NON
Puis, elle remettait le récepteur en place, et nous disait, toujours tranquille :
— Tenez, cest précisément une maison qui me demande des femmes du monde.
Elle en manque, elle sait que j'en ai toujours, et elle s'adresse à moi pour en avoir… Mais je mé garde bien naturelle- ment de lui indiquer les miennes... Qu'elle en trouve! Maintenant, continuait-elle en souriant, vous savez qu’il passe beaucoup plus de femmes mariées dans les maisons de rendez-vous qu'on ne se l'imagine... Ah ! si on savait !... Dès qu’elles ont un besoin d’argent un peu pressant, elles m'arrivent tout de suite. Je suis
leur banquier! J’en connais une qui a
plus de cinquante mille francs de rentes, et qui a toujours besoin de mille francs. Une autre a toujours besoin de cinq cents francs. Il ya toujours une somme après laquelle elles courent! Deux fois par semaine, je reste chez moi le soir, et elles viennent toutes me voir à ce moment-là. Elles m’expliquent ce qu’elles veulent, ce dont elles ontbesoin,le genred’affaires qu il leur faut, je cherche alors parmi mes amis,Jje consulte ma liste, et nous arrangeons ça en prenant une tasse de thé... Ah ls; vous les en tendiez ! Elles sont toutes les mêmes !
D'abord, elles commencent par vous dire, quand elles viennent pour la première fois :
«Oh! moi, vous savez, je veux bien faire une afjaire par mois... J’en ai absolument besoin... Je ne peux pas faire autrement...
Mais je ne veux pas en faire plus, c’est bien assez ! » Et puis, au bout de quel-
que temps, on vient encore me demander
le thé, et on me dit, comme sans y toucher : « Mon Dieu! vous savez, je suis si gênée... Je veux bien en faire deux par mois.» Et puis, quelque temps encore après : « C’est épouvantable, je ne peux pas m'en tirer, je dois partout! Faites-m’en.
faire une par semaine !» À [a fin, au besoin, elles en feraient même deux par jour. Ce qu'elles veulent toutes, c'est un bon prix.
Dès l'instant que la somme est là, elles y sont aussi … Ainsi, tout dernièrement, un monsieur voulait une dame, et il était venu me dire qu'il irait, s’il le fallait, jusqu à quatorze mille francs. Je vais alors voir la dame, et je lui fais passer ma carte. Elle
arrive, et, très désagréable: « — Madame,
qui êtes-vous ? — Mon Dieu! madame, vous avez vu mon nom.— Oui, madame, mais votre nom ne medit rien. — Eh !bien,
madame, j'ai un ami qui désire vous con-
naître, et qui est excessivement généreux.
téo- à: LA FIN D'UNE SOCIÉTÉ
— Madame, je ne sais pas ce que vous vou
lez dire, et je ne comprends absolument
rien à votre démarche. — En ce cas, madame, excusez-moi... Vous avez mon
adresse ? — Je l'ai, madame. — Permettezmoi de vous la laisser... Vous m'écrirez si vous le jugez convenable... Bonjour, madame. — Bonjour, madame ! > Huit jours après, je reçois une lettre me donnant rendez-vous au salon de lecture dd là, en face... J’y vais, et la dame, en me voyant, me dit, très impertinente : « — Eh! bien,
madame, vous êtes venue me voir l’autre Jour, et vous m'avez parlé d’une grande générosité... Je ne sais pas du tout ce que vous avez voulu dire. Pourriez-vous vous expliquer davantage? — Eh! bien, madame, j'ai un ami qui donnerait quatorze mille francs. — C’est bien, madame, je réfléchi-
rai... Bonjour, madame! — Bonjour, ma-
dame... » Huit jours plus tard, nouvelle
LES MAISONS D'ILLUSION 163 lettre me donnant encore rendez-vous au salon de lecture... J’y vais encore, et là, je demande: & Eh! bien, madame, avez-vous réfléchi? » Elle répond alors, tout à fait insolente : « — Oui, madame, et je trouve que c'est peu. — Eh! bien, madame, je reverrai mon ami... »… Et l'affaire s’est faite pour vingt mille francs... Qu'est-ce qu’il y a, Rose ? …
ei femme de chambre était rentrée en apportant une carte sur un petit plateau, et la remettait à la V... qui nous disait en la prenant : |
— C’estjustement une dame qui demande die voir... Lé Comtesse de... | Et elle nous faisait passer une petite carte qui avait l'air, en effet, d'une carte de | femme du monde. Le nom : Comtesse de Ex. : . Au bas : Le lundi. L'adresse n’y était pas. Elle se trouvait seulement ajoutée au
crayon, écrite d’une écriture élégante, et la
comtesse, . pseudo-comtesse, demeurait, d’après cette adresse, dans une des rues les plus richement habitées du quartier des Champs-Elysées.
— Connaissez-vous le nom, nous demandait la-V.,,, pendant que la lemme chambre nous montrait la carte.
— Non, disions-nous... Mais pensez-vous qu’une vraie comtesse vous ferait ainsi passer sa carte sans prendre plus de précautions ?
— C’est vrai, disait-elle alors... Priez d’at- (énure
Et je lui demandais, en reprenant mes questions, pendant que la femme de chambre ressortait c ;
— Mais Paris est un village, et ces dames et ces messieurs, si ces dames sont vraiment du monde, ne peuvent pas ne pas s'y retrouver ? ;
— Mais c'est bien aussi ce qui arrive, me