FA TU
voir d'inconvénient, se lève, sort, reste un
instant absente, revient, nous prie de parler bas, va à l’une des portes du salon, l’ouvre, écarte sans bruit une portière placée derrière, et nous fait signe d’approcher,
Un instant après, comme nous J'avions déjà vu ailleurs, un monsieur entre. Il est ganté, son chapeau à la main, Environ cinquante ans. L'homme mûr paraît être le visiteur ordinaire des maisons de rendezvous, et les gants semblent aussi faire partie de la tenue. Puis, une jeune fille assez jolie, brune, fluette, arrive l'air effarouché, très rouge, ayant comme envie d’éclater de rire.
Aussitôt, salut du monsieur qui lui décoche quelques mots un peu équivoques, maissans grossièreté,et lui demandeensuite :
— Pourquoi riez-vous ? |
Elle rit plus fort.
— Comment vous appelez-vous ?
Elle ne répond pas.
- — Quel âge avez-vous ?
— Vingtet un ans.
— Et pourquoi venez-vous ici P "4 Elle rit de plus en plus fort, et finit par n. répondre : | | | — Mais pour m amuser.
— Et comment vous amusez-vous ?
Elle éclate de rire.
-— Est-ce que vous êtes chez vos pas rents ?P | 4 Elle ne répond pas.
Ici, entrée brusque d'une sous-maïîtresse, et disparition de la jeune fille, qui rit tou- | jours en s’en allant...
Alors je demande à la R... :
— Quelle est cette jeune fille?
— C’est la fille d’une employée dans une compagnie de chemin de fer. | Etleriperers — Il est mort. Le — La mèresait-elle que sa fille vient chez
vous P |
=— Non... La mère est une très honnête femme, mais passe toute la journée à son bureau, et ne peut se douter de rien.
Cette jeune fille a aussi deux frères, tous les deux mariés, également de très honné- tes gens, et qui ne savent rien non plus.
Elle, elle n’a jamais rien voulu faire, ni apprendre aucun métier, et désespère sa famille, mais elle en est l'enfant gâtée. On lui fait bien la guerre à cause de sa paresse et de sa coquetterie, mais on est à cent lieues de soupçonner la vérité.
— Mais qui vous l’a amenée? ; — Une dame amie de sa famille, et qui fait des affaires dans ma maison.
— Est-ce qu'elle a bien vingt et un ans?
— Passés. | .— Elle n’a pas l'air de les avoir.
: — C'est vrai, mais elle les a.
— Est-ce qu’elle tient beaucoup à lar-
gent?
— Oui, mais elle ne sait pas encore en « gagner, et on peut l'avoir pour très peu de chose... Cent francs, pour elle, c'estless
Pérou !
qu’elle gagne ?
: — Je le lui garde. … ee ‘3 —Et depuis combien de temps vient-elle % chez vous ? | 4 — Depuis un mois...
Au bout d’une minute ou deux, on frap- 2 pait un petit coup discret à une autre porte 4 du salon, et la R.... nous disait, en nous demandant le silence : :
— Venez. Vous allez énvoir unes 4 autre... | | | Toujours même cérémonial, D'abord le petitsalon vide. Ensuite, entrée d’un homme à grave et mûr. Puis, apparition de la personne. Cette fois, seulement, c'est presque
une grosse dame. Grande, forte, fraîche,
FT
be rebondie, avec des dent magnifiques, et
l'air un peu bête, elle paraît avoir la trentaine.
— Monsieur...
— Comment vous appelez- vous, ma-.
nine ?
Léger sursaut de la dame qui répond avec
susceptibilité :
le pense que vous ne demandez que le petit nomP.
Excuses du monsieur, qui s'incline et | proteste : sh
— Oh ! Mie. bien entendu !
— Eh ! bien, Lucie.
__ Vous êtes mariée e
Nouveau sursaut de la dame, et réponse
encore plus sèche :
— Oui, monsieur.
Bouche en cœur du monsieur, qui demande avec finesse :
— Est-ce que vous avez un amant ?
Troisième sursaut dela dame, qui riposte, presque furieuse :
— Non, monsieur... Une liaison, c’est trop gênant !
Et la dame s’est déjà levée pour sortir, au
moment où paraît la sous-maîtresse…
— Rien de fait avec celle-là, nous dit la
R:7-ellé ést-bèle — Et qui est-elle ?
— La femme d’un voyageur de com-
merce.
— Est-ce que son mari se doute de quel-
que chose ?
