‹ La fin d'une sociétéChapitre 4 sur 35 · RE EU D FR NE AE · texte numérisé non relu

RE EU D FR NE AE

Ps E

l’histoire ancienne, c’est du passé... La neutralilé morale, voilà maintenant ce que nous pratiquons, voilà le nouveau système...

Mais lisez le Rapport Turot... Il n’y a rien à faire pour vous tant que vous n’aurez pas lu le Rapport Turot... Lisez le Rapport Turot, lisez-le...

Je sortais, je l'avoue, fortement interdit | d’une suppression officielle de la morale aussi absolue en matière de mœurs. puis je me renseignais sur le caractère même de la Maison de rendez-vous, et, sur ce point spécial, j'étais facilement fixé, après un tour dans les bureaux. Elle n’était ni la « Maison de passe », autrement dit l'hôtel garni mal famé, ouvert par destination à la débauche de passage, ni la « Maison publique », signalée par sa porte même, et soumise à une réglementation particulière, mais une maison d’un genre nouveau, dis-

pensée du signe infamant, sans désignation

extérieure compromettante, et où venaient seulement, comme dans une sorte de cercle, au lieu des habituées du métier, des femmes | de toutes conditions, depuis la professionnelle vulgaire jusqu’à la femme vraiment mariée, ayant famille, enfants et position.

C'était bien une mauvaise maison, mais une mauvaise maison libre, et quelque chose comme un externat clandestin dont rien ne devait pouvoir gêner ni les affaires ni le secret, au lieu d’un pensionnat désigné par une enseigne, et régi par des prescriptions de police. Pendant quelques années, les maisons de rendez-vous s'étaient trouvées, pour la plupart, sous le régime d'une.

demi-réglementation, mais cette demi-réglementation avait elle-même disparu, et la pleine liberté n’avait pas tardé à leur être assurée à toutes, sous la simple réserve de certaines interdictions nécessaires, comme

celle de recevoir des mineures, et d’une cer-

taine surveillance courtoise, discrètement exercée par le service des garnis. Deux ou

trois ans seulement auparavant, les mai-

sons de rendez-vous n'étaient qu’au nombre

de cinq ou six, elles n’existaient qu’à l’état exceptionnel ; mais il y en avait, à présent, plus d’une centaine. Il s'en était ouvert subitement des quantités. La mode y poussait, l'Administration les favorisait, et je recueillais encore, en continuant à m'in-

former, d’intéressantes indications.

On metdisait :

— Jamais la police n’a tenu dans sa main les tenanciers et les tenancières des maisons publiques et des maisons de passe, sur qui elle avait cependant plein pouvoir, comme elle tientles patronnes des maisons de rendez-vous, sur qui elle n'en a aucun. La patronne de la Maison de rendez-vous a beau être ou paraître indépendante, n’être

plus régulièrement obligée à rien, elle n’a

jamais, à tout ce qu'on luiordonne, ombre d’une objection à faire. L’Administration, d’ailleurs, est toujours pleine d’accommode-

ments et de gentillesses. Jamais de mépris

ni de violence! Ce temps-là est passé. De

la politesse, des égards, de la considération. Avec cela, nous faisons d’elles tout ce que

nous voulons. Elles pourraient légalement

nous envoyer promener, mais elles nous

obéissent au moindre mot, et arrivent à l’ordre au moindre signe... Nous les tenons comme au bout d'un fil.

Je demandais :

— Mais comment les tient-on d’une façon aussi complète ?

On me répondait :

— Par leur propre intérêt. Le scandale

ne peut pas faire de tort aux maisons pu-

bliques, mais fait toujours très peur aux

maisons de rendez-vous, et c’est ce qui

explique toutes les difficultés qu’on a si fré-

De

- quémment avec les premières, malgré tous les pouvoirs dont on dispose contre elles, et

la facilité avec laquelle on tient au contraire

les secondes, out en n’étant armé d'aucune

Féglementation. Il y a des proxénètes qui

ont des affaires magnifiques. Elles réa-

lisent des bénéfices. considérables, mais à une condition expresse, c’est qu'il n’y ait jamais de bruit chez elles. Elles ont, en

hommes coimme en femmes, une clientèle

éminemment effarouchable, et la moindre

affaire, la moindre descente de police, pourraient les ruiner. La descente pourrait être irrégulière, et la Police avoir agi sans droit, la maison n'en aurait pas moins reçu le

coup. Tout le monde disparaîtrait, ce serait

une fuite générale et la perte d’un gros

commerce. l'outle secret de la souplesse de

ces dames se trouve donc simplement là.

Elles sont toujours dans le cas de perdre

ou de conserver une fortune, car il s’agit

vraiment quelquefois d’une fortune... Il y en a qui gagnent jusqu’à cent mille francs par an. |

Et on me faisait ce portrait piquant de la matrone nouveau style:

— La vulgaire matrone classique a presque disparu. Elle ne sera plus bientôt qu'une légende, et beaucoup de patronnes de maisons de rendez-vous ne sont plus du tout ce qu'on pourrait croire. Il y en a de jeunes et de jolies, très instruites, qui causent très bien, qui ont reçu de l’éducation, qui sont des femmes distinguées, et qui ne sont même pas de mauvaise famille.

