‹ La fin d'un peupleChapitre 92 sur 166 · Cic, ;»ro Ciwcntio · texte numérisé non relu

Cic, ;»ro Ciwcntio

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qui t'admirent, il n'y en a pas un seul, s'il a le sens commun, qui veuille te ressembler : si habile que tu sois, tu passeras toujours pour un artisan, pour un vil ouvrier, pour un homme qui vit du travail de ses mains »... Le riche Crassus, en même temps qu'il louait aux amateurs de construction nouvelle ses maçons, leur louait aussi ses architectes. Verres, le trop fameux proconsul, avait parmi ses esclaves des orfèvres, des graveurs, des ciseleurs, qu'il employa pendant huit mois à travailler l'or dérobé dans sa province... Les auteurs de ces innombrables statues, que la ville élevait en l'honneur des citoyens qui avaient bien mérité d'elle, ou qu'un riche testateur imposait à ses héritiers la charge d'ériger, ou qu'un propriétaire éclairé aimait à réunir dans sa bibliothèque, dans ses galeries, dans ses jardins, — ne sont restés pour la plupart inconnus, que parce qu'ils étaient des esclaves ^

A plus forte raison étaient tous esclaves, ces personnages qui n'ont pris le ùom d'artistes que par une dérivation de langage, et qui, ne créant rîen, se contentent d'interpréter, — les chanteurs, les comédiens. . . Il était de mode, chez les riches Romains, d'avoir dans sa familia une troupe de choristes et de musiciens : Chrysogonus, le célèbre favori de Sylla, en avait, d'après Cicéron qui plaida contre lui. une quantité si nombreuse, que le fracas bruyant des instruments et des voix, dans les fêtes qu'il donnait la nuit, empêchait ses voisins de dormir. Et c'était un des plys agréables cadeaux qu'on pût faire à une

1. Val. -Max,, VIII, 4, 16; Lucien, Songe, 9; Cic, in Fcrr., IV, 24; Marq., op. cit., II, p. 268.

maltresse de maison, que de lui envoyer deux ou trois pueri symphoniaci . . . — « Tel acteur, qui sur le théâtre joue le rôle de roi ou de général, est souvent l'esclave de ceux qui vendent des figues et des raisins sur le forum », et court le risque d'être fustigé en déposant le masque. L'actrice courait des dangers d'autre sorte. Plante termine ainsi l'un de ses prologues : « La jeune fille que vous allez voir se trouvera de condition libre et pure ; elle ne fera rien qui blesse la pudeur. . . dans la comédie, s'entend. Mais laissez finir le spectacle, par Hercule, et si quelqu'un ve.ut me payer, si quis argentum dederit^ ... ». Plaisanterie infâme, et qu'explique seul le mépris antique de l'âme esclave!

VI. — Restaient les services publics. Hélas ! dans ce refuge suprême qu'aurait dû être l'administration, que.de déceptions attendaient le citoyen 'en quête d'une position sociale. Le peuple romain n'était point, aux derniers jours de la République, le peuple bureaucratique que nous, sommes; il ne connaissait pas encore les beautés de la centralisation; il laissait de nombreux services à l'initiative et aux bons soins des intéressés. Et dans les services même dont l'Etat acceptait la charge, il utilisait le travail des esclaves, de ses esclaves propres, des servi publici qu'il s'était réservés, chaque fois que la conquête procurait des prisonniers.

Tous les travaux qui se rapprochent des travaux serviles sont naturellement effectués par les servi publici. Ainsi le balayage des rues, l'entretien des

i. Cic, pro Rose , 46 ; pro Mi!„ 21 ; Plante, Casino.

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bains publics, le nettoyage des égoûts, leur appartient. Le service des eaux, affermé jusqu'à la fin de la République à des particuliers qui s'engageaient, moyennant une rétribution déterminée, à y employer un certain nombre de leurs esclaves, fut, depufs l'édilité d' Agrippa, confié à une familia publica. Le gendre d'Auguste, nommé édile en l'an de Rome 721, avait fait accomplir des travaux considérables dans le réseau des aqueducs par une décurie de ses esclaves ; à sa mort, il laissa ce personnel composé d'environ deux 'cent cinquante individus, et en même temps sans doute le capital nécessaire pour en combler les vides, à titre de fondation perpétuelle, à l'empereur, son beau-père. Et Claude, lorsqu'il amena dans la ville de nouvelles eaux, créa une seconde familia de plus de quatre cents esclaves... Ce furent des esclaves privés qui eurent mission d'éteindre les incendies dans Rome, jusqu'au jour où Auguste fit de six cents esclaves publics un corps de pompiers... L'office de bourreau resta toujours le monopole du servus publicm. Rappelez-vous la scène fameuse : Marins, prisonnier à Minturnes, et condamné à mort,., l'exécuteur public envoyé pour le tuer : un esclave Cimbre!... les dieux regardant comme une indignité, que le héros fût mis à mort par un seul homme de ce peuple qu'il avait détruit tout entier,., et l'esclave, stupéfait devant ce vieillard sans armes et sans défense, ébloui par l'éclat de sa gloire, jetant le glaive et fuyant M...

