CHAPITRE V
SUITE DE L'EXCURSION re
— Alors, un certain nombre de femmes
rnariées viennent bien vraiment chez vous?
Etcomment?... Par quelle filière y viennent-elles P..
Je posais cette question à la S... Elle est
propriétaire, elle aussi, d’un bel hôtel par-
ticulier sur un boulevard élégant, et sa réponse était tout un petit manuel :
— Mon Dieu ! monsieur, m'expliquait- e.
elle, comment les femmes mariées nous viennent, ou comment nous allons à elles — car il y a les deux — cela se fait de bien des façons... D’abord il y a deux classes de
femmes mariées, les femmes du monde, et
les bourgeoises de bourgeoisie plus ou moins moyenne, cest-à-dire les femmes de médecins, d'artistes, d'avocats, de fonctionnaires et d'employés... Nous allons commencer par les bourgeoises... Eh ! bien, celles-là nous sont presque toujours envoyées par d’autres femmes de leurs amies, déjà venues chez nous, et qui nous étaient venues de même. Elles causent entre elles, se plaignant de leur manque d’argent, etse font des confidences sur leur gêne. L'une aurait besoin d’une toilette, une autre voudrait aller aux bains de mer.
Elles savent bien qu’on peut s’en tirer avec une « liaison », et connaissent toutes plus ou moins des femmes qui ont « un ami », tout en étant cependant des femmes très bien. Mais une liaison est dangereuse, et finit toujours par devenir ennuyeuse. C'est incommode et encombrant... Voilà ce que
» \ y vous leur entendez à présent constamment
répéter à toutes. Naturellement, lorsque les femmes en sont là, elles n’ont déjà plus grande morale, et perdent vite ce qui peut leur en rester en lisant les romans et les journaux, ou en voyant ce qu’elles vont voir au théâtre, et surtout au café-concert.
Alors, de fil en aiguille, elles parlent de nous. Elles ont entendu dire qu'une personne de leur connaissance allait quelquefois dans une maison où elle faisait des affaires, sans aucun inconvénient, avec toute sécurité. À cette idée, elles se scandalisent d’abord un peu, mais ensuite un peu moins, puis encore un peu moins. Les unes blâment, d'autres ne blâment pas autant, et d’autres ne blâment plus du tout. fl est bien rare, quand il y a quelque part une de ces conversations-là, qu’une petite dame ne m'arrive pas dans la quinzaine qui la suit. Elle a réfléchi, s’est procuré
mon adresse, et vient me voir. Les bour-
mari. Elles ont eu un amant, ou des *
geoises, presque toutes, nous viennent de.
cette feçon-là.
Ut ME E a, À Le
— Il ne vous en vient pas par des annonces P | |
— Jamais !.., Les maisons de rendez.
vous qui se respectent n’usent pas des an- 4 nonces, et celles qui le font sont les « petites boîtes ». Quelles garanties vou- | driez-vous avoir avec des femmes envoyées À par les journaux ?.. Mais nous avons aussi. 1 l'envoi par l'amant lui-même...
— C'est fréquente -
— Non, mais ça existe, et voici dans quelles conditions... Encore une fois, les 4 femmes mariées qui viennent chez nous ne sont pas les femmes vertueuses. On ne 2 passe pas, sans transition, de la vertu à la ns. maison de rendez-vous. Avant de nous
venir, elles ont donc déjà trompé leur «
amants, ou des fantaisies. Mais l’amant lui-
mêmé, aujourd'hui, représente une servitude. Ou bien, il est accepté tacitement par le mari, et la situation devient bourgeoise.
