L... C'est un genre un peu différent
La L...; en effet, était plus âgée et plus
vulgaire, mais cependant sans mauvaises façons. Elle avait l’air d'une commerçante affairée, aimant à commander, commurnicative, et se plaisant à vous parler de sa partie. Je lui posais les questions déjà posées à la J..., et ses réponses, à toutes, sauf une certaine prolixité, étaient à peu près les mêmes. Chez elle, comme chez sa concurrente, la professionnelle était plutôt l’exception, et la femme entretenue, l'actrice, la femme vivant maritalement, formaient, au contraire, le gros du bataillon, De même, sur une centaine de femmes, elle disait avoir entre une dizaine et une douzaine de femmes mariées. De même ‘encore, d'après elle, l’unique préoccupation de ces femmes mariées était l'argent, à l'exclusion absolue de tout autre entraînement, et les bonnes manières, une tenue décente, une certaine conversation, étaient exigées de son
personnel. Elle me confirmait également,
enfin, la supercherie habituelle, et comme
fondamentale, de la Maison de rendez-vous,
où le client, presque toujours, demandait
une femme mariée, où la patronne la lui fournissait toujours, mais où cette femme mariée, neuf fois sur dix, en était une fausse. Sur tous ces points, la L... répondait presque exactement comme la J..., et m'expliquait, en outre, en me faisant remarquer la profusion des tentures de son salon, et les nombreuses cachettes qu’elles dissimulaient, comment une femme, lorsqu’elle se présentait devant un monsieur, s'était déjà assurée, en le regardant au tra- vers d’une portière, ou dans un jeu de glaces, qu’il pourrait ne pas lui déplaire, ou qu'elle ne le connaissait pas... Je lui demandais alors de nous faire assister, d’une cachette, à l’une deces entrevues; mais il était à peine trois heures, etil n’y avait encore personne.
On n’arrivait qu’un peu plus tard, les ren-
contres intéressantes ne commençaient que vers quatre heures, et elle se mettait, faute de mieux, à en mimer quelques-unes, pour me les faire saisir plus facilement.
D'abord, personne dans le salon. Puis,
un monsieur entre Il est ganté,et tientson
chapeau à la main, car le client,chez la L...,
comme chez la J.., est toujours excessivement correct. Ensuite, un froufrou,
un bruitde robe surle tapis... C’estlafemme,
en toilette de visite. Elle a déjà pu entrevoir
le monsieur, s’est décidée, et la voilà... Salutations, sourires, le tout très convenablement :
— Madame...
— Monsieur. |
Alors, généralement, le client dit quelque chose comme ceci :
= Madame, on m'avait bien dit que vous étiez jolie, maisje ne me figurais pas...
Ou bien : |
Se
— Madame, je suis ravi.
Puis, au bout d’une minute, la patronne
entre à son tour, et la présentation est ter-
minée. Elle ne dure jamais plus longtemps,
et on devine pourquoi. Tant soit peu
prolongée, elle risquerait d'amener une entente directe, et la maison perdrait son bénéfice. Ou bien, au contraire, un refroidissementpourraitse produire, et l'établissement y perdrait encore. Il s’agit donc, à la fois, d'éviter la fraude et « d’enlever l’affaire ». Aussi, à peine en présence, le client et la femme sont-ils tout de suite séparés.
La patronne arrive, fait immédiatement ressortir la dame, et demande ensuite au
monsieur :
— Eh !'bien, monsieur, madame est-elle
CU
votre goût?
Et l'affaire se traite.
— C’est tant, déclare la patronne.
Grimace du monsieur.
Ÿ Me
LES MAISONS D'ILLUSION 7e
Alors, la patronne rabat, ou bien dit, au contraire :
— C'estimpossible à moins.
Quelquefois, le monsieur bat en retraite, et préfère renoncer à la personne, mais toujours courtoisement. Il se dit obligé de partir, rappelé par ses occupations, mais 1l se déclare quand même ravi, il reviendra, il enverra une dépêche. D’autres fois, en revanche, il a reçu le coup de foudre, et ne cache pas son enthousiasme :
— Ah! Elleest vraiment bien jolie!
