‹ La fin d'une sociétéChapitre 15 sur 35 · PAU VENT LT · texte numérisé non relu

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ce sera d’une autre. Si elle ne comprend

pas, on ne va pas plus loin, au moins

momentanément. Si elle comprend, on le

voit tout de suite, et, en général, l'affaire est

faite. Etpuis. la dame peut avoir une auto-

mobile, et voilà encore un excellent prétexte pour entrer en négociation ! Alors, j'arrive d'abord en m’excusant: « Mon Dieu, madame, pardonnez-moi, mais on m’a parlé de votre auto, jen fais moi-même construire une, et je voudrais juger sur la vôtre des derniers perfectionnements. —- Mais je vous en prie, madame ! Mais, au contraire, mais je suis enchantée, mais venez, mais vous allez voir...» Et la connaissance est faite, vous entrez tout de suite en confiance, et vous ne tombez pas toujours mal. L’automobilisme, aujourd’hui, est un des grands moyens de se mettre en rapport. En résumé, ayez de l'argent à offrir, et on vous écoutera toujours. Avec un bon prix, tous les moyens d'entrer en communication

sont bons. Avec un petit prix, les meil-

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leurs ne valent rien. Arrivez en offrant seulement vingt mille francs, et vous pouvez être tranquille, on ne vous mettra pas à la porte. Ensuite, une fois la conversation engagée, vous rabattez avec adresse. Vous dites: « Oui, j'ai un ami disposé à donner vingt mille francs, mais ilne le pourra que dans un mois, et je ne devais même vous voir qu’à ce moment-là. J’ai pris sur moi de vous voir plus tôt. En attendant, seulement, si vous le vouliez... J'ai des clients plus modestes... Le gros moOrceau viéndra ensuite... » Mais les prix, actuellement, ont beaucoup baissé, et les grands prix, en réalité, n'existent même plus. Ils ne servent plus qu’à amorcer.

— Et pourquoi cette baisse ?

= Parce qu’on marche beaucoup plus, et beaucoup plus facilement. D abord, on y attache de moins en moins d'importance, et

le préjugé, d'ici plus ou moins longtemps,

aura même complètement disparu. En outre, on a presque entièrement supprimé les risques. La science et l'hygiène ont fait des progrès énormes. Je ne sais pas si le remords existe, et je ne le crois pas, mais il É -n’existe presque plus rien, dans tous les cas, de ce qui pouvait, autrefois, vous y rappeler. On peutvenirchez nous, et ygagnertranquillementses mille ou ses cinq cents francs, en étant absolument sûre que, ni d’une façon, ni d'une autre, l'affaire n'aura jamais de suite. Et puis, tout pousse à la marche, 4 les romans, les théâtres, les journaux, les affiches, les sports, les thés, les façons de s'habiller, et le besoin d'argent, un besoin d'argent dont on n’a pas idée! Il en résulte une grande facilité, une grande concurrence, et, par conséquent, une grande baisse de prix. Les grands prix d’autrefois étaient.

entre dix milleet trente mille francs: Ils sont,

à l'heure qu'il est, entre deux mille et trois

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mille. Et encore ces affaires-là deviennent-

elles de plus en plus rares. On retrouve : bien de loin en loin, une affaire exceptionnelle, mais elle l’est de plus en plus, et la femme du monde elle-même n'est plus ex-

: cessivement chère. La véritable femme du monde, d’ailleurs, celle qui ne s'est pas déjà un peu déclassée est, en somme, très

rare chez nous. Dans ces trois ou quatre & dernières années, j'en ai peut-être fait tout

- au plus une dixaine, et le vrai fond de ma

maison, comme femmes mariées, c'est la

petite femme d'employé de banque, de ministèreou d’une grande administration, celle dont le mari a cinq cents francs à dépenser par moisetun appartement de deux mille

francs. Voilà la petite femme qui vientsur-

tout chez moi, et que j'attire le plus que je

peux. Les premières fois, elle est un peu gênée, un peu gauche, elle ne se présente

pas bien, elle ne sait pas. Elle est même

d'abord si drôle, que le monsieur la refuse.

Il me dit : « Écoutez, non, Jé neveux pas Elle me fait peur. Ça va finir par une histoire... » Mais, peu à peu, elle se fait, elle s’encouragé, elle apprend. Au bout de quelque temps, elles deviennent toutes délicieuses |

La S..., qui raisonne avec cette expérience la pratique de son métier, succède, comme propriétaire, dans l'hôtel où elle

exerce son « magistère », à un écrivain

célèbre mort 1l y a une quinzaine d’an-

nées. On entre par une galerie vitrée dont le tapis vous conduit, entre des palmiers etdes marbres, à une petite salle en rotonde. De là, par une quinzaine de marches, on monte à une grande pièce éclairée d’en haut par un vitrail, avec un lit de parade à l’une des extrémités, et une grande cheminée à l’au-

tre. Au centre, un canapé et des fauteuils.

Aux murs, des tableaux modernes. Le

tout sérieux, dans le genre moyenageux.

De temps à autre, pendant le véritable cours de proxénétisme que nous faisait la S..., un léger gazouillis de voix féminines arrivait d’une pièce voisine. :

= Est-ce que ce sont là vos petites femmes d'employés de banque, de ministère et de grandes administrations ? lui demandais-je.

