CHAPITRE X
La caravane. — Les courtisanes du désert. — Les Arabes et les lions. — La prostituée livrée aux fauves. — L'entrée à Babylone. — La ville et sa banlieue. — Les fortifications de Nabuchodonosor. — La tour de Babel. — Les quais. — Le travail. — Oisifs et courtisanes. — A l'hôtel.
Vietrix vit avec satisfaction se profiler sur l'horizon du désert les grandes tours de Babylone. Il était las de voyager depuis des semaines à travers les sables interminables. Tous, soldats, touristes, commerçants, avaient envie de prendre un légitime repos.
La caravane comptait trois à quatre cents personnes. Toutes les nations du bassin de la Méditerranée y étaient représentées : Grecs et Scythes à la peau blanche, Phrygiens d'Asie Mineure ; Eg}'ptiens bruns de Memphis et quasi noirs de Thèbes ; des Israélites qui partaient retrouver un
père, un fiancé, une épouse, une sœur; Phéniciens embarrassés de ballots et enfin des envoyés des tribus du sud, chefs africains et arabes. Tous refluaient vers Babylone, la grande Babylone, la suzeraine, poussés par le désir du lucre ou du plaisir.
Deux à trois cents soldats, commandés par un général qui revenait de mission, faisaient escorte. Le voyage n'était pas sans danger. Aussi tout était organisé militairement : civils et militaires devaient étroitement se conformer aux règlements.
La caravane formait vraiment un petit monde. Toutes les castes, dans chaque nationalité, avaient leur place. Il y avait même des courtisanes qui faisaient, disait-on, sans cesse le va-et-vient de la côte à Babylone. La concurrence était si forte dans les villes ! C'étaient pour la plupart des filles arabes, nées et grandies au désert. Sous le ciel de feu, parmi les réverbérations éblouissantes du sable, elles ne ressentaient pas la lassitude qui accablait les étrangers. Le soir, à la halte, elles se donnaient, indifférentes, pour quelque argent.
Vers le milieu du trajet, des bandes furent signalées dans le sud. C'étaient des Arabes nomades, détrousseurs professionnels de voyageurs. Ils s'ap-
prochèrent à diverses reprises, puis revinrent plus nombreux.
La surveillance fut redoublée. Tandis que le camp reposait, les sentinelles avaient ordre de donner l'éveil à la première alerte.
Une nuit, le général, faisant une ronde, ne trouva point à son poste la sentinelle qui avait été mise de faction dans le sud. Ce fut au rebord de l'oasis qu'il l'aperçut, en compagnie d'une courtisane.
Se priver d'un homme? Il ne le devait pas en de si périlleuses conjectures. Mais sa colère ne pouvait supporter d'attendre. Il fît réveiller les troupes et leur ordonna de se masser autour de lui. Quelques voyageurs, dont \^ietrix, firent le cercle avec les soldats.
Un magnifique clair de lune éclairait, cette nuitlà, le désert. Le silence tombait à l'infini sur les plaines. Il n'était troublé de temps à autre que par le cri d'un oiseau de nuit ou le rugissement de quelque fauve.
La fille fut mise nue. C'était une longue créature aux jambes fortes et fines de marcheuse. Elle avait les reins cambrés et la taille souple. Mais ses pauvres seins, qui avaient allaité jadis des enfants de hasard et que tant de misérables avaient pressés amoureusement, pendaient sur sa poitrine flétrie.
Le général fit attacher par une chaîne les deux lourds anneaux qu'elle portait aux jambes et aux bras. Et comme il n'avait pas de temps à perdre, il
se contenta de la faire fustiger par plusieurs soldats.
Puis il dit à celui qu'il avait surpris en faute : « Prends cette fille sur ton dos, derrière nous est la source où viennent se désaltérer les animaux du désert. Tu l'attacheras là. Et je veux que tu me rapportes son œil droit arraché, son sein gauche coupé. La besogne sera facile, ajouta-t-il avec un rire terrible. Fais vite, car non seulement les Arabes de la race de cette créature rôdent autour de nous, mais aussi de grands lions qui ont soif de sang. Ta vie sera le prix de ton obéissance et de ton habileté. >/
Une heure après le soldat revint. Il rapportait les lambeaux du corps de la malheureuse. Le général, satisfait, se contenta de lui faire entraver les jambes pour la durée de l'étape. Il devait ainsi suivre le convoi. A la première défaillance, il serait lui-m.ême la proie des pillards ou des bêtes.
Avant que le camp fût levé, le lendemain matin, Vietrix et quelques voyageurs se rendirent à la source. De grands oiseaux se levèrent à leur xipproche. Du corps de la courtisane il ne restait plus qu'un amas d'os sanglants que tous les animaux du désert s'étaient disputé pendant la nuit '
Nul autre incident digne de remarque n'avait signalé le voyage.
Les grandes tours s'élevèrent peu à peu dans le ciel, les remparts prirent corps et, vers le milieu de l'après-midi, le cortège franchissait une des portes d'airain de la ville.
Ce ne fut pas sans émotion que Vietrix pénétra dans Babylone.
Ce que Ton nommait le pays babylonien était plutôt une province qu'une ville. L'enceinte enfermait, en effet, une superficie de cinq cent treize kilomètres carrés. Cet immense espace n'était pas tout entier recouvert de maisons. Les grands faubourgs de la ville proprement dite, massée autour du temple de Baal, étaient couverts de cultures. Vietrix traversa des champs de blé, de seigle, des palmeraies entières. Chaque quartier de cette ville extérieure correspondait généralement à une nationalité, émigrants ou captifs venus de tous les coins de TAsie. Tout était calculé, même en cas de mauvaise récolte, pour que la ville pût supporter un siège de vingt ans sans craindre la famine.
