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L'HISTOIRE DE SUZANNE

III. — Les vieillards convaincus de faux témoignage par le jeune David

Vietrix n'était pas précisément un homme d'organisation. Les détails de la vie quotidienne Tavaient toujours fatigué. Il savait que les marchandages avec les trafiquants d'esclaves étaient les plus pénibles. Comme tous ceux de sa race, il ne savait pas marchander. Il se ferait rouler inévitablement. Et puis une question de domesticité, cela n'avait vraiment pas d'intérêt ! Il s'en rapportait au vieux Juif.

Il avait du reste un projet précis. Mat-Shan, Dhi- Sor et Poladamastor, en compagnie de quelques représentants de la jeunesse dorée de Babylone, avaient décidé de faire une petite tournée dans les quartiers où l'on s'amuse et Viétrix, fort continent depuis son arrivée, n'eût eu garde de manquer à l'invitation.

Vietrix, depuis son arrivée, s'était rendu compte d'une foule de coutumes singulières qu'il n'eût point soupçonnées de prime abord. Il avait été étonné les premières nuits d'entendre les mêmes bruits que le jour. Il s'aperçut bientôt que la vie à Babylone était beaucoup plus nocturne que diurne. Certes, la chaleur extrême du jour était la raison principale de cet usage contraire a priori aux lois de la nature, mais beaucoup de gens de la classe

riche mettaient leur point d'honneur à ne se point lever avant que le soleil eût totalement disparu de l'horizon. Mat-Shan, Dhi-Sor, que Vietrix s'était primitivement étonné de ne jamais rencontrer l'après-midi, étaient des gens qui n'avaient point vu depuis plusieurs années un rayon de l'astre bienfaisant qu'ils vénéraient cependant de temps à autre, comme tout le monde, au temple de Bel.

Les gens du sud, Arabes, Indous, Egyptiens, Israélites, voire Phéniciens, pouvaient vivre en plein jour, mais les Chaldéens de vieille famille étaient véritablement rebelles à ce mode d'existence. Il ne faut jamais en voyage s'indigner de quoi que ce soit. Vietrix comprit bientôt que c'était pour ce motif, plutôt que par perversion essentielle, que ces gens avaient pris l'habitude de se peindre ainsi le visage. Comme tous ceux qui vivent au clair de lune, les Babyloniens de leur naturel étaient d'une affreuse pâleur. Les peintures dont ils s'ornaient la face étaient un hommage rendu par eux à la bonne santé, au teint frais, au sang généreux dont les habitudes ancestrales les avaient privés peu à peu et pour jamais. Il partagea bientôt l'opinion de l'antiquaire Phalazar, que les premiers occupants sérieux de la région durent être des peuplades du nord. Les gens du sud sont habitués par des milliers d'années d'accoutumance à endurer le soleil torride et ne portent point ainsi poil épais au visage.

Ainsi la haute société babylonienne, composée des grands seigneurs, des ministres, des gouverneurs, des satrapes, des principaux fonctionnaires, avait coutume, lorsque l'Etat ne guerroyait pas, de se reposer le jour et de se livrer à l'activité pendant la nuit. Tout au plus certains vaquaient-ils à .leurs affaires deux ou trois heures le matin pour se .laisser aller ensuite à la sieste jusqu'à la tombée du jour.

Vers la sixième heure du soir en mo3"enne, l'aristocratie, ses clients, tous les oisifs se levaient. Dans les superbes palais de brique crue séchée au soleil et revêtue de pierre, dans ceux de Barker, de Chedorm ou de Benissur entre autres, se déployait bientôt une activité turbulente. La toilette ne prenait pas moins d'une ou deux heures. Vietrix, au début, avait trouvé un tel soin exagéré, il comprit bientôt que la nécessité du climat, le désir d'entretenir beauté et force, obligeaient les Babyloniens à en agir ainsi. Là-bas, en Gaule, puis en Grèce, il avait vu hommes et femmes conserver leur jeunesse de corps jusqu'à la soixantaine. Vers cinquante ans, ceux qui avaient normalement vécu, travaillé et combattu au plein air se trouvaient les uns et les autres dans la plénitude harmonieuse de leur développement. Mais par ici, dans ces grandes

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villes, Metrix avait déjà remarqué une tendance de l'espèce à vieillir plus vite. Mat-Shan, qui n'avait point doublé son demi-siècle, ne se plaignait-il pas de dégringoler déjà sur le mauvais versant? Des soins artificiels devaient aider la nature.