— N'est-ce-pas ?
— Oui, charmante!
— Vous verrez!
— Et c’est bien véritablement une femme mariée ?
Cu.
C’est très souvent faux, mais on ne Île soutient qu'avec plus d'énergie, et moins la
femme est mariée, plus on tranquillise le
client par les détails qu'on lui donne. On pique sa curiosité en l’excitant à deviner de quelle famille elle est, ou quel quartier elle habite. On lui dit qu'elle est venue de province entre deux trains, pendant un voyage de son mari, et on lui fait chercher le dé-
partement.
— En somme, concluait assez bien la L..., nous sommes des maisons d’illusion.
L'homme bien élevé doit toujours pouvoir trouver chez nous l'illusion de la femme mariée, etlafemme mariée celledes égards.
Vous ne devez pas avoir entendu parler de la maison de la D... C’est trop ancien, 13 mais c’était une fameuse maison. À la. É fin, malheureusement, la D... avait tout perdu parses folies, mais elle avait eu, la première, l'idée du genre, et c'était |à que 16 petit S..., voilà une quinzaine d'années (et la L.. nommait ici un jeune archimil-
lionnaire fameux) c'était Ià que le petit S...
faisait ses farces. Sa manie était de ne vouloir que des grandes dames, la duchesse de X...,la marquise de Z..., la comtesse de Y..., une dizaine ou une douzaine de personnes comme celles-là, et la D... était arri= vée à lui faire croire qu’elle pouvait les lui procurer. Ellene luidemandait que de payer comme on devait payer pour de grandes dames, et l'avait seulement prévenu que les grandes dames n’acceptaient de rendez-vous quedansl'obscurité. Le malheureux petitS..!
l'avait encore cru, et vous pouvez deviner la suite... Pendant plus d’unan, il était venu à des rendez-vous dans des chambresnoires où on lui amenait des créatures à un louis, . quand elles n'étaient pas à dix francs, et où il se figurait avoir toutes les plus jolies femmes de. LArmoriak La - D.:., bien entendu, lui réclamait toujours des prix à faire frémir. A la dernière minute, elle arri-
vait même lui raconter que Mme de C...
ou Mme de F... réclamaient encore deux
ou trois mille francs de plus. Etle malheureux le croyait toujours !... Une annéé, rien qu'avec lui, elle avait gagné plus de quatre cent mille francs. Eh! bien, on ne doit
pas faire de ces choses-là, ajoutait la L®..
Elles finissent par se savoir, elles font du
tort, elles en avaient fait à la D..., et nous
avons même beaucoup de chance qu elles
ne nous en aient pas fait davantage à toutes. Mais vousle voyez,c'étaitbien déjà la maison
d’illusion... Seulement, c'était la maison
d’illusion poussée trop loin.
Et elle continuait :
— Monsieur, on ne doit jamais faire
de métiers malhonnêtes..…. Ainsi, j'avais
d'abord ouvert une agence matrimoniale,
mais je m y rendais, malgré moi, complice
de continuelles indélicatesses. Je ne pouvais pas, en eflet, ne pas prendre mes
précautions, et m’exposer à être la victime
PET COR M TEE ANT er À
dr LE bé Ré MT. si
si à À n.
de toutes les aventurières et de tous les chevaliers d'industrie à qui j'avais forcément à faire. Je me faisais donc, d'abord, donner
des arrhes… Or, neuf fois sur dix, ou bien | l'affaire n'aboutissait pas, ou se terminait par une escroquerie. Comment voulez-vous savoir, d'une façon certaine, si la jeune fille ou la veuve qui se dit riche l’est réellement, ou ce qu'est exactement la petite tache ? Un galant homme se présente, et vous remetses arrhes, vous le mettez en rapport avec la personne, et vous apprenez, au bout d’un mois, qu'il a été la dupe d’une honteuse comédie. C'était ce qui m arrivait constamment... Ou bien, c'était le monsieur qui s’offrait comme étant dans une position bril- Jante. Je le présentais à une charmante femme, et tout paraissait encore aller bien, lorsque j'apprenais un jour qu’un piège épouvantable avait été tendu à ma cliente.