C'est que Babylone n'avait existé dans les temps que comme une ville guerrière. Vietrix avait déjà entendu à cet égard de curieux récits historiques qu'il se proposait bien d'approfondir. Les invasions avaient passé sur elle. Elle avait été détruite, pillée, incendiée un grand nombre de fois au cours des
siècles. Mais toujours l'orgueilleuse cité avait relevé la tête.
Ainsi la ville avait été tracée au cordeau, mathématiquement, dans le sens que les astronomes avaient soigneusement déterminé. Aux cent portes d'airain, vingt-cinq sur chaque face du carré parfait de l'enceinte, cent grandes artères aboutissaient.
La plupart des grands travaux de fortification de cette enceinte étaient dus à Nabuchodonosor. Pendant le siège qui avait précédé la chute de Ninive, la Babylonie avait eu à souffrir d'atroces épreuves. Anéantie par Sennachérib, saccagée par Assourbanipal, elle avait, en outre, subi de nombreux pillages partiels au cours de ses révoltes. Les canaux s'étaient envasés, les digues écroulées, les eaux, mal dirigées, s'étaient déversées hors de leur lit et des bas-fonds depuis longtemps acquis à la culture étaient retournés à l'état de bourbiers. La tâche de trente générations était à recommencer. Nabopolassar avait exécuté des terrassements considérables. Nabuchodonosor continua l'œuvre ébauchée et l'acheva sans jamais se laisser décourager. Il remania le système d'irrigation et de navigation que les rois du premier empire avaient combiné vingt
siècles plus tôt, il rectifia et approfondit le cours des fleuves principaux.
Enfin il voulut que la ville fût inexpugnable. Il redoutait surtout les grandes invasions des barbares de l'Iran qui avaient détruit Ninive. Il éleva sur le front septentrional une banquette revêtue de briques liées avec du bitume ; en avant et en arrière, il creusa quatre ou cinq tranchées amples et profondes, qu'on franchissait sur des levées ou des ponts de bateaux d'une rupture facile dès le début d'une invasion. Il garnit la ligne est d'un rempart précédé d'une rigole très large, selon le contour de terrains bas faciles a inonder. Le secteur ouest était couvert de lacs et de marais ; il multiplia les digues et en régla le régime de manière à produire à volonté la submersion de la campagne.
La tour de Babel formait comme le réduit du vaste camp fortifié. Une triple enceinte la cuirassait. Un fossé immense, aux parois maçonnées, alimenté par l'Euphrate, longeait l'avant-mur. Le mur véritable, qui se dressait derrière, dominait la plaine de trente mètres et semblait une chaîne de montagnes crénelée.
L'Euphrate coulait au milieu de Babylone. Un pont, construit sur ce fleuve avec un art surprenant, joignait les deux parties de la ville. Aux deux extrémités de ce pont se voyaient les deux palais royaux, le vieux à l'orient, le nouveau à l'occident.
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C13LIOTHECA
Oftaviensis
lOO LA FIN DE BABYLONE
Vietrix s'enquit d'un hôtel. On lui en indiqua un précisément sur les quais de l'Euphrate, où étaient accoutumés de descendre les capitaines des navires qui faisaient le trafic du fleuve.
L'animation qui régnait dans cette partie de la ville l'émerveilla. Sur les quais magnifiques construits de briques émaillées, une foule nombreuse se pressait. Des barques de toutes tailles couraient sur le fleuve. De lourds chariots transportaient les marchandises le long des quais. Les débardeurs, les colporteurs travaillaient par milliers. On déchargeait du blé, des étoffes. Ici des bœufs que l'on hissait avec de grandes précautions, là des chèvres, plus loin toute une ménagerie d'animaux féroces enfermés en de solides cages. Les grandes grues pivotaient sans cesse, les cordages grinçaient. Les uns travaillaient en robe courte : c'étaient les ouvriers libres ; les autres nus sous le fouet : c'étaient les esclaves. Toute cette foule multicolore s'agitait en poussant des cris divers. Vietrix eut tout de suite l'impression que toutes les langues du monde se croisaient ici.
Des promeneurs circulaient parmi cette fourmilière en travail. C'était, en effet, Theure voisine du crépuscule, et les Babyloniens de la liante classe ou de la bourgeoisie, travailleurs ou oisifs, venaient
chercher un peu de fraîcheur au bord du fleuve. Les uns, très élégants, marchant à pied, se faisaient escorter d'esclaves avec des parasols ou des chassemouches ; les autres passaient paresseusement étendus dans de jolis chars. Il y avait là des officiers en tunique courte, la chevelure bouclée débordante de leur casque doré : c'étaient ces messieurs de la cavalerie. Il y avait de riches banquiers accompagnés de femmes en toilettes voyantes. Les dames de l'aristocratie passaient rapidement en char ou en chaise, échangeant parfois un coup d'œil discret avec leurs connaissances. Il y avait aussi, visiblement nues sous leurs tuniques aux mailles larges, de nombreuses courtisanes. Les plus riches faisaient la roue, cherchant à attirer l'attention des gros personnages, hommes d'affaires ou fils de famille ; les autres, timides encore à cette heure, attendaient simplement que les mariniers et débardeurs eussent fini leur travail.
Vietrix loua une chambre qui donnait juste sur le quai. Il se fit servir un fin repas : poulet farci, tranche de bosse de chameau, sauterelles grillées, but quelques verres d'un excellent vin de pays et, la conscience tranquille, s'en fut coucher.