__ Absolument de rien! Il voyage tout le temps.
— Mais l'argent ? Il ne lui demande pas d'où il vient ? ; |
— Tout passe dans ses toilettes. Elle ne pense qu'à ça! Elle vit pour s'habiller, et
lui ditsimplement quelle a payé cent francs
ce qui lui en a coûté cinq cents. Elle est
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toujours censée avoir trouvé une occa- SION.
: t-elle des enfants
— Deux petits garçons qui sontau lycée.
Mais attendez... J'ai à vous en montrer deux autres. On doit encore nous ‘préveir.
En effet, au bout de quatre ou cinq minutes, on frappait encore un petit coup, nous allions à la porte, et j'étais tout surpris de voir entrer une petite femme à l'air triste, très jeune, mais laide, mal mise, avec des gants déchirés, portant une petite sacoche de cuir noir à quarante sous, humble, gênée, et avant dans les yeux quelque chose d’équivoquement suppliant... Le monsieur la regardait tout ahuri, et la malheureuse enétaitencore plus embarrassée. Puis, il lui posait cinq ou six questions vagues, comme il aurait pu le faire à une bonne que lui
aurait envoyée le bureau de placement, et
dont il se serait débarrassé avec des dés ; faites… “ | — Cette pauvre fille me fend le cœur, nous dit la R.... lorsque la sous-maîtresse 4 eût coupé court à cette pénible entrevue,
mais je n’ai pas encore trouvé le contes 4
de lui conseiller de rester chez elle. C’est <a
la femme d’un peut employé de banque, êt É
je soupçonne son mari, non seulement de … savoir qu’elle vient chez moi, mais de la:
forcer à y venir. Elle passe ses journées ici,
elle veut absolument qu'on la présente,
personne ne veut d’elle, et elle revient tou-
jours, toujours avec le même air, Elle fait
peut-être une affaire toutes les trois se maines.….
Nouveau petit coup destiné à nous aver-
tir. Nous retournons encore à la porte, et.
la personne, cette fois, n’a rien de mélan-
colique. Pas laide, pas jolie, originale,
avec une bouche et des yeux gais, un teint
frais, une figure d'une asymétrie piquante, elle a l'air d’un petit pantin. Seule, de toutes celles que nous avons vues, elle n'est pas
en toilette de visite. Elle arrive en cheveux,
sans chapeau, sans gants, en corsage, et dit
tout de suite bonjour au client, qui est toujours un homme d’uñ certain âge, et toujours d'aspect correct. Il lui pose toujours aussi les mêmes questions insipides, comme si elles. étaient prises dans un manuel, mais elle en coupe la sottise par des ripostes cyniques qui claquent comme des coups de raquette.
— Bonjour, monsieur !
— Bonjour, madame... Et comment vous
appelez-vous ?
— Suzanhe...
— Vous êtes mariée ?
— Hélas!
— Vous avez un amant?
— Parfaitement | : ee
— Et vous venez ici?
— Vous voyez!
= Souvent?
— Toutes les fois que j'ai une minute...
Apparition de la sous-maîtresse avec qui le monsieur reste à parlementer, et sortie de ia petite femme qui s'en va comme dans une pirouette.….
— Eh ! bien r nous demande la R.... Elle est drôle, n'est-ce pas, celle-là ?... Elle plaît énormément... C’est une petite femme d'une mentalité tout à fait amusante. . Elle a déjà été mariée et divorcée deux fois, s'est remariée une troisième, vient encore de quitter son troisième mari, plaide une troisième fois en divorce, s'est mise avec un amant qui lui donne mille francs par mois, ét vient encore Ich avec toit 04 trois ou quatre fois par semaine. Elle a un succès fou, gagne tout l’argent quelle veut, et n’a
jamais le sou. Tout à l’heure, elle estencore
tombée ici comme un boulet, en me disant qu'elle venait d'acheter des fauteuils d’osier pour sa serre, qu'elle les attendait pour demain, qu'elle n’avait pas le premier centime pour les payer, et qu'il lui fallait absolument faire une affaire. Elle a Ôté son chapeau, sa jaquette, s’est installée dans un salon, s'est mise à bavarder, éttepeté, 4 chaque coup de sonnette : « Tenez, voilà mes fauteuils d’osier qui sonnent ! »...
Je demandais à la R..., après ce défilé:
__ Avez-vous des étrangers dans- votre clientèle masculine ?
— Beaucoup, me répondait-elle, et surtout des Anglais. Les maisons de rendeznous sont interdites à Londres, et ils viennent à présent dans celles de Paris. Le voyage n’est pas long, et ils l'ont vite fait... Seulement, ils veulent toujours des mineures, et je ne peux pas leur en donner.