Aussi, elles demandent des égards ! On en a, etil ne faut pas s’aviser de leur en manquer. Tout dernièrement, un commissaire de police avait convoqué l’une d'elles pour lui faire des observations, et ne lui avait pas parlé respectueusement. C'est un

commissaire un peu vieux jeu,etilse croyait

encore dans l’ancien temps. Ah ! elle a joliment su lui rappeler que ce temps-là était . passé, et avec une autorité qui lui a donné à réfléchir. Elle lui a déclaré qu'elle n'était pas la première venue, et qu'il entendrait parler d'elle. En effet, il a été réprimandé... Une autre, il y a quelque temps, a fait la conquête d’un souverain, par la façon dont elle lui a fait observer qu'elle désirait voir respecter sa maison, et ne pas y entendre de gros mots. Elle lui a demandé -toutà coup : « Sire, OÙ Croyez-vous être ? » Le roi est resté d’abord interloqué. Ensuite, il a été ravi. À présent il ne revient plus à Paris sans retourner chezelle.. En résumé, la patronne de la Maison de rendez-vous, ou tout au moins d’une certaine Maison de rendez-vous, n'est plus du tout ce qu'on appelait la tenancière. Elle n’a plus affaire

à la même clientèle, et son personnel de

femmes est un personnel comme il faut.

Elle en prend une toute autre idée d’ellemême, elle exige du respect, et l’Administration, tout eñ la tenant comme elle n’a jamais tenu les tenancières, ést la première à lui en accorder. Elle la traite comme une personne qu’ofû estime, et voit maintenant en elleune

femme comme une autre... Mais est-ce que

vous n'aÿez pas lu le Rapport Turot 2...

Dépuis quelque temps, 1l est un peu la loi,

et il est boni de l'avoir lu...

Je poursuivais mon information, et un.

autre fonctionnaire, probablément un peu « vieux jeu », me disäit avec une certaine ironie : |

— Ah! monsieur... Elle verra de beaux

jours, la proxénète, et je ne sais même pas,

au fond, si on a encore le droit de l'appeler

une proxénète.. Elle fréquente des hommes bien élevés, riches, influents, connus, titrés, des gens en place! Ellé voit venir

. chéz elle, pour y faire des affaires, cer-

taines femmes qui ont un vrai mari et une- vraie position sociale. Et elle ne les a

même pas seulement comme clientes, mais

comme confidentes et comme amies! Le

soir,la maison fermée, ces dames viennent

quelquefois lui demander sans façon une tasse de thé, Ajoutez le chiffre de ses recettes, et l'espèce de légitimation comportée aujourd'hui par tout gros gain, uniquement parce qu'il est gros. Notez aussi son luxe, la belle villa qu’elle possède dans l'endroit le plus élégant, son adresse dans le Tout-Paris entre un ambassadeur et une duchesse, les

lettres armoriées qu’elle reçoit, son auto-

mobile qu'elle entend chauffer à sa porte et

qui est une des plus belles de Paris, les politesses de certains vieux cercleux qui lui

. baisent la main, et le coup de téléphone que

Jui envoie Mme Ÿ.…., dont un journal, à

l'instant même, lui racontait le dernier

diner... Oh ! on peut aller l’interviewer.Elle

Ke

ne s’en étonnera pas. On a même déjà dû

le faire, et si l’interviewer ne lui est pas

encore venu, elle l'attend. Elle ne sera pas.

plus surprise d’être consultée sur sa partie que le diplomate, le grand artiste ou le ministre sur laleur!...En somme, d’ailleurs, à l’heure qu'il est, la prostitution n’est plus considérée commé de la prostitution, et le fameux système de la neutralité morale

nous mèneraloin….

Puis, le fonctionnaire me demandait à

son tour, mais en souriant :

— Avez-vous lu le Rapport Turot ?.….

Ah lil faut lire le Rapport Turot... On ne peut pas nepas l'avoir lu !... Lisez le Rapport Turot, lisez-le..…

Il n'y avait plus, évidemment, qu’à lire

le Rapport Turot, et le Rapport Turot, en

réalité, en contient trois, le rapport général

ou le Rapport Turot proprement dit, d’une

tendancenéo-païenneviolemmentaccentuée,

LES MAISONS D ILLUSION SA ee

un premierrapportannexe de M. Milhouard, d'un esprit tout différent, et un second rapport annexe de M. Quentin, d’un caractère plus particulièrement juridique (1). Ces trois rapports réunis constituent, avec les appendices, larelationofficielled’unegrande enquête municipale sur la prostitution étudiée à tous ses degrés, dans toutes les capitales de l'Europe, et les enquêteurs municipaux signalent, eux aussi, à Paris, une prostitution de forme nouvelle, où ils trouvent des femmes mariées « appartenant un peu à toutes les situations sociales, des femmes de médecins, des femmes d'avocats, des femmes d'artistes». L'undes enquêteurs, M. Adrien- Milhouard, se demande même « par quelle aberration, une femme qui

tient à passer aux yeux du monde pour

(1) Conseil Municipal de Paris, 1904. Rapports au nom de la 2° Commission sur la prostitution et la police des mœurs.