: Elle fait presque l'effet d’être légitime, et l'amant n° y voit plus qu’une chose, c’est qu’il entretient le ménage sans y être positivement obligé, Ou bien, le mari ne sait rien, mais les choses se gâteraient s’il apprenait quelque chose, et l’amantse fatigue de payer pour ne pas vivre tranquille. Car tout le monde, à présent, voit tout à ce point de vue-là... Alors, 1l dit un jour à sa maîtresse, qui ne s’en blesse pas autrement: « Ma chère enfant, la situation est un peu lourde pour moi, mais je ne voudrais pas te laisser dans l’embarras.. Jai entendu parler de Mme Une Telle. Elle est très bien, très discrète. Elle reçoit des femmes très commeil faut. Tu es jeune, tu es jolie, tu auras certainement beau-
coup de succès... Pourquoi n'irais-tu pas
chez elle ?... Tout ça, au fond, c'est des bêtises. Beaucoup de femmes y vont, et personne ne se doute de rien... » Et qui est-ce qui m'arrive encore dans la quinzainer C'est la petite dame... Mais si je vous disais qu'en ce moment-Cci jen ai même une envoyée par son mari...
— Alors, c'est le mari-souteneur ?
— Mais non... Pas du tout, ou pas précisément... Le mari-souteneur fait chanter, et vit de chantage. Celui-là ne fait pas chanter, et possède même une certaine situation. :
— Mais qu'est-ce qu’il fait ?
—Il:est'architècte” Et.cestun 20e tectequiexerce, - Irestétablhi tt a des bureaux, des commandes, une clientèle, un personnel. Il est bien vraiment architecte... Seulement, il envoie sa femme ici. Il est simplement un mari consentant, et pour
qui le consentement rapporte, mais qui, au
lieu de consentir à un amant, consent à la maison de rendez-vous... En somme, cest le pendant, pour le mari, de l'étape faite par la femme. La femme qui, autrefois, avait un amant ou des amants, tend
maintenant à remplacer ça par nos mai-
sons. De même, au lieu d'être complaisant
pour l’amant, ou pour les amants, le mari
l’est pour les affaires, et il y a même déjà, j en suis bien persuadé, beaucoup plus de ces maris-là qu’on ne se le figure. Après tout, 1l faut bien toujours de liaconduite.
Ce qui la représentait autrefois a fini par être admis. Alors, maintenant, cest nous qui la représentons... Voilà tout... C'est l’évolution.
Et la S..., cette observation posée, passait aux femmes du monde :
— Pour celles-là, continuait-elle, il faudrait encore les classer en deux catégories,
ou les prendre, tout au moins, dans deux
d'elles-mêmes, et lorsque nous allons Îes
chercher... Eh! bien, la femme du monde qui se préseñite d'elle-même nous vient ‘4 aussi assez souvent par d’autres femmes
de ses amies. On m'annonce une damé, ét
je réconnais tout de suite une fernme du
monde « — De la part de qui, madame? Ne
= De la part de Mme Une Telle. — Ah !...
Très bien... » Cette façon-là est fréquente.
Mais les mondainés, lorsqu'elles font les avances, nous sont également adressées, et
quelquefois même amenées, non pas par
leurs amants, mais par leurs amis, par les
hommes de leur monde, qui sont én même
temps nos habitués. Je pourrais riême vous en citer une qui m'a été amenée par son cousin. Et celles qui nous arrivent ainsi, bien entendu, sont toujours les plus jolies, car Ceux qui nous les amènent ne le font que
pourseles préparer... Quant à la facilité rela-
cas différents, quand ellés nous vienneñt
Eu.
LES MAISONS D'ILLUSION 143 tive avec laquelle 1ls nous indiquenñt à elles, ‘ou les conduisent même chéz nous, elle s’explique aussi parfaitement. Vous devez savoir, d’après ce que j'entends diremoi-même, à quel point le langage est devenu libre dans certains milieux mondains. On y charte les chansons de cafés-concerts les plus salées, et ces daines vont absolument partout, däns les cabarets artistiques et les bouibouis les plus lestes. Elles prennent ainsi l'habitüde de tout voir, et de tout voir avec des hommes. La conversation, ensuite, Continue sur }e même ton,les maisons de rendez-vous font naturellement partie du programme, et que finissent-elles par demander ?... Qu'on les mène voir nos maisons...Eton leur en mène voir bien d’autres! Sous prétexte de visite aux bas-fonds, on à bien mené, une huit,
la femme d'un haut fonctionnaire assister à des scènes de maisons publiques. Elle était
habillée en homme, elle n’est plus jeune,
et les femmes de l'endroit la prenaient pour 4 la patronne d’un autre établissement. Elles 2 venaient lui demander de les engager. 4 On peut donc facilement comprendre COM ment certaines femmes du monde nous con- 4 naissent déjà un peu d'avance. Alors, comme . elles ne sont pas des vertus, qu’elles ont toujours un besoin d’argent désordonné, et. 4
qu'elles le crient à tous les échos, un deleurs …
amis dit un jour à l’une d’elles: « Vous? …
Mais vous gagnerez cent mille francs quand vous voudrez !.… Allez seulement voir S...
