‹ La fin d'une sociétéChapitre 6 sur 35 · ACTUELLE · texte numérisé non relu

ACTUELLE

Pas de signe infamant sur sa façade, pas de mauvaise apparence. Une maison comme une autre, où tout le monde, homme ou femme, peut entrer sans se compromettre, selon le nouvel esprit administratif : voilà, d'abord, la Maison de rendez-vous. Bourgeoise ou élégante, et généralement dans un beau quartier, dans une rue bien habitée, elle a l’apparence d’un bel immeuble de rapport ou d'un joli hôtel privé. Vous ne serez jamais le voisin d’un mauvais lieu

ordinaire sans le savoir, mais vous pourrez

vous trouver dix ans porte à porte avec une- | Maison de rendez-vous sans vous en douter.

On n y fera même pas le bruit que vous ferez chez vous. Certains cartons mystérieux, ou

qui ne le sont plus depuis longtemps, vous invitent à des expositions d’ «objets d’art». Mais ces cartons-là proviennentd'industries banales, et la patronne d’une bonne Maison

de rendez-vous n’a pas de ces grosses équi voques. Elle vous adresse, sans vous con- | naître, des invitations beaucoup | plus simples : Mme Z..., tel jour. telle heure...

Tasse de thé. Elle donne même des soirées

où tout ce qu'il y a d hommes titrés, d’anciens préfets et de généraux en retraite dans les grands cercles, est cérémonieusement | invité. Elle procède bien aussi quelquefois | un peu plus ouvertement, afin de ne pas non.

plus trop restreindre le champ des affaires, maiselle vous prie alors d’honorer ses salons

de votre présence, et conserve encore au

MN

moins un demi-bon ton, ou prend le ton nettement commercial. |

Nous sommes chez la J.... C’est encore une fort jolie femme, très brune, un peu grasse, et toute vêtue de dentelles. Elle est dans un petit salon tout en tentures, en tapis, en divans et en coussins Liberty, éclairé en plein jour par des becs électriques entre des combinaisons de vitraux, de transparents et de guipures, et je suis d’abord un peu surpris de la parfaite correction avec laquelle elle nous reçoit, mon guide et moi... Je trouve une femme chez qui les bonnes manières ne semblent même pas sentir leffort. Ni obséquiosité, ni vulgarité, rien qui choque.

Elle nous montre des fauteuils, et s’installe elle-même dans le sien. Je m'attendais, malgré ce qu'on m'avait dit,àrencontrerune personne un peu déroutée quand même par

ma démarche; mais pas du tout. Elle ne s'en

étonnait pas, et Son air, au contraire, aurait plutôt paru me dire que je n'étais pas le premier à témoigner ainsi un intérêt de sociologue aux affaires de sa maison. Je touchais vraiment là le sentiment très net que la prostitution, en effet, semble bien avoir de son entrée en scène comme élément social respectable. C'était ma première impression.

Avant de me répondre, cependant, la J..….

regardait mon compagnon, et lui demandait fort clairement d’un signe des yeux, qu’elle ne dissimulait même pas :

— Dois-je parler ?

Ici, je voyais fonctionner le fil par Mi la police tient la matrone, et c'était ma seconde impression. |

Puis, elle hésitait encore un peu. Elle semblait avoir une peur, et sa peur, effectivement, était de parler devant un jour-

naliste, qui pouvait, à son tour, parler dans

un journal. Elle ne craignait pas la curiosité du philosophe, du moraliste, de l'économiste ou du romancier, mais celle du journaliste Jui donnait le frisson, Là, on pouvait toucher l'effroi du scandale, l’épouvante du bruit, qui planait sur l'établissement, et c'était ma troisième impression. |

Enfin, elle se décidait, et ses réponses étaient d’une extrême précision.

Demande :

— Voit-on chez vous d’autres personnes que des one ps

Réponse : |

— Mais les maisons de rendez-vous sont précisément faites pour d’autres personnes que les professionnelles.

— Mais où commence, d’après vous, la non-professionnelle, et jusqu’où la faitesvous aller ?

—— Elle commence à la femme entretenue,

passe par l'actrice, le mannequin, la femme

b4 LA FIN D’UNE SOCIÉTÉ

vivant maritalement, la divorcée, et va jus-. qu’à la femme mariée, bourgeoise ou femme du monde.

