SUITE DE L'EXCURSION
Mme de N... (nom de guerre) a son éta- blissement dans une rue voisine de l'Opéra. Elle occupe là tout un sgrand immeuble, dé belle apparence et de construction ancienne.
Haute porte cochère, entrée spacieuse, large escalier coupé de nombreux paliers. On voit encore bon nombre de maisons semblables dans certains quartiers de vieille date. Elles ont un premier étage d'aspect grandiose et
desétagessupérieursunpeusacrifiés,avecun entresol d'élévation moyenne,etdont la croiséecentrale s’encadre dans le haut de la porte cochère. À l'intérieur, des pièces de belles
dimensions voisinent avec d’autres beau-
g4 LA FIN D'UNE SOCIÉTÉ
coup plus petites, d'autres complètement sombres et des quantités de petits cabinets.
Le caractère général est une grande respectabilité, un grand confort dans certaines parties, une complète insouciance d’économiser la place, et une étrange absence de la bonne distribution. On se figure là, sous Louis-Philippe, un président ou un conseiller d’État au premier, un médecin ou un avocat à l’entresol et, dans les dessus, des locataires plus modestes. La de N..., aujourd’hui, loue toute la maison comme locataire principale, se réserve l’entresol, une partie des appartements, et sous-loue le reste en meublé. On croit simplement, en passant devant chez elle, au pied de cette grande porte cochère où sont accrochés des écriteaux, voir un de ces beaux immeubles anciens où se trouvent des garnis de choix, s’annonçant comme tout particulièrement
honorables. D’après le quartier, la rue, l’en-
| trée, et les appartements qu'ils présagent, les familles les plus difficiles pourront tou- Jours être tentées de s’adresser là, pour passer, dans une maison respectable, un mois ou six semaines à Paris.
De son vrai nom, la de N... est Mme F..., femme séparée d’un négociant. Elle a trois enfants, deux fils et une fille, élevés dans l'ignorance absolue du métier de leur mère. Les fils sont placés en province, chacun d’un côté différent. La fille est à l'étranger, où elle voyage avec une gouvernante. Les trois enfants ne se voient jamais. Ils ne peuvent donc pas s'interroger sur l’éloignement où ils sont tenus. Au surplus, la de N...aun amant, qui est dans la commission. Comme origine, elle est fille d’ouvriers. Ses parents l’avaient mise « dans la plume », chez un patron qui la forçait à vendre à faux poids. Elle n’a jamais été qu'à
l’école primaire, mais a suivi les cours du
soir, fait son éducation toute seule, et possède une instruction distinguée. Elle appar-
tient à la classe des « autodidactes ».
— C’est ici, me dit mon guide en s’arrê-.
tant à l’entresol, après avoir passé, au rezde-chaussée, devant la loge d’une concierge assise derrière un carreau, mais qui ne lève jamais les yeux... : |
Il sonne, une femme de chambre nous ouvre,.et nous nous trouvons dans une an-
tichambre-salon, discrètement éclairée par
un bec électrique. Beaucoup de tentures, :
de rideaux, de portières retenues par leurs embrasses. Un tapis très épais, des fauteuils disséminés, des canapés adossés à la tapis-
serie et, au fond, sous le bec électrique,
près d’un piano ouvert, deux femmes qui.
causent, gantées et en chapeau. Il faitchaüd. L'air manque. Il sent le tabac d'Orient.
Nous traversons ce premier salon, pour
passer tout de suite dans un-second, plus
surchargé encore de portières, de tentures et d'étoffes. Aux fenêtres, des superpositions de rideaux entrecroisés sur le jour, et d’où n'arrive qu'une lumière atténuée. Dans les angles, de larges divans-lits à la turque, éclairés chacun d’une veilleuse électrique, encombrés de coussins et surmontés de dra- peries en dais, soutenues par des bambous.
Un peu partout, des terres cuites galantes,
mais d’une galanterie décente. Devant la :
cheminée, un grand portrait de vieillard sur un chevalet, et, de chaque côté du chevalet, des çcauseuses et des fauteuils. En somme, le salon genre oriental ou demioriental, comme le réalisent, sur com- . mande, les magasins de nouveautés.
La de N..., cependant, ne tarde pas à pa-
raître. Environ quaranteans.Grande,svelte,'
remuante, fanée, ayant dû être jolie, avec un œil d’un gris froid, un nez volontaire et
fin. Jupe noire, corsage blanc et cheveux fri-
ge TA FIN D'UNE SOCIÉTÉ
sottés d’un blond oxygéné. Elle nous salue correctement, mais d’un salut bref, comme agacé, va d’abord à un petit meuble sur lequel 1] y a une boîte, et se retourne en nous de- mandantsi nous fumons. Sur notre réponse
négative, elle plonge la main dans la boîte,
rend une cigarette, l’allume,nous montre y 5 ) :
des fauteuils, s’assied, regarde mon compagnon d’un regard qui lui demande ses ordres, puis m'en adresse un autre qui se traduit clairement par cette question :
— Eh bien?
