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répondait-elle… Seulement, personne ne s’en doute. Les femmes, bien entendu, ne disent rien. Les hommes, dans ces cas-là, sont toujours épatants, et, quant à moi, je suis l'eunuque.… Mais on ne peut pas se douter de ce qui se passe quelquefois chez nous ! Quand je serai retirée, j’écrirai mes mémoires, et je crois qu’on s'amusera en les lisant. J'ai eu: l’année derrière, une petite femme d’ambassade, une étrangère, très gentille, un petit morceau de feu, et avec ça, vous allez rire, très naïve. Un jour, elle fait une affaire avec un monsieur, s'enthousiasme de Jui, et l'invite, le soir même, à venir dans sa famille. Il y va, elle le présente à son mari, à son beau-père, à sa belle-mère... Elle finissait, il y a trois mois, par lui faire épouser sa sœur !... Dans ma maison, voyez-vous, les femmes du monde ont un merveilleux alibi, c'est le
grand magasin qui est là. Elles laissentleur
voiture ou leur automobile à la porte, en- 4 trent, ressortent, viennent chez moi, et sont | censéesfaire des emplettes, pendant qu’elles 4 font des affaires. Avant de prendre cette Maison, je passais les étés à Aix, et j'y avais. fait la connaissance d’une grande dame anglaise, dont le mari ne quitte pas son yacht. Elleest toujourselle-même en voyäge,
liée avec toutes les grandes familles d'An-
gleterre, et voit toute une partie delahaute
société parisienne. Elle est l’amie des X...;
des Y..,des 7. ILy.a ehViron una elle s’est trouvée embarrassée, elle est venue me voir en passant par Paris, et je lui ai fait.
faire la connaissance d’un Vieux protestant.
très généreux. Ce vieux protestant est hor:
fibléement sale, et vous lui donneriez deux sous si vous le rencontriez dans la fue, mais il est colossalement riche, y va toujours largement, etne touche jamais aux |
femmes. Îl aime seulement à causer avec
elles. C’est un vieux gâteux platonique.… Eh! bien, une première fois, il a vu cette dame pour trois mille francs, mais sans savoir qui elle était. Puis, il a voulu le savoir, et j'ai tout de suite écrit à la personne pour lui demander si elle m’autorisait à le dire.
Elle m'a immédiatement répondu qu'elle voulait bien y consentir, mais seulement s’il payait très cher. Il a payé, et lui donne maintenant tout ce dontelle a envie, depuis qu'il sait qui elle est. [1 s'occupe de toutes ses affaires, il la conseille pour le placement de ses fonds, et l’a mise sur son testament... Elle me répète, toutes les fois qu'elle me revoit, qu'elle me doit la fortune, que je Suis son ange, qu'elle ne l’oubliera pas, et qu'elle me donnera un jour la forte somme.
Mais j'en suis toujours à l’attendre, et je n’en ai pas encore entrevu un sou...
À ce moment, on entendait de nouveau
la sonnerie du téléphone, et la V... prenait
l'appareil... Elle écoutait deux ou trois secondes, puis se levait, nous disait qu’on venait pour un rendez-vous, et nous priait
de l’excuser.…
Vous représentez-vous une maison de
rendez-vous se faisant appeler le « Prieuré»,
et sans qu’on puisse d’ailleurs savoir pour-
quoi ? Vous figurez-vous le buste d’un ancien chef d’État, etd'un chef d’État tout particulièrement respectable, ornant le salon principal de la maison ? Pourquoi le « Prieuré » ? Pourquoi le buste ? Est-ce dans une intention dérisoire P? La patronne de la maison est la femme d’un marchand de meubleset d'antiquités. Le buste etla colonne qui le supporte sont-ils simplement des objets pris au hasard dans la boutique du mari? C’est peut-être, pour le buste, toute
Pexplication. Mais pour le « Prieuré » P.…..
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C'est là, dans tous les cas, la maison de rendez-vous installée, faubourg Saint-Ho noré, dansungrandimmeuble à deux issues, et donnant sur deux rues parallèles par deux grandes portes cochères où des écriteaux et des plaques annoncent d'assez nornbreuses industries. À en juger par les continuels coups de sonnette, plus ou moins amortis par les tentures, il paraît y avoir, chez la R...,un sérieux mouvement d’af}aires. Les prix, d'autre part, y sont légèrement inférieurs à ceux des maisons précédentes.
C’est encore le bon restaurant, maisce n’est plus le grand cabaret, et la patronne, dans cet établissement singulier, n’est pas ce qu'il y a de moins curieux.
— Monsieur, medit-elle en cherchant ses mots,et comme avec préciosité, pendant que les coups de sonnette se succèdent sourds et lointains, ici, nous sommes un cercle...