J'étais indignée, écœurée... Mais qu'y
faire P... Je ne pouvais pas cependant rendre les arrhes !... A la fin, monsieur, je me suis retirée de ce métier-là. Je m’y faisais l'effet
d’une voleuse, et je n'ai plus voulu faire que
des affaires au comptant... Je n’y tenais
plus, j'en avais assez, et j'ai pris le seul parti honnête, j ai ouvert une maison de rendez- VOUS...
Elle était lancée, et me vantait alors avec emphase l’honnêteté de son éttblissement, mais me faisait part, en même temps, de ses
appréhensions :
— Les Thés, monsieur, me disait-elled’un
ton péremptoire, les Thés {ueront la Maison
de rendez-vous, et cesera un malheur... Les
choses, chez nous, se passent avec toutes
les convenances désirables. Nous nesommes
pas les premières venues, et nous savons
qui nous recevons. [l y a une présentation,
elle se fait par nous, et c’est une garantie.
Avez-vousjamais entendu parler d'un crime,
d'un vol, d’un scandale, dans une maison | ED £ ns |
de rendez-vous ? Jamais ! Nous veillons trop
au bon ton, à la bonne tenue. et nous y
avons trop d'intérêt, pour qu’il n’en soit pas ainsi... Dans les Thés, je le veux bien, il y a beaucoup de femmes qui n'y viennent pas pour affaires, maisilyena aussi beaucoup, et peut-être encore davantage, qui n'y vont pas pour autre chose. Nous le sa-
vons bien, nous, puisqu'elles sont souvent
nos clientes, et que beaucoup de nos amis
n'y vont aussi comme elles, tout en respectant les dehors, que pour y nouer des relations. Quant à présent, tout s’y passe encore 2 peu près bien. Maisles choses, forcément, en arriveront à s’y gâter. Peu à peu, on s'y relâchera sur la tenue et sur le comme-ilfaut de la clientèle. Il Rate encore un cer- tain ordre extérieur, mais iln "y aura plus de contrôle ni de respectabilité, notre garantie ny sera pas, et les plus graves inconvé-
g0 LA FIN D UNE SOCIÉTÉ
nients finiront par en résulter... D'autre part, en raison de l’économie ou de l’augmentation du bénéfice, on aura pris l'habitude de faire sesaffaires au Thé. On hésitera bien d'abord un peu devant ce qu'il y a de peu élégant, et même d’un peu honteux, à débattresoi-même sesintérêts dans certaines situations discrètes, mais on S'y fera, car on se fait toujours à tout, et personne n'est à même de le voir comme nous!... Tout, d'ail-. leurs, vous le savez, se règle maintenant par la liberté, et je suis pour la liberté, mais la Maison de rendez-vous en souffrira, parce quele Thésera encore plus libre qu'elle. Nous représenterons une contrainte, un rouage inutile, ou d'apparence inutile, et nous succomberons... Mais, je vous le répète, ce sera un malheur, et vous verrez alors les scandales, les chantages, les aventures, le bruit, les désagréments, les dangers. On se
rappellera, à ce moment-là, la discrétion et la
sécuritéde nos salons,la commodité de notre
intermédiaire, et ce qu’il avait, à la fois, de
délicat. de rassurant et de facile... On nous
"peprettera.….
— Et celle-là, demandais-je à mon guide en nous en allant, qui est-elle?
— Celle-là, me répondait-il, c’est une ancienne femme de chambre qui a épousé un maître d'hôtel... Ils ont aussi une propriété dans les environs de Paris, une assez belle villa à B..., mais ils ne s’y tiennent pas, comme les autres, sur la réserve. Ils y vont souvent, et y donnent de grandes
fêtes, où tout le pays est invité! L'ancien
maître d'hôtel a une apparence de respecta-
bilité extraordinaire, sa femme a l’air d’une bonne femme toute ronde qui est seulement un peu bavarde, et des multitudes de bonnes gens vont là, enchantés d'y aller, sans
savoir chez qui ils vont... On vous fait dé-
distribue des numéros, on. s'arrange | pour
vous faire donner des pourboires, et He