Au même instant, seulement, elle détourne la tête du côté d’une tenture que vient de soulever une femme de chambre, nous demande brusquement la permission de nous quitter, et ressort vivement.
— Elle est un peu nerveuse, me dit mon puide... Elle lést souvent.
Mais elle avait déjà reparu, rentrait en
coup de vent, rallumait sa cigarette, se ras-
sevyait, et, nettement, en femme habituée à classer ses observations, me répondait d'abord par toute une série de réponses qui reproduisaient, presque identiquement, celles que j'avais déjà entendues ailleurs.
Ensuite, elle revenait sur certaines d’entre elles, les développait, les retouchait, les mettait au point, et me disait, après avoir comme minutieusement pesé d'avance ce qu’elle voulait dire :
— Le vice pur, monsieur, est excessivement rare chez nous. Il existe bien un peu, mais très peu. En France, il est presque toujours médiocre, et Messaline, par exemple, n’a jamais passé chez moi. Je ne connais pas ça... Ce qui est moins rare, c'est un certain goût de l'amour allant avec l'amour du gain, mais toujours dans des conditions bourgeoises. En principe, la démoralisation de la femme mariée — j'entends de la
femme mariée qui vient ici — se compose,
à proportions à peu près égales, dela perte
du préjugé et de la nécessité d'augmenter son budget, Voilà le point de départ... En-
suite, une fois habitude prise, et certaines
répugnances vaincues, elle éprouve, à l'oc- 0
casion, un certain plaisir à gagner de largent en s'amusant, en même temps que
l'indifférence la plus complète, une inditfé-
rence incroyable, à la pensée que l'amuse-.
ment par lequel elle le gagne est un acte
de prostitution... Alors, quand un certain
goût du plaisir se mêle ainsi à l'affaire, la cliente, si le client lui plaît beaucoup, peut consentir à la faire au rabais, et me dit quel-
quefois, derrière la tenture d’où elle l’ob-
serve : « Oh, comme il est gentil! Je veux
bien que ce soit moins cher...» La ques-.
tion de goût, en ce cas, facilite la question d'affaire: mais l'affaire, au fond, prime
toujours, et la question unique, en réalité,
n'est jamais que l'argent ! Je suis actuelle-
+ ” À. .. t F x, *” Es HART de à st" NUS
ment en relation avec environ deux cents femmes, et j'ai, dans le nombre, des actri- ces, des femmes entretenues, des mannequins, des femmes mariées, même des jeunes filles. Or, parmi ces deux cents personnes,
je n’en vois pas une seule qui vienne, en ce
moment, par vice bien caractérisé. J'en
trouve un certain nombre qui recherchent l'affaire amusante, et toutes les autres, la grande majorité, n'ont absolument en vue que l'argent... L'argent, l'argent, l'argent! On s’imagine savoir ce qu'il peut faire faire, mais on ne le sait pas, et il n'y a que nous qui le sachions. Je procure des femmes depuis quatorze ans, et je calcule, dans ces quatorze ans avoir environ procuré trois ou : quatre cents femmes mariées de tous les mondes, parmi lesquelles une cinquantaine de jeunes filles. Eh bien! je n'en finirais pas sije voulais seulement essayer de vous
dire le quart de ce que leur a fait faire l’ar-
gent! J’ai eu, pendant deux ans, une jeune.
fille qui s'est régulièrement et froidement | vendue pour se constituer une dot. Elle était très ambitieuse, la dot n’arrivait pas à atteindre le chiffre qu'elle s'était fixé, et elle avait fini, pour le réaliser, par décider sa mère, qui était encore jolie, à faire aussi des affaires de son côté. Voilà un cas !
— Et elle s'est mariée?
— Parfaitement.
— Un mariage bien ?P
— Un mariage très bien !
— Les jeunes filles qui viennent chez vous sont-elles nombreuses ?
— Non, pas du tout!
— Les mères sont-elles dans le secret?
— Toujours.
— Et les pères?
— Jamais... Vous permettez ?...
