‹ La fin de BabyloneChapitre 15 sur 57 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La vie chère à Babylone. — Le commerce du fleuve. — Les grands magasins. — Les artisans. — Costume des promeneurs. — Les élégantes en courses. — Un capharnaûm de races et de langues. — Dans le quartier juif. — Chez Jérémie. — Complainte de la captivité.

Le lendemain de son arrivée, Vietrix sortit de bonne heure. Il avait hâte, avant tout, de s'installer, car riiôtellerie était vraiment trop bruyante et les mariniers, qui dépensaient l'argent sans compter, avaient fait monter le prix des chambres et repas. Sur le conseil d'un de ses camarades de voyage, il décida donc de se rendre vers les quartiers où logeaient les Phéniciens, non loin des Juifs. A la limite de la banlieue, il trouverait une petite maisonnette à louer dans de bonnes conditions, avec un jardin. Prendre un appartement dans les grandes maisons à trois et quatre étages du centre de la ville ne lui plaisait guère. A Lutèce, on ne voyait

pas encore de semblables monuments. Il préférait de l'air et son indépendance. Du reste, le prix des loyers du quartier central avait augmenté, depuis quelque temps, dans de formidables proportions. De nombreux habitants de la banlieue extérieure avaient pris logis à l'intérieur des murailles. Le bruit des conquêtes de Cyrus se répandait partout, et ses projets n'étaient pas sans inquiéter les paisibles citoyens. Il en était résulté une crise de vie chère contre laquelle les pouvoirs publics étaient sans défense.

Vietrix, dès la sortie, admira encore une fois les quais de l'Euphrate. Il fut particulièrement intéressé à la vue des singuliers bateaux sur lesquels faisaient commerce les marchands de l'Arménie. La carène était faite d'un saule grossièrement taillé, mais l'intérieur était soigneusement radoubé de peaux. Ces petits bateaux naviguaient au fil du courant, et leur équipage ne comprenait que deux hommes qui maniaient le gouvernail fait d'un pieu et d'une planche. Il y en avait de toutes tailles : les plus forts pouvaient porter cinq mille talents pesants. A bord de chaque navire se trouvaient un ou deux ânes. Quand le marchand avait liquidé sa marchandise, il vendait le bois de son bateau aux

menuisiers de Babylone, puis chargeait les peaux sur le dos de ses ânes. Il reprenait ainsi, les animaux devant lui, le chemin de l'Arménie. La vitesse du courant n'eût pas permis, en effet, de remonter aisément jusqu'à la région des montagnes.

Vietrix traversa les quartiers à angle droit où s'élevaient les belles bâtisses de briques à multiples étages d'une constmction toute moderne. Il passa devant la porte d'airain du temple de Bel. L'animation était très grande dans les rues. Des artisans, des travailleurs, toute une foule bariolée se pressait autour de lui, à la devanture des boutiques. Tous ces gens du peuple portaient une tunique de lin qui leur descendait à mi-jambes et quelquefois jusqu'aux pieds ; certains avaient par-dessus un manteau de laine ; les mieux vêtus portaient encore un petit manteau de léger tissu blanc.

Vietrix admira les belles boutiques : marchands d'étoffes aux couleurs éclatantes, de riches tapis, de meubles précieux. Il s'arrêta longuement devant la boutique d'un potier qui faisait de l'émail et d'un orfèvre qui travaillait la ciselure. Il se promit d'étudier — dès qu'il en aurait le temps ! — ces procédés qui intéresseraient l'auteur de ses jours plus encore que lui-même.

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L'alimentation était abondamment représentée. Les boutiques des confiseurs se distinguaient par leur nombre et leur élégance. On y trouvait des amandes à la rose, de la noix d'arec, des biscuits sucrés, des lys confits. Tandis qu'ils dégustaient d'un geste précieux toutes ces confiseries, les jeunes gens riches de Babylone devisaient à l'intérieur des boutiques. Avec leurs joues fardées, leurs yeux noircis, leurs lèvres peintes, leurs barbes dégoûtantes de nard, ils paraissaient mieux à leur place ici que sur ces champs de bataille où leur race s'était illustrée. Ces hommes-là étaient cependant les mêmes qui se grisaient de meurtres, de crimes et de tortures ; ces buveurs de liqueur à la rose étaient les mêmes qui, à d'autres heures, se grisaient de sang. Quel singulier mélange d'extrême raffinement et de sauvagerie ! se disait Vietrix. Je ne regrette point d'être venu de ma simple Lutèce jusque dans ces déserts pour considérer une humanité si différente !

Une boutique de boucher montrait, au loin, de gigantesques quartiers de viande crue, chameau, cheval, taureau, mouton, des paons, des canards et des poulets cuits. Plus loin, chez le boulanger, c'étaient les pains à l'eau ou au lait, à volonté. Chez les fruitiers, tous les légumes : les melons muscats embaumaient l'air.