— Non, me répondait-elle enriant, celleslà sont des personnes plus libres.

Et elle nous citait, en terminant, les deux plus belles affaires de sa carrière : une femme du monde, obtenue pour dix mille francs, et une Américaine, payée cent mille.

Je lui demandais :

— Étaient-elles très jolies ?

" Elle me répondait:

— Oui, très jolies toutes les deux, mais

surtout l’Américaine... Oh! celle-là... Jo-

. lie!... Jolie !... Extraordinaire!

— Et comment avez-vous connu la femme . du monde? ee Hire

— Par un de ses amis qui est un de mes Babitués. Il a pris rendez-vous pour elle et elle est venue.

— Elle n'était pas un peu génée P

— Oh! Pas du tout. Elle est arrivée vers les trois heures, a commencé par de- mander une psyché, s’est mise à se coiffer et à s'arranger, comme sil s'agissait de poser pour son portrait et, sans l'ombre d’une gène, tout en se coiffant, m'a conté toutes ses petites histoires. Elle avait si bien Pair d’être chez elle qu’il me semblait ne plus

être chez moi. Elle me disait, tout en se

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coiffant : « Ah! ma chère madame S...,

comme je suis contente de vous voir |...

ER

Voilàaassez longtemps que mes amis me parlent de vous... Tenez, passez-moi donc ce peigne, donnez-moi donc cette épingle... »

Et elle me parlait de son mari, de ses.

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frères, de sa belle-mère... Elle me racon- . tait qu’elle avait déjeuné chez sa belle-sœur, qu’elle allait dîner le soir chez la baronne... | Au bout d’un quart d'heure, je connaissais toute sa famille!

— Est-elle revenue d’autres fois ?.

— Jamais. | — Et l’Américaine ? | — C'est la femme d’un industriel anglais.

Son mari ne vit pas avec elle, et lui fait cent mille francs de pension par an. J'avais été . chargée de la voir par un très riche Amériçain qui m'avait dit simplement de lui demander son prix. Elle a demandé cent He | et 1la donné cent mille... - i Grosse et courte de taille, avec un casque frisotté de cheveux blonds sur deux yeux noirs fatigués,unnezfin tournantau crochu, une figure un peu forte, et quelque chose de gras, et de légèrement ironique, la S...

paraît avoir entre quarante-cinq et cin-

quante ans. Elle cause bien, posément, avec finesse, une grande convenance et un 0 sage scepticisme. On regarde presque, en. | l'écoutant, si elle n’a pas, à son corsage, le 4 ruban d'officier d'Académie. Il y manque.

Elle est très proche parente d’une femme de 4 lettres, et vit elle-même, paraît-il, dans un

certain monde artiste.

À notre arrivée chez la V..., une femme de chambre du genre sérieux — la domestique de confiance des vieilles et bonnes familles — nous reçoit avec un muet sourire, et nous dit très respectueusement :

— Madame prie ces messieurs de vouloir | bien l’excuser, et leur demande de l’attendre 4 un instant. Madame est quelquefois un peu longue à sa coiffure... Mais madame est + toujours si correcte. |

Dans le salon où nous l’attendons, et d’où

l’on aperçoit, à quelques pas, les longues rangées de fenêtres d'un grand magasin de nouveautés, « Madame >», cependant, ne tarde pas à paraître, et je suis d’abord un peu surpris par cette petite femme toute jeune, menue, et comme d'une Dean de bibelot. Elle a vingt-trois ou vingt-quatre ans, une figure de jolie médaille, des yeux d’un noir de jais, des lèvres d’un rouge de laque, une toilette blanche, et des che-

veux très noirs, retenus par un peigne d'or. Elle entre sans bruit, à la façon d’une ombre, s'installe sur un pouf auprès d’un guéridon où est un appareil téléphonique, - se pose comme dans une immobilité d’idole asiatique, et je commence par m’étonner qu’elle puisse déjà s'occuper, à son âge, de faire faire des affaires aux autres...

Alors, elle sourit, et me réplique très tranquillement :

— Mais c'est très compréhensible... Puis-

que je suis dans la galanterie, j'ai mieux aimé être colonel que soldat |...

La V..., pas plus que les autres, ne manque, On le voit, d'intelligence, et je poursuis auprès d'elle l'objet de mon enquête... Jelui demande s'il vient, dans sa maison, des femmes mariées, des femmes du monde, et elle me répond très simplement, avec une petite éXpression de surprise :

=: ‘Des fentes mafites 1: Mais oui,

beaucoup! J'en ai bien une cinquantaine,

et j'ai peut-être dans le nombre une quin-

zaine de femmes du monde.

—— Du vrai moñde? |

— Mais parfaitement... Du monde qui s'amuse, mais du vrai monde...

Ace moment. la femme de chambre de

bonne maison paraissait, et venait prévenir

« Madame » qu’on la réclamait au télé-

phone... Alors,« Madame» faisait un signe,

prenait lé récepteur de l'appareil placé sur :

ha MAISONS D'ILLUSION 150 le guéridon, l’approchait de son oreille, écoutait, et répondait à peu près, sans se déranger : | |

— Allo. Allo. Oui. Bien. Non...

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