Si vous pouviez, en ce moment pénétrer
dans mes salons, vous verriez, dans les uns, des dames qui causent comme dans le monde, et dont quelques-unes ont même apporté leur ouvrage, D’autres préfèrent s’isoler, et lisent des journaux ou des revues. Toutes sont mes amies, et me témoignent la plus entière confiance. Des amis aussi, mes clients, et de véritables amis! On vient tout l’après-midi. On reste, on s'en va, on revient, on peut diner si l'on
veut, et le soir, entre nous, nous avons
quelquefois des soirées littéraires. On y
parle du dernier livre, on discute, on récite
des vers, ét plus d’un auteur dramatique,
avant de présentér $es pièces, nouslesa
souvent lues ici. Surtout, croyez-le bien, je ne tiens pas du tout un endroit de dé- ; bauche, mais un lieu de joli plaisir, un.
centre de relations libres, où se font des liaisons aimablés, où l’on passe de bons
instants, où l’on voit des sourires char-
LES MAISONS D'ILLUSION i71
mants, des figures avenantes, des lèvres
fraîches, où la conversation est agréable, et où ilest même permis de la pousser loin, mais où certaines limites, au moifis dans
les paroles, ne sont jamais dépassées. Ja-
mais un mot grossier, monsieur !... Jamais!
Jamais !.. Je ne lé supporterais pas... D’ailleurs, notre nom dit tout... On nous appelle le Prieuré... se
La personne qui vous dit cela est üne longue femme onduleuse, serrée dans une robe fourreau, avéc une voix prenante et chantante. Elle a un très long nez, une
figure d’une étroitesse bizarre, et, sur de tout
petits yeux fins ét Myopes, verdâtres et mé-
lancoliques, un binocle d’or à chaïînette.
Elle doit ävoir uné quarantaine d’années.
D'où vient-elle ?.. Étant jeune fille, elle
Aürait eu un amant; ét soñ père l'aurait
chassée. Elle avait tous ses brevets, elle ve-
hâit à Paris, s’adressait à un bureau de pla-
cement, et le placeur la plaçait comme lectrice:chez une. proxénète.… Ensuite, elle passait en Angleterre, où elle était institutrice dans une famille, puis revenait à Paris, et retournait chez le placeur, qui la replaçait encore chez des procureuses. Elle y rencontrait, enfin, un homme qui lui proposait de l’épouser, celui-là même qui est l’antiquaire d'aujourd'hui... Toute cette existence, la R... vous la raconte en baïissant légèrement la voix, derrière son lorgnon d'or, avec des mots choisis, précieux, et toutes sortes de détails romanesques : une fuite à la campagne à travers une forêt, une histoire de viol dans une chambre éclairée par une veilleuse, des impressions de mariage bizarres, des paysages, et des citations d'auteurs modernes dont elle vous parle comme sur un ton de camaraderie. Elle coupe à chaque instant ses phrases de ces
parenthèses : « Comme dit X... » Ou bien :
« Selon le joli mot de Z... » Ou bien:
«Comme Y.….l’écrivaitencorel’autre jour. > Puis, au milieu de tout cela, des expres- sions de repentir sur le triste métier qu’elle fait, et de brusques explosions de remords profonds... Je lui demande pourquoi elle appelle sa maison le Prieuré ? Elle me répond qu'elle n’en sait rien. Je réclame les noms des auteurs dramatiques qui lisent leurs pièces aux Soirées du Prieuré? Elle se retranche derrière la discrétion. Je lui montre le buste de l’ancien chef d'État ?
Elle est alors prise d’une gêne subite, et répond de façon évasive, comme s'il y avait un mystère. Est-elle sincère ? Simuletrees. > Tantôt-on dirait l'un, täntôt on.
dirait l’autre, et la plupart du temps les deux. On ne sait pas |
De plus en plus no breuy, pendant ce temps-là, les coups de sonnette se succèdent,
toujours étouffés et sourds, dans les loin-
174 LA FIN D'UNE SOCIÉTÉ ) | ; “2 tains de la maison. Aucune « coursière », 4 d’ailleurs, ne vient nous interrompre, et :
dire à la patronne qu'on lui téléphone, lui parler à l'oreille, où lui faire signe d’une portière, Le salon est assez grand, éclairé d'un jour affaibli, et parfaitement bour- 4 geois, avec des tableautins représentant des : paysages, et le buste de l'ancien chef . d'État, dont le nobleet fier troïs-quart vous 4 semble de plus en plus étrange en-cét endroit, à mesure qu'on ly voit davantage.… De temps à autre, on entend aussi de vagues allées et venues, et je pose enfin à 4 la R... la question posée à toutes : « Avez- | vous des femmes mariées?» Elle répond affirmativement. J'ajoute : « En avez-vous là ? » Elle réfléchit, répond encore par | laffirmative, et je lui demande s'il nous serait possiblé d'assister à leurs entre-
vues ?.… Alors, elle nous déclare n'y pas
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