La femme de chambre s'était remontrée à
la portière, et la de N... sortaitde nouveau,
mais revenait encore presque aussitôt, et reprenait, toujours fébrile, en allumant une autre cigarette : “4 — Je netenais, autrefois, qu'un Bureaude liaisons temporaires, où je faisais des unions libres pour un, deux, trois ou six mois, toujours payées d’avance, naturellement. Mon local, à ce moment-là, n’était que celui d'une agence, et mes frais, par conséquent, beaucoup moindres, mais les bénéfices également beaucoup plus petits. Bien entendu, si les unions se rompaient avant le terme, la rupture ne me regardait pas, et je n’avais absolument rien à rendre... J’aurais dû rendre trop souvent... En tenant ce bureau, seulement, j'étais considéréedans la maison comme si j avais tenu un... Vous connaissez lemot.. Dispensez--moi de le prononcer…. Alors, j'aurais été bien sotte de me
gêner. Je n'avais qu'un bureau, j ai eu des
chambres, et voilà comment vous me voyez
ici... D'ailleurs, je fais toujours les liaisons temporaires, mais je ne les fais plus qu’au
mois, et ma moyenne, pour les affaires cou-
rates, pour la simple entrevue, est de cent
à cinq cents francs. Au-dessus, les affaires deviennent plus rares ét, au delà de mille francs, elles sont, chez moi, des affaires spéciales. Ainsi, un monsieur a envie d’une femme du monde et n’ose pas s'adresser lui-même à elle. Il vient me trouver, je vois ce qu'il y à à faire, et je réussis, ou je ne réussis pas, mais je réussis géhérale ment: C’est toujours une pure question dé prix... Ces aflaires-là, seulement, peuvent coûter très cher, et la plus chère que j'aie faite a été de quarante-deux mille francs...
Mais j ai vu aussi des affaires très simples, très ordinaires, des petites affaires à deux et trois cents francs, enlevées en deux minutes, ici même, là où vous êtes, et qui sont de-
venues des liaisons fort durables, très
LES MAISONS D'ILLÜSION. 98
fidèles, très heureuses, et. ma foi, tout à fait charmantes. | — Est-ce qu elles ont quelquefois fini par des mariages?
— Mais oui... J'en ai vu cinq ou six.
finirainsi…. : | — Et comment se font les entrevues P On ne pourrait pas en voirune P | | | Maissi… Pourquoi pas P... Attendez.
Dix minutes plus tard, nous avions passé dans un cabinet voisin caché derrière une portière, et nous pouvions voir, de là, entrer dans le salon même que nous avions quitté, un monsieur d'une cinquantaine d'années, petit, gros, chauve, ganté, un chapeau rond à la main, avec un plead de | voyage sur le bras. Il attendait un instant, passait en revue les tentures, les lits turcs, “le portrait de vieillard, les terres cuites, et finissait par regarder l'heure à sa mon-
tre. Puis, une dame entrait à son tour...
Une trentaine d’années. Assez Jolie, mise avec simplicité.
Et le dialogue suivant s’engageait :
— Madame, tous mes hommages.
— Monsieur.
— Je connaissais déjà votre photographie... Mais le modèle, vraiment...
— Oh! monsieur.
— Mais non, mais non !... Ne vous récriez pas!... Mais si nous nous asseyions.…
— Mais si vous voulez, monsieur.
— Eh bien! madame, quelles sont vos.
heures ? À quel moment de la journée êtesvous libre, de préférence ?... Moi, j'habite la campagne...
— Tiens! Moi aussi...
À cette réponse, on ne sait pourquoi, la joie illuminait la figure du monsieur... Mais la de N... entrait brusquement, traînant sas grande jupe noire, fumant sa cigarette, et
coupait la conversation.
— Eh bien! monsieur, vous entendezvous avec madame ? ;
— Mais très bien. :
— Et vous, madame?
— Mais nous nous entendons fort bien.
-Et le monsieur, l’air tout heureux :
— Madame habite la campagne, moi aussi, et si l’heure de quatre à cinq se trouvait dans ses convenances ?
— De quatre à cinq ? Mais tout à fait.
— Eh bien, monsieur, reprenaitla de N..., je crois que vous ne faites aujourd’hui que toucher barre, mais vous me préviendrez quand vous voudrez... Un simple avertissement par le téléphone, j'en envoie un à madame, elle me répond, je vous téléphone de nouveau, et vous arrivez l’un et l’autre...
Est-ce entendu ?
— C’est entendu.
Alors la dame :
— Au revoir, monsieur.
Et le monsieur, lui baisant la main:
— Au revoir, madame. Puis, aussitôt la dame sortie, le mon- 4 sieur, vivement, demande à la de N.. : | — Combien est-ce ?
— Deux cents.
— Pas possible à moins ?
— Pas possible.
— Va pour deux cents... Et... 4 — Et? | | : 4 — Qui est-ce? É 1 — Ah! Ça... Vous savez... On ne doit pas nommer. | — C'est une femme du monde? = 2 Oh! Là-dessus, dormez bien sur vos … deux oreilles. C’est tout ce qu’il ya de plus du monde... D'ailleurs, vous l'avez vu.
— Oui, oui...