— Alors, il n’y a pas chez vous de professionnelles ? | | — Si, mais peu, et jé suis même censée

ne pas en avoir. Elles ne doivent pas, dans

tous les cas, avoir l’air d’en être.

— À quoi jugez-Vous qu’elles n’en ont pas l'air ? ee

__ Surtout à leur manière de parler. Je:

tiens beaucoup, Chez moi, à la conversation. |

— Etquelles personnes avez-vous principalément ?

— J'ai surtout des demi-mondaines, des actrices, des femmes entreteñues, des femmes qui vivent mMaritalément, dés femmes divorcées... J'ai aussi des étrangères de passage...

… Et vousavez même des femmes mariées?

: Du + Oui.

— Des femmes vraiment mariées, non

déclassées, ayant un véritable ménager # Mais parfaitement ! | | — Phnonuibre considérable ? | — Non. | —- Sérieux ?

—— Oui, assez.

— Mais qu’appelez-vous sérieux ?

— Environ un dixième... Ainsi, sur

vingt personnes, j'aurai deux ou trois professionnelles, une quinzaine de femmes entretenues, actrices, femmes vivant maritalement, et deux ou trois femmes mariées.

— Quelles sont les positions sociales dés maris? | — Les maris, en général, sont des avo:

* Cats, des médecins, des employés, des fonctionnaires. J'ai également des femmes d'artistes, d'autres d’une certaine aristocratie,

et certaines femmes d’ambassades. On voit

quelquefois les femmes du monde de ma

maison citées dans les fêtes que racontent

les journaux... En somme, les femmes mariées de nos maisons appartiennent à des classes où les maris n’ont pas toujours beaucoup d'argent, et dans lesquelles il faut paraître. |

— Elles viennent toujours chez vous par besoin d'argent?

— Toujours par besoin d'argent, les

unes parce qu’elles n’en ont pas et parce

qu'il leur en faut pour leur ménage, les.

autres parce qu'elles n’en ont pas assez pour leur luxe. Mais elles viennent toutes uniquement pour faire, comme nous disons, et comme elles disent elles-mêmes, des affaires. |

— D'après vous, que doivent penser les

maris, en voyant ainsi à leurs femmes plus

d'argent qu’ils ne leur en donnent?

— Les maris croient à une liaison.

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— Comment le savez-vous?

__ Par les femmes. |

— Ils ne les soupçonnent pas d’aller où elles vont?

— Non... Il yen a bien quelques-uns...

Mais c’est rare.

— Les femmes mariées qui viennent chez vous ont-elles un amant ?

— Non, ou rarement... En général, elles préfèrent justement avoir affaire à nous, parce que c’est plus commode et moins compromettant. Elles ne veulent pas d’une liaison. | |

— Etil ne se trouve jamais, parmi elles,

soit des vicieuses, soit des femmes à tempérament ?

— Jamais !.… Ces femmes-là ne sont pas pour nous... Elles s'adressent aux amis de leur mari, et ne sortent pas de leur milieu.

Ou bien, elles vont dans les maisons pu-

bliques.

— Mais comment pouvez-vous savoir …

qu'elles ne sortent pas de leur milieu?

— Parleursamiseux-mêmes quisontaussi les miens... Par ma clientèle masculine.

— Et quelle est votre clientèle masculine? .

—— Elle me vient surtout des grands cercles... Je n’admets jamais, en fait d’hommes, que ce qu'il y à de mieux comme for-

tune ou comme aristocratie.

— En dehors de vos rapports d'affaires

avec vos clientes et vos clients, est-ce que

vous n enavez pas aussi quelquefois d’autres,

par exemple des rapports d'amitié ou d’agré-

ment, soit avec votre clientèle féminine, soit avec votre clientèle masculine?

— Mais parfaitement, et certaines de mes clientes, surtout beaucoup de mes clients,

sont en même temps mes amis... Les fem-

mes, un peu moins souvent... Mais les

hommes presque toujours... Les femmes

DRE LS RMREeS Er AP SE LR LEE

CE

Sont souvent russes, mais les hommes sont

toujours charmants.

= Pt quel genre de femmes préfèrent généralement ces messieurs ?