Ce sera fait dans la semaine ! » Je sais bien Ë encore, dans ce cas-là, qui est-ce qui vient me demander de lui faire gagner cent mille francs dans la semaine. Et c’est même un chiffre tout fait. C’est comme pour les petits pâtés! C'est toujours cent mille francs. Seulement, Je me mets à rire, et je commence par faire comprendre à la dame,
tout en ne la décourageant pas, qu’on ne
gagne pas tout de même cent mille francs comme ça, mais qu'on peutgagner un peu moins, tout en gagnant encore une somme
assez ronde. Au bout de quelques minutes, elle n’en est déjà plus qu’à cinquante mille, et finit par consentir pour cinq mille, ou même pour trois mille... Deux cents louis, ça se prend toujours !... |
— Et le client sait-il qui elles sont?
— Ça dépend... Dans les affaires ordi- naïres, on ne doit jamais nommer la femme mariée. Mais on la nomme toujours, au contraire, dans certaines grosses ajjaires, et le nom, dans ces cas-là, fait partie du prix. Il y a même des circonstances où il estun peu toute l'affaire à lui tout seul,
c’est lorsqu'un client nous demande de lui procurer une personne déterminée. On nous adresse ainsi quelquefois à des personnes du monde, ét nous entrons, avec
celles-là, dans la catégorie des femmes a "T0
qu'on va chercher... En ce cas, nous avons
deux façons d'opérer, soit par la « cour-
sière », soit par nous-mêmes. Pour moi, ef 14
général, je procède par ma «coursière», et je l’éenvoie lé matin chez la dame. Elle n'attire pas l’attention, elle a l’air d’une domestique qui vient faire une commission, et qui a seulement réçüu l'ordre de parler à À madarne elle-même. Ellene peut jamais rIsquer qu’une chose, ou bièén de n'être pas reçue, où bien, si on là reçoit, d’être misé * à la porte. Mais ordinairement elle est réçué, et même quand elle ne l'est pas, ou même si . : on la chasse, tout n’est pas encore perdu. Au 4 fond, voÿez-vous, c’est toujotirs une ques-.
tion de prix. Nous n’allons pas ainsi, encoré : uñeé fois, chez les femmes vertueuses, et vous pouvez toujours vous présenter aux autres, Si vous vênéz avéc ufñ gros sac. Ces dames se blessent du prix faible, mais le prix fort
les blesse raremént... Maintenant, j’opère
d’autres fois par moi-même, et j'ai alors
bien des manières. Ainsi, je sais que la per-
sonne a telle couturière, et je connais la
couturière ? Je me trouve chez la coutu-
rière en même temps que la dame, je cause, . j'admire la toilette, j'engage la conversation
ét je vois ce qu'il y a à faire. Il ya même des
couturières qu'on peut mettre dans son jeu.
Sion n’y met pas la couturière, on tâche
touiours au moins d’v mettre un « manne- Urs | Y t
quin ». et si on ne fait pas Causer par soiquin »,
même, c’est le « mannequin » qui fait cau-
SèT. 3 NES
— Mais de quoi fait-on causer P
— Toujours et invariablement d'argent.
On montre des toilettes à la cliente, on l’ex-
cite à en commander, puis on lui dit, quand
elle demande les prix, qu’on s'arrangera
toujours, et que si ce n’est pas d’une façon,