— Vous n en recevez pas?
186 LA FIN D'UNE SOCIÉTÉ — Jamais.
— Mais est-ce qu'il ne vient pas s'en proposer r: de — Plus maintenant... On sait que je les refuse, et il ne m'en vient plus. Mais il m'en venait encore il n’y a pas longtemps, et il me venait même des mères pour me proposer leurs petites filles !
— Est-ce qu'il vous en venait beaucoup ?
— Encore assez.
— Mais de quels milieux sortaient-elles?
— D'abord, du monde même de la galantérie... Lé-plus grand nombre appartenait à ce milieu-là, et ce n’est même pas toujours une idée très heureusede vouloir relever par la maternité les cocottes qui ont des enfants. Il y a des exceptions, mais en règle générale,quand les cocottes ont des petites filles, elles les aiment un peu comme des petits chiens. Elles les caressent, les attifent, les :
couvrent de rubans, et les vendent, à la
première occasion, dès qu’elles ont seule-
ment dix ou douze ans. Maisiln "y avait pas
toujours que les cocottes pour m’amener
ainsi leurs fillettes, il y avait aussi des
femmes d'ouvriers, et même quelquefois
des femmes d’une certaine classe.
— Des femmes d'une certaine classe qui vous amenalent leurs petites filles P — Oh !'parfaitement... Des mères dans
l'embarras... Après des revers de fortune...
Des veuves ruinées... Ça n'est pas fréquent,
mais ça se voit.
-— Et des ne r En avez-vous ?
— Beaucoup aussi, et c'est même un ha-
sardque vous n’en ayez pas vu tout à l'heure.
En général,j’en aitoujours. Des Allemandes,
des ftaliennes, des Espagnoles, des Belges, des Américaines, et je suis même assassinée d’étrangères laides, qui arrivent depuis quelque temps par masses, de tous les
côtés et que je suis obligée de refuser. Je
crois que tout le mouvement des maisons
de rendez-vous du monde entier, depuis.
qu’onles ferme ailleurs, se porte maintenant
chez nous, et toutes ces étrangères min-.
quiètent même toujours un peu. Je ne Îles aime pas! On leur demande bien d’où elles viennent, elles vous le disent bien, maisilest impossible de le contrôler. II y en a cependant dont je suis sûre. Ainsi, j'ai en ce moment la fille d'un chef de gare alle-
mand, et je sais vraiment où est son père.
J'ai également une Américaine que je con-
nais depuis trois ans. Alle venait chez moi comme jeune fille, et a tout avoué à son mari en l’épousant. Elle est revenue depuis à la maison, mais elle demande beaucoup
plus cher.
— Mais comment toutes ces étrangères
connaissent-elles votre établissement ?
— Par certains interprètes des hôtels et
des restaurants.
— Vous ne mettez jamais rien dans les annonces et dansles petites correspondances des journaux ?
— Dansles journaux, jamaisrien!... Jai
bien fait paraître, à un moment, un petit
journal illustré, mais c'était un journal per-
sonnel, et pour ma maison seule. Je l’en-
voyais sous enveloppe, et c'était moi qui le
rédigeais.
— Comment s’appelait-il É
—, La Parisienne.
— Comment était-il ?
— out petit. Quatre pages sur joli papier, avec de Jolies vignettes. Le joli
petit format des petites bibliothèques de
Juxe.
— Et vous ne le publiez plus ?
— Non, il ne me rapportait pas ce qu'il me coûtait.
Et elle nous racontait cette histoire où
se trouvait encore indiqué l’un des moyens
par lesquels pouvait se recruter sa clientèle féminine : : ù — [l m'est arrivé, il y a deux mois, une
jeune dame Russe, assez jolie, et qui m'était
envoyée par sa domestique. Son mari, qui
est fonctionnaire en Russie, ne lui écrivait plus depuis très longtemps. Elle avait beau lui envoyer lettre sur lettre, il ne lui répon-
dait pas. Elle avait écrit à d’autres person-
nes pour tâcher de savoir ce qu'il était de-
venu, mais ces personnes ne lui répon-
daient pas non plus. Elle se demandait s’il n’était pas mort, si on ne l’avait pas assassiné, et se trouvaitabsolument sans argent... Alors, sa bonne, qui avait servi chez moi, et qui la voyait ne sachant plus que faire, n'ayant plus de quoi manger, et ne voulant pas retourner en ce moment-ci dans son pays, lui avait dit,en lui donnant mon adresse, et sans autre explication : « Mon
Dieu ! Madame, je connais bien une dame