38 LA FIN D'UNE SOCIÉTÉ irréprochable, et qui se garderait bien de contracter aucune liaïson, en vient parfois à demander un peu d'argent dont elle a besoin pour son luxe à une ignominie jusqu'où elle est bien sûre que les soupçons ne descendront pas P... » Mais le Rapport Turot n’est pas ainsi qu'un recueil de témoignages, il est en même temps une thèse, et il réclame, comme thèse, l’affranchissement de la prostituée, et la réhabilitation même de son métier.

Tout ce qui peut sexhumer, non seule-

ment pour l’excuse mais pour la gloire de

la débauche, le rapporteur le rappelle et

l’étale complaisamment. Il nous la montre

« admise et honorée à Babylone, à Chypre,

à Lesbos, en Lydie », brillant de « son plus bel éclat sous la civilisation hellénique », et représentant, sous d’autres civilisations, « un état transitoire antérieur au mariage ».

Il n'oublie ni Corinthe, « où les courtisanes

étaient les dépositaires du prestige divin », ni Venise où elles « entraînaient parfois avec elles les suffrages de tout un peuple », : ni la Perse « où les filles publiques ne sont ; pas tenues pour déshonnèêtes », ni le Japon où les jeunes filles «amassent quelque bien dans des maisons closes » pour « convoler ensuite en justes noces avec des compatriotes qui ne nourrissent point à l’égard du passé de leurs épouses les sèntiments : qu'inspirentnos conceptions occidentales.»

Ensuite, à ces fresques poussées au-rose, où défilent tous les paradis de passe et tous les temples de rendez-vous de la légende et des mythologies, succède la peinture poussée au noir de tout ce que le Christianisme a pu suggérer d atroce contre cette prostitution divine, qui était si belle, et qui le redeviendrait si facilement ! Et Île rapporteur, en regard des dots « amassées dans les maisons

closes », ou de |” «état transitoire antérieur

au mariage », nous détaille les « durs châtiments corporels » prescrits contre les prostituées par les empereurs romains convertis à 14: Région /Chéénenne.-<les rigueurs » de Charlemagne, les « maisons de force » mal décorées du nom d’«asiles », les « forbans peu scrupuleux » qu’étaient les officiers de police, les « décrets invraisemblables de dureté » de l'Ancien Régime, et, dans notre temps même, le « délit de racolage », l'inscription, l’« odieuse mise en carte », |’ « internement à Saint- Lazare », les « rafles », la « réclusion », « l’avilissement », le « bahut », et tout ce qu'entraîned’horrible la«réglementation » !

Plus de réglementation. réclame le rapport, et la prostituée libre dans la maison libre!

Il faut, y lit-on un propres termes, qu’elle puisse avoir son « home », sa « famille », ses «amis »,et «s'occuper de son ménage» |

Elle doit avoir « une vie pareille à celle des

autres femmes »! Nul règlement, si doux qu’on l’imagine, ne doit, d’après le Rapport Turot, effaroucher la femme qui peut vou- Joir venir dans une Maison de rendez-vous « à cause d'une gêne momentanée, d'une note pressante, d’un embarras transitoire ».

En lisant ce stupéfiant Rapport officiel où Lesbos, la Lydie, Babylone et Corinthe font jurisprudence, et dont on m'avait parlé dans tous les bureaux, je me rappelais un vieux souvenir. Il y a une trentaine d'années, toute une bonne partie de la presse avait mené une campagne furieuse en faveur d’une certaine dame Z..…., arrêtée par les agents des mœurs, mais proclamée « honnête femme » par toute une légion de journaux, et la campagne avait assez étrangement fini. L'un des journalistes-servants de la dame, une fois l’expédition terminée, avait mis ses appointements àses pieds, etla |

personne, après s'être fait loger, installer,

meubler, nipper par son chevalier, l'avait fait jeter à la porte par son souteneur…

Le jour même où s’ébruitait l’aventure, je dînais chez Victor Hugo, et j'y remarquais en face de moi, à l’autre extrémité de la

table, un homme dont la physionomie for-

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tement plébéienne se trouvait soulignée par une cravate blanche et un large plastron de soirée où s'étalait fâcheusement une assez grosse tache de sauce. C'était M. Rousselle, négociant en vins, Vénérable de la Loge l'Enseignement Mutuel, et qui devait devenir,

peu après, Président du Conseil Municipal

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de Paris. Après le dîner, on passaitau salon,

et M. Rousselle me disait avec chaleur :

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