Les marchands ambulants étaient nombreux : chacun avait son cri qu'il poussait, qu'il hurlait tant

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bien que mal. Celui-ci offrait de la marinade de limon, des piments multicolores ou du gingembre ; cet autre des colombes et des perroquets du sud ; ce troisième offrait l'onguent magique ou une séance de jonglerie, à volonté.

Vietrix vit encore de grands bazars où l'on vendait tous les objets possibles, depuis les harnachements de chevaux des cavaliers du Caucase jusqu'aux parfums de l'Inde et de l'Arabie, le safran, l'ambre et la mvrrhe.

Les grands magasins de nouveautés où s'achetaient les ornements féminins étaient très courus. Les élégantes faisaient, devant ces boutiques, arrêter leurs chars ou leurs chaises. On v03^ait aux devantures de délicieux bijoux travaillés à la manière de Suze, colliers, pendentifs en or ornés de pierres ; on y admirait des statuettes et de ces petits riens destinés à orner les appartements : déesses nues d'ivoire au poil frisé, phallus de terre cuite, colombes votives en lapis-lazuli incrusté d'or.

Que d'argent coulait ici chaque jour ! La plupart de ces marchands, de ces industriels étaient d'origine étrangère. Ils avaient pu se faire naturaliser Babyloniens, mais des différences de types se remarquaient aisément. Il y avait là des hommes

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du nord à la peau plus blanche, mais à la barbe carrée non moins fournie que celle des Chaldéens purs; des Perses gros et replets; des Phéniciens, des Égyptiens, des Phrygiens d'Asie Mineure, des Grecs, des Juifs à l'œil triste qui faisaient la brocante ; des Arabes vendeurs d'arachides ; des Elamites soupçonneux ; des grands gaillards Aryas de l'est, bruns aussi, mais d'un type nettement différent de celui des autres commerçants; de petits hommes jaunes enfin, à la barbe rare, venus des extrêmes régions où se lève le tout-puissant soleil. Le monde entier, pensait Vietrix, est donc ici représenté!

Le jeune Gaulois déjeuna dans un restaurant dont il y avait un grand nombre. La chère était bonne à Babylone. Chaque année, les rives de l'Euphrate, couvertes et découvertes par le fleuve, fournissaient un merveilleux terrain d'élevage et de culture. On y trouvait en abondance tous mets animaux et végétaux.

Ayant commandé divers objets d'habillement dont il avait grand besoin, il se dirigea décidément

vers le quartier juif dont une des extrémités touchait au fleuve. C'était un quartier très particulier de la ville, car les captifs, en principe, étaient encore soumis à une surveillance militaire. Il fallait un laissez-passer en règle à quiconque des anciens royaumes d'Israël et de Juda voulait sortir de la ville, et les autorisations de voyage au pays nata^ne se donnaient que très difficilement. Cependant, à travers les rues proprettes du quartier, Vietrix remarqua que les soldats préposés à la surveillance des captifs se prélassaient d'un air plutôt indifférent.. Evidemment, les règlements sévères édictés par Nabuchodonosor s'étaient quelque peu relâchés sous ses successeurs.

Vietrix se rendit au domicile de la famille de Nephtali, qui lui avait donné une recommandation. Quelle ne fut pas sa surprise d'y rencontrer le vieillard lui-même ! Par une longue caravane, parmi les chameaux aux regards tristes, Nephtali était arrivé à Babylone plusieurs jours avant lui. Il se mit immédiatement à sa disposition et lui fit le plus gracieusement du monde les honneurs de sa maison.

Ils visitèrent tout le quartier et firent même une brève visite à Jérémie, auquel Vietrix fut enchanté d'être présenté. Ils passèrent devant la maison où habitait Daniel qui était, sans conteste, la plus imposante de toutes.

— Ah ! celui-là ! il a su faire sa pelote î se con-

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tenta de remarquer le bon Nephtali. Quelque jour je vous conterai par le menu certaines de ses aventures. Il nous a servis, certes, sa tactique opportuniste fut peut-être la bonne, mais il ne s'est pas oublié !

Cependant le soir tombait. Sur les bords de l'Euphrate, les habitants du quartier juif, leur travail terminé, venaient prendre l'air. La fraîcheur, ce soir-là, était délicieuse. Des groupes se formaient. Les uns ici causaient avec animation, d'autres, en groupe, écoutaient une fois de plus la complainte fameuse qu'un prêtre, aux premiers temps de la captivité, il y avait plus de soixante ans, avait composée :

« Sur les bords des fleuves de Babvlone, nous nous étions assis et nous pleurions en souvenir de Sion.

« Nous avions suspendu nos harpes aux saules des rivages. Nos oppresseurs nous demandaient des chants. Nos ennemis voulaient des cris joyeux : — Chantez, nous disaient-ils, chantez quelques cantiques de Sion !

« Mais comment ferions-nous entendre la langue de Jéhovah sur la terre étrangère ?

« Si je t'oublie, ô Jérusalem, que ma droite se dessèche ! Que ma langue s'attache à mon palais si je ne me souviens plus de toi, si je ne place pas Jérusalem au-dessus de toutes mes joies ! »

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