Au coucher du soleil donc, tout le peuple des grands seigneurs, les médecins juifs que l'on préférait à ceux de la Chaldée, les pédicures, les manucures, les masseurs hindous aux formes athlétiques, les coiffeurs et parfumeurs d'Eg}^pte, les devins privés, astrologues ou lecteurs de présages, se partageaient leurs offices dans chaque palais.

Dans le palais du jeune prince Méretçar, un des plus riches seigneurs de Babylone dont le luxe avait maintes fois porté ombrage au prince héritier Balthazard son cousin, ces serviteurs se trouvaient au nombre de cinq cents. Méretçar tenait le sceptre de la mode. Chaque semaine, cent cinquante des plus illustres coiffeurs de Bab^^lone comparaissaient devant lui pour lui soumettre de nouveaux projets de coiffure à son usage personnel, à l'usage des femmes de son harem et de ses mignons. Six artistes, trois peintres, trois sculpteurs, étaient spécialement attachés à sa personne pour donner leur avis à cet instant critique. Poladamastor et Dhi-

Sor avaient également été conviés jadis par le prince h remplir ces hautes fonctions, mais peu aptes à de régulières obligations et redoutant par ailleurs les lourdes responsabilités, ils y avaient renoncé. En cas de désaccord entre les juges, Mat- Shan était seul convoqué d'urgence. Il prononçait et son jugement était sans appel.

C'était cependant chez Méretçar que devait avoir lieu un léger dîner, une collation, avant la visite aux courtisanes dont Vietrix se faisait un si grand plaisir. Le prince avait été enchanté de recevoir en son palais un étranger de marque, venu de pays si lointain qu'à Babylone même, les plus distingués géographes en ignoraient les mœurs. Méretçar se flattait d'être le protecteur, l'ami des gens de lettres et d'art.

Sa toilette faite, baigné, frictionné, épilé, coiffé, fardé, peint, poudré, pomponné, ayant revêtu une tunique élégante mais sobre, Méretçar reçut ses invités. Il eut pour chacun un mot aimable, spécialement pour Vietrix, et sans plus tarder on se mit à table.

Le repas fut léger. Des fritures d'œufs de crocodile composaient l'entrée, puis des marmelades de cervelles de paon et d'ibis, de petites tortues à la broche, des langues de bélier farcies au thym et à

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la menthe sauvage, un confit sucré de trochibus et des fruits de palmier cuits au miel. Le tout préparé d'un art incomparable par le fameux cuisinier du prince, originaire du pays de Cathaï.

Au cours du repas, quand le vin léger de Chypre et de Syrie porta à la confidence, Vietrix exprima son anxiété quant à cette fameuse croix gammée dont son destin dépendait en quelque sorte.

— Je ne crois point quant à moi, fit le prince^ que la femme née sous un tel présage puisse offrir de sérieuses garanties. Ce signe, en effet, me paraît représenter deux serpents enlacés, et l'on sait que ces tristes animaux...

— C'est-à-dire, reprit en riant Poladamastor, que toutes les femmes sont marquées de ce signe ! Il y a de vieilles histoires à ce sujet.

— Je croirais plutôt, quant à moi, fit Dhi-Sor, que cette croix gammée figure le squelette d'un coq.

— Un coq ! reprit Vietrix, mais alors j'aurais eu grand tort de chercher si loin la solution. Car le coq est un animal sacré de mon propre pays...

— Nous n'en sortirons pas, messieurs, remarqua le pondéré Mat-Shan. De fait, nous avons tous vu ce signe... mais son sens exact?... Il y a du coq, il y a du serpent, à mon humble avis, il y a bien autre

chose encore... Peu probable m'apparaît-il, mon cher Vietrix, que dans les endroits où nous avons décidé de nous rendre ce soir nous puissions découvrir la compagne d'élite que les dieux, en leur infinie bonté, vous réservèrent.

— Erreur! fit Dhi-Sor, je n'ai jamais rencontré qu'au bordel, moi, des femmes vraiment chastes et de caractère amène...

— Mais, reprit Mat-Shan, je vous conduirai un de ces jours chez un des mages les mieux avertis de ce pays. Lui, je l'espère, saura vous révéler le sens de ce sombre mystère.

— Quoi qu'il en soit, messieurs, dit le jeune prince, je crois que nous sommes à point. Il est l'heure. Partons !

— C'est cela, filons au lupanar! grommela Poladamastor en sa barbe.

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