le tribun Rullus propose d'enlever aux humbles fermiers du trésor, pour le distribuer à la populace de Rome. Etrange moyen de favoriser la petite cullure ! Cicéron faisait-il un jugement téméraire lorsqu il disait aux auteurs de la proposition: « Ce que vous voulez, c'est vous approprier ces terres » que vous proposez de partager ; vous y établiriez » des hommes à vous ; vous les leur rachèteriez » ensuite; vous auriez ainsi d'assez grands domaines

» pour employer la multitude de vos esclaves * »? Et il eut raison de la faire échouer.

Trois ans plus tard, une créature de Pompée, le tribun Flavius « proposait de distribuer des terres aux vétérans du grand homme, et ajoutait à sa rogation, pour la faire passer plus facilement, que tous les citoyens qui en voudraient réclamer recevraient des lots * » : il eût composé cette distribution, mipartie de terres achetées, mi-partie de terres reprises aux usurpateurs Sullani. Et Gicéron a une conduite amusante. Pour faire plaisir à Pompée, ~ « ce à quoi, dit-il, je tiens absolument » — , il accepte le principe de la loi qu'il repoussait trois années auparavant. Il n'en critique qu'un point, et précisément celui qui, donnant satisfaction aux desiderata exprimés par lui, attaquait les usurpateurs. « Pour sauvegarder les » intérêts des riches mes amis, écrit-il à Atticus, j'ai » réclamé la consolidation des possessions usurpées, » Sullanorum hofninum possessiones confirmabam. » Et pour que la contradiction soit complète, lui qui avait amèrement reproché à Rullus, de vouloir décharger la ville d'une populace qui l'encombrait, comme s'il s'agissait d'unp sentine à nettoyer, quasi de aligna sentina loqueretur, — il ne trouve rien de. mieux à dire en faveur de la loi que ces mots : « Elle aura l'avantage de nettoyer la sentine de Rome, sentinam urbis exhauriri ^ » !

Malgré l'appui de Gicéron, la motion de Flavius ne fut point admise. Gésar eut plus de succès que son

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