Mais il y avait bien d'autres fonctions, et de plus

1. ri. l'A., X, 42; Fronlin, 96,116.117; Dion, LIV, 2; LV, H; Val. Max., II, 10, 6.

honorables, auxquelles les sei^i publid étaient empïoyés. On les voyait dans les assemblées : ils en étaient les huissiers (servi curidrum); ils étaient ces sténographes, dont Martial vante en un vers élégant la vélocité :

Carrant verba licel, manus est velocior lUis.

mais que Suétone accuse de dénaturer parfois les paroles de l'orateur. A ïœrarium, — j'allais dire au ministère des finances, — ils tenaient les registres du cens et les livres de comptabilité publique. On les employait à; la distribution de l'annone. Ils servaient de tabellarii, c'est-à-dire de facteurs des postes. Ils étaient gardiens des monuments publics, scribes de l'état-civil, conservai leurs de bibliothèque * !

Le culte même ne leur échappait-pas tout à fait. Sans doute, ils ne peuvent être prêtres. Quelques fonctions leur sont* spécialement interdites : les calatores attachés au service personnel des pontifes, les pullarii qui ont (comme leur nom l'indique) la garde des poulets sacrés, les victimarii chargés des immolations, les joueurs de tibia et de fides renommés dès la plus haute antiquité pour être de fervents disciples de Bacchus et pour aimer passionnément le vin, devaient être nécessairement des hommes libres... Mais l'exemple de la gens Potitia, une illustre gens* qui, chargée de desservir l'autel d'Hercule et voulant se débarrasser de cette corvée, obtint du censeur Appius l'autorisation de déléguer des esclaves aux cérémonies du culte, a été suivi par les particuliers

1. Mart.. XIV, 208; Suét., Ces., 55; Orelli, 2.853, 6.270 et s. — Cf. Momms., Le Dr. publ. rom.

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et par l'Etat. Bien que le dieu abandonné eût de cet abandon tiré une vengeance éclatante, — la gens des Pqtitius, qui comptait douze branches et jusqu'à trente mâles eu âge de puberté, périt tout entière, « chose extraordinaire, dit Tite-Live, et bien propre à réprimer l'audace des novateurs », — l'esclave privé et public n'a plus cessé d'occuper les marches inférieures de l'autel : il fait concurrence à l'homme libre jusque dans le temple * !

Parlerai-je enfin de ces quelques fonctions a(Jministratives supérieures, qu'on groupe sous le nom génériqued' apparitores, et qu'une loi célèbre deSylla prescrivit de réserver aux citoyens? Citoyens doivent être, en effet, les scribœ qui sont pour le magistrat, préteur, censeur ou édile, à peu près ce que les directeurs de nos ministères sont pour nos ministres ; les viatores chargés, comme chez nous les huissiers, de faire les citations judiciaires et de présider aux saisies; les prœcones, dont la mission participe à la fois de l'audiencier (ils font faire silence dans les assemblées), du crieur public (ils annoncent les fêtes et les solennités officielles), du commissaire-priseur (ils président les ventes publiques),.. . quelques autres encore. Mais combien de personnes sont occupées à de tels emplois? Est-ce même bien une occupation? Beaucoup d'entre ces charges, qui d'annuelles sont devenues viagères et transmissibles comme nos études de notaire, sont, en réalité, à la fin de la République, de véritables sinécures : telles les charges d'appariteurs près le curator aquarum, qui depuis longtemps,

1. Liv., IX, 30; X, 40; Val. Max.. I, 1, 17. C. L L., VI, 2.307 à 2.322.

nous dit FrontiQ, ne rendent plus de services, mais que le trésor public continue à rémunérer * ; telle la charge de scriba elle-même, que le poète Horace exerça et qui ne paraît guère lui avoir demandé de soins. On les achète moins pour occupera un travail lucratif son activité, que pour se constituer à des prix modérés un titre de rente sur l'Etat : c'est plutôt un placement qu'une profession^

Les moyeDS de vivre : Tassistance publique. — Les leges/rnmentariœ. — Leur insuffisance.

Ainsi les esclaves obstruaient, suivant une expression romaine, tous les chemins de la fortune, omnes vias pecuniœ, et il n'y avait pour l'homme libre aucun moyen honnête de gagner sa vie.

Arlibus . . . honestis Nullus in Urbe locus, nulla emolumenta laborum,

dit Juvénal ^ Que faisaient donc, pour vivre, les vétérans ruinés, les cultivateurs expropriés, ces milliers de prolétaires sans ressources qui s'entassaient dans la grande ville ?

L'assistance publique en nourrissait quelques-uns.

Maître du commerce du blé, comme je l'ai montré dans un précédent chapitre, l'achetant d'ailleurs à très bon compte, l'Etat n'avait pas tardé à le distribuer gratuitement ^

i. De aq„ 101.

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