— Quelques-uns préfèrent les actrices, mais le plus grand nombre préfèrent les femmes mariées. Presque tous veulent leur femme du monde.

— Et l’avez-vous toujours ?

Ici, uh sourire. | - — Non, et la femme mariée, chez moi, et chez nous toutes, n’est, le plus souvent, en:

réalité, qu’une femme entretenue, où même

-à la rigueur une professionnelle... Mais nos.

amis ne s’en doutent pas, et les femmes

jouent si bien leur rôle !.. Quand la réalité

nous manque, nous fournissons l'illusion.

Mais nous avons aussi la réalité, et moi,

notamment, je suis en mesure de fournir encore assez fréquernment la femme mariée,

et même la femme du monde.

— Et quel est, chez vous, le prix de laf-

faire re

— Oh! Il ya de la marge... Le dernier minimum est de cent francs. La moyenne est de cinq cents. Mais l'affaire va souvent

à mille, deux mille et trois mille francs,

quelquefois à cinq mille, quelquefois même

à dix mille. Elle peut aller, par exception,

jusqu’à quarante et cinquante mille.

— Est-ce que vous n'avez pas été soumise à certains règlements de police ?

— Leplus grand nombre des établissements de rendez-vous l’étaient, en effet, il y

aencore quelque temps. Mais nous sommes

quelques maisons qui avons toujours été .

complètement dispensées de toute réglemen-

tation. -

— Combien étiez-vous de ces maisons-là?

— Je crois que nous étions six ou huit.

— Et pourquoi vous accordait-on cette

dispense ?

— Oh ! le contraire aurait été absolument impossible avec notre clientèle.

— À quelle heure reçoivent vos maisons ?

À cette question, nouveau sourire, comme si je ne savais pas ce que savaient tous les honnêtes gens. Puis, elle me répondait :

. L’après-midi... Principalement de quatre à SIX.

— Jamais le soir ?

— Jamais... Nous n’aurions personne...

Presque toutes nos clientes seraient au théâtre, en soirée, ou bien en famille.

Alors, je demandais à la J... :

— Comment, en présence d’un inconnu, d'un homme qu'elle n’a jamais vu, et qu’elle peut compter ne jamais revoir, peut bien se comporter une femme mariée, qui a véritablement une famille et un ménage, et qui n’est pas une déclassée ? |

Elle me répondait :

— En général, les premières fois, les bourgeoises se présentent assez mal. Elles sont gauches, empruntées, ou bien elles croient devoir prendre un mauvais ton.

— Et les femmes du monde P |

— Oh! les femmes du monde, c'est différent.., La véritable femme du monde est

toujours à la hauteur de toutes les situa-

tions ! à : <

— Même de cette situation-là ? | 1 — Même de cette situation-là.…. 4 Je demandais encore : 3 — Vous dites avoir chez vous, comme à femmes du monde, des femmes d'une cer- taine aristocratie... Mais de quelle aristo- . 3 cratie P : 4 À cette question, la J... souriait, hésitait un peu, prenait un air compliqué, et finis- .

sait par merépondre :.

— Pas positivement l’aristocratie.

— Alors la fausse ? 1

— Non, pas la fausse ?

— Alors la vraie? | — Non, pas précisément la vraie non plus. | Re Alors, laquelle ?

— Une certaine où il y a des deux... :

Je lui demandais aussi: | — Vous avez parlé de femmes du monde citées dans les fêtes racontées par les journaux. De quelles fêtes voulez-vous parler P | — Mais de certaines fêtes.

— Il ne s'agit pas de fêtes demi-mondaines ? :

.— Non, pas demi-mondaines.

— Il s'agit bien de fêtes mondaines ?

— Oui, mondaines.:

— Mais lesquelles ? Pouvez-vous me citer | un exemple ?

Elle se décidait à me répondre :

— Les fêtes de chez X...

cine LA FIN D’UNE SOCIÉTÉ

Enfin, je lui posais encore cette question : |

— Vous avez aussi parlé des grands cercles où vous recrutez en partie votre clientèle masculine ? Quels sont ces grands cercles ?