— Elle est, en ce moment-ci, dans de e grands embarras d’argent. Son mari a de. É
très belles propriétés, mais qui rapportent
très peu. La récolte a été désastreuse. Vous
qui êtes de la campagne, vous le savez mieux
que personne. | — Ah !..
— Alors, madame n’a pas tout ce qu’elle
voudrait. Elle n'entend pas non plus se priver… + | |
— Oui, oui... Mais où habite-t-elle?
— Allons, elle habite dans l'Oise. Êtesvous content ?.. Mais c’est tout ce que vous saurez... |
Un instant après, nous nous retrouvions dans le salon, et je demandais à la de da.
Le — C’est bien une femme du monde?
Elle me répondait, en haussant les épaules : |
— Mais non, c'est une femme entretenue! : :
— Elle n’habite pas lacampagne?
— Si, elle habite Asnières. a
— Et nous ne pourrions pas assister à une entrevue de femme mariée?
Mais la de N..., ici, se gendarmait :
— Ça, jamais!...D’abord, je n'attends pas
de femme mariée en ce moment-ci, je n’en
so)
ai pas là sous la main. Mais j'en aurais une,
je ne vous la montrerais pas, et vous comprenez pourquoi... [Il y a la question de confiance... Mais je vais tout de suite vous renseigner... Entre les femmes mariées et les autres, vous ne verriez pas l'ombre dune différence. Dès l'instant que les femmes viennent chez moi, du monde ou du ruisseau, elles sont absolument toutes: par reilles. .. Où plutôt, elles ne le sont pas tout
à fait, mais la comparaison, si on la faisait,
ne serait peut-être pas pour flatter les
femmes mariées... Quand une femme du
monde est honnête, c’est bien, je ne la con-
nais pas, et c’est tant mieux pour elle. Mais
quand elle ne l’est pas, ça va, aujourd’hui,
excessivement loin ! Chez la professionnelle, il y a encore quelquefois un certain remords, un certain regret de la vie qu'elle mêne. Chez la femme mariée, jamais ! Les cocottes ou les actrices, quand je leur écris, se font souvent tirer l’oreille. Ellés me répondent: « Ah! ma chère, non, ça m'ennuie. Je ne suis pas en train... » Ou bien:
« J'ai une répétition à telle heure... J’ai joué hier, je joue ce soir... Demain, j'ai une matinée... Merci, non! » Mais la femme mariée, et surtout la femme du monde? Elle y va avec un entrain extraordinaire, et vous fait même carrément deux et trois opérations le même après-midi...
— Oh!... Vraiment?
— Comment, oh! Ah! Je voudrais que vous puissiez assister à certaines de leurs conversations avec moi. C'est là où il faudrait les voir, bien plutôt que dans leurs
entrevues. Vous les entendriez quelquefois
me dire en se tortillant: « Oh! ma chère
Mme de N..., deux rendez-vous pour jeudi,
un à trois heures et l’autre à six... Mais certainement! mais certainement! Mais je ne veux pas les manquer... Attendez seule-
ment que je calcule...» Et elles prennent
leur petit carnet: « Oh ! mon Dieu, jeudi...
Jeudi... Et ce jeudi-là, justement, est horriblement chargé !... Les emplètes, ça peut se remettre... Mais jé vois une visite, deux visites, trois visites. Oh ! trois visites. Et des visites indispensables... Si je ne les fai-
sais pas, ce serait la brouille à jamais...
Alors, voyons, voyons... Vous dites deux
rendez-vous? Un à trois heures de cinq cents, et un à six de quatre cents? Ça fait. neuf cents: Neufcents PP Neu cents !..::.Bah!: ‘je: /m'arrangerar biens Voyons... Trois heures... Je peux être libre
à quatre et demie... Mais oui... Ensuite,
mes trois visites... Dix minutes chacune...
A A, 6x2 RE OR EE OO ET À CNT OS ST EG D EE JR ER
J'irai vite... Avec les allées et venues, une heure en tout me suffira, et il me restera même encore une demi-heure... Mais oui...
mais oui. Mais c'est très facile !... »
J'étais, je l'avoue, un peu abasourdi.
C'était invraisemblable, et cependant cela semblait vécu... Je finissais par lui demander : | : | | Est-ce que vous ne comptez pas écrire vos mémoires ?.. Vous ne devez pas toujours vous ennuyer….
— Et le dégoût ? me répondait-elle alors violemment. Qu'est-ce que vous en faites P... Pour quoi voulez-vous que je prenne la société, étant donné ce que je sais d'eller Je comprends la brutalité de l’homme, elle est naturelle ! Mais la femme? Que voulez-vous que je pense de certaines femmes du monde, qui occupent des situations dont je ne peux pas juger puisque je ne pénètre pas dans
leur milieu, mais que je sais, cependant,