EN PHÉNICIE
avons rejetés en Juda. Je souhaite seulement que ce ne soit point là manifestation d'un esprit du mal! A Babylone, dans la cité des mages, tu ne saurais manquer d'en découvrir le sens caché.
Les derniers jours de la navigation se passèrent sans encombres. La galère faisait force de rames. Il tardait à chacun de parvenir au port. Enfin la citadelle de Tyr apparut.
— L'ancienne Tyr se trouvait au rivage, à une trentaine de stades de l'île que tu aperçois, dit Nephtali à Vietrix. Mais Nabuchodonosor, roi de Babylone, a passé comme un ouragan sur l'antique cité. Et c'est en mer que les Phéniciens ont réédifié leur ville.
Cependant la galère déjà était entrée dans le port et accostait au quai. Enfin Vietrix foulait le nouveau continent vers lequel son goût de l'aventure et sa mystérieuse destinée l'avaient conduit. L'aspect de la nouvelle ville était des plus imposants et riches.
Au milieu du môle, un vaste portique, soutenu de douze rangs de colonnes, formait plusieurs galeries. C'était là que chaque jour s'assemblaient les négociants de tous pays pour faire la cote des mar-
chandises. On y entendait parler toutes sortes de langues.
Un nombre prodigieux de vaisseaux couraient en mer. Vietrix regarda longuement ce spectacle sur le quai. Les uns partaient, les autres arrivaient. Ici l'on repliait les voiles, tandis que les rameurs, fatigués, goûtaient le repos ; là on lançait à la mer des bâtiments nouvellement construits. Une foule innombrable de peuple inondait le port ; ceux-ci s'occupaient à décharger les navires, ceux-là à transporter les marchandises, d'autres à remplir les magasins. Tous étaient en mouvement, tous s'empressaient au travail, tous s'intéressaient au commerce.
Vietrix avait donc décidé de faire à Tyr un bref séjour. Cette ville cosmopolite ne lui plaisait, du reste, qu'à demi. Il avait l'impression de se trouver encore sur le quai du port de Marseille. *
Il ne fit qu'un tour aux temples de Baal et d'Astarté. Le caractère cruel de ces cérémonies, où l'on faisait périr les victimes humaines par cen-
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taines et milliers, ne lui plaisait guère. Un sacrifice humain est une chose sacrée qui doit être perpétrée avec un grand luxe de précautions. Ces gens-là en abusaient. Ils ne semblaient pas à Vietrix, qui avait étudié les sacrifices en Gaule, avoir gardé le sens des vieilles traditions de l'humanité. Ils se faisaient égorger, brûler, sans motif, pour le plaisir. Ils n'avaient pas le sentiment de la mesure.
Le jeune Gaulois avait été furieux d'apprendre que Canabal avait d'ores et déjà repris la mer. Il songea un instant à se lancer à sa poursuite. Mais son ennemi s'était embarqué sur une escadre qui devait tenter à nouveau le tour de l'Afrique. Il ne serait vraisemblablement pas de retour avant trois ou quatre ans !
Quant au marchand d'esclaves, il n'avait fait que passer. Sa clientèle était fort dispersée. Il avait notamment des commandes pour des harems de l'intérieur et était parti livrer sa marchandise.
— Celui-là, si je le rattrape, il payera pour l'autre ! se dit Vietrix.
Il erra plusieurs soirs dans les quartiers des prostituées, espérant vaguement qu'il y rencontrerait la petite esclave qui lui appartenait.
Le marchand phénicien, correspondant de la
maison paternelle de Lutèce, lui avait en effet affirmé qu'une fille vendue sur parchemin ne saurait avoir été écoulée qu'en fraude sur la place. Toute esclave avait ses papiers d'identité et la loi punissait celui qui se serait permis de vendre plusieurs fois la même personne. En ce pays de marchands, toutes les mesures étaient prises pour éviter la contrefaçon.
Chez le marchand, Vietrix se lesta donc de bons talents de Phénicie. Il compléta sa garde-robe et, profitant d'une caravane, prit résolument le chemin de Babylone.