—"Mais c'est lé F,.: Cest FAN Cest l'U;cestlE:

rs DHieA |

Elle se mettait à rire, en poussant une petite exclamation :

— Oh file V..., non... le ne:veux-pes sonne du V... Quand un client m’apprend qu'il est du V..., je suis très aimable avec lui, comme je le suis toujours avec tout le monde, mais je lui dis en même temps, tout en étant charmante : « Monsieur, je suis ravie de vous voir, mais quand on est UNE on n’est pas fait pour chez moi! »

— Tiens !.. Et pourquoi ?

— Mon Dieu ! Comment vous dire r... :

Parce qu’on y est trop économe...

Toutes ces réponses de la J... étaient singulières. Elle y bluffait, et ce n'était pas douteux, mais elles coïncidaient presque toutes, soit avec une certaine réalité, soit avec certains faits, sans doute ignorés d’elle, mais qui semblaient venir d'autant plus curieusement à l’appui de ce qu’elle prétendait. Il existe bien, en effet, «une certaine aristocratie », où se retrouvent à la fois la fausse ét vrate etlèe nonide XX}. pour les relier, ne pouvait pas être mieux choisi. En outre, je connaissais déjà sur le V..., et je le tenais de certains de ses membres, un détail qui en indiquait, effectivement, les habitudes d'économie. Le soir, lorsqu'ils doivent aller au tripot, les membres du V..., avant de s y rendre, prennent, paraîtil, la précaution de déposer leur portefeuille à la caisse du cercle, et ne conservent au plus que quatre ou cinq louis, afin d'avoir moins d’argent sur eux. Ce serait l’usagé

Le

66 LA FIN D'UNE SOCIÉTÉ de la maison... Sur les grands cercles, d’ailleurs, les gens du monde et l’aristocratie, je questionnais abondamment la J..., et j'étais étonné, non seulement de

l’assurance, mais de la minutie de son infor-

mation. Pour être bien renseigné sur les al-

liances, les cousinages, les histoires et les

petites affaires du grand monde, on pou-

vait s'adresser à elle. Elle paraissait les

savoir sur le bout du doigt, et devait les

connaître, si elle les connaissait par ses

« amis » de la haute société, Il semblait.

évident qu'ils causaient, bavardaient, fréquentaient vraiment chez elle, et qu'elle savait bien ainsi plus d'une chose, grâce à eux. Elle devait avoir aussi l'occasion d’entrevoir au Bois, au théâtre, aux fêtes

sportives, aux thés, ou chez des couturières

communes, certaines femmes dont les noms, grâce à leurs parents, lui étaient

déjà familiers, et leurs personnes elles-

| mêmes, dès lors, ne lui semblaient presque plusétrangères. À force d'entendre le cousin parler de la cousine, ou l'oncle parler de la nièce, elle finissait par en parler un peu elle-même comme si elle les connaissait. Elle savait quand elles partaient pour les eaux, quand elles avaient une vente de ; charité, leur âge, leurs goûts, et si elles étaientjolies ou non. Qu'’ilcourût la moindre histoire sur elles, et il ne devait plus être question que d'elles dans l'établissement.

Ensomme,iln yYavail rien, et ce rien,cependant, était quelque chose. Il y avait comme un pont entre elles et la maison. Il n'y en aurait pas eu dans le cadre d'une débauche plus grossière, mais 1] y en avaitun dans celui de cette maison-là.….

En sortant, je demandais à mon cicérone :

— Qui est cette femme? .

Il-me répondait :

— C'estune ancienne femme entretenue.

LA

en,

Elle a épousé un commissionnaire en vins, et son mari, pendant qu'elle tient sa maison, voyage de son côté pour son commerce.

Elle a, effectivement, une clientèle assez aristocratique, et prétend même avoir la clientèle la plus aristocratique de Paris; mais il faudrait voir. Elle gagne, dans tous les cas, beaucoup d'argent, et son établissement marche très bien. Elle et son mari

sont déjà riches. Ils ont une propriété à M...,

où personne ne sait ce que fait la femme,

et où ils ne vont d’ailleurs que rarement.

[ls s'y tiennent sur une très grande réserve.

[ls sont très intelligents tous les deux, .

s'entendent admirablement en affaires, et.

ils feront certainement une jolie fortune...

Maintenant, je vais vous conduire chez la

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