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CHAPITRE III

SUR LE GAOUL PHENICIEN

La vie à bord. — De Charybde en Scylla. — La tempête. Escale en Crète. — Le Temple. — . Achat d'une esclave. La vierge tatouéc-

Les tristes pressentiments du capitaine Mirabal étaient-ils justifiés? Toujours est-il qu'à la hauteur du détroit de Sicile, une furieuse tempête assaillit la petite escadre.

Jusque-là les journées de navigation s'étaient écoulées paisiblement. Vietrix n'avait plus de regret d'avoir abandonné la terre des Gaules. Il brûlait maintenant de visiter ces pays d'Orient où une civilisation mille fois plus raffinée que celle des Parisiens s'était développée. A Marseille et sur ces bateaux phéniciens il trouvait déjà un luxe, une facilité, une conception moins brutale de la vie qui lui étaient inconnus, mais n'étaient certes pas pour lui déplaire. Le capitaine Mirabal lui-même avait

des soucis intellectuels que l'on eût vainement cherchés chez les plus réputés militaires des tribus gauloises. Ainsi il lui apprit que sur la terre des Étrusques un peuple merveilleusement doué était en train de se développer dont les conquêtes et l'influence rayonneraient selon toute vraisemblance sur le monde entier. Mirabal se connaissait en hommes. Les républiques de la Grèce elles-mêmes auraient sans doute à souffrir de cette redoutable concurrence. Ainsi, sous le ciel bleu, au bercement de la brise, occupé d'agréables discussions, Vietrix se laissait vivre sans souci. Les figues et raisins secs qui composaient le plus clair des repas lui paraissaient des mets dignes des dieux.

Un affreux malheur devait, hélas ! marquer la traversée. On avait avec succès doublé le gouffre de Char}^bde, mais aux abords de Scylla, le vent redoubla de fureur, la mer s'enfla de lames monstrueuses. Le capitaine avait donné ordre aux passagers et à la plupart des marins de l'équipage de se mettre à l'abri. Il était demeuré seul auprès de l'homme de barre. Soudain, la coque du gaoul se prit à trembler, les flots alentour s'entrechoquaient avec fureur. Un remous se forma et deux vagues monstrueuses qui se heurtaient déferlèrent sur le

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gaillard d'arrière avec un bruit infernal. On entendit donner un dernier ordre à la barre, puis un juron, « Baal Chamaïm î » Le flot passa ; mais le capitaine et l'homme de barre avaient disparu !

Le second se précipita vers l'arrière. La barre fut reprise en main. Le gaoul d'un coup vigoureux vint droit au vent et interrompit sa course. Mais c'est en vain que l'on chercha a reconnaître l'endroit où les deux hommes étaient tombés. Le gouffre en quelques secondes avait englouti sa proie !

Le gaoul reprit sa route, car la manœuvre était dangereuse. Cependant la tempête s'était calmée. Le second gaoul et les galères avaient pu modifier leur route, apercevant les dangers auxquels Mirabal, chef de file, s'était trouvé exposé. On signala immédiatement à toute l'escadre l'horrible accident qui venait de se produire. Canabal, sans perdre une minute, répondit : « Je suis maintenant le plus ancien, je prends le commandement général. Ordre au Mylitan (c'était le nom de notre gaoul) de se ranger en seconde ligne. »

C'est sous les ordres de Canabal que la petite escadre termina donc sans encombre sa navigation jusqu'à l'île de Crète. Vietrix, du coup, avait perdu sa bonne humeur. Outre que la mort du bon géant Mirabal l'avait douloureusement affecté, il n'augurait rien de bon du nouveau régime. Mais enfin le voyage tirait à sa fin !

La tempête avait fort endommagé les vaisseaux à

voiles et les galères, et l'escale dans l'île de Crète ne devait pas durer moins d'une semaine.

On était dans le voisinage de la Grèce. Vietrix se dit qu'il ne trouverait pas une meilleure occasion de se documenter sur cette civilisation. Il s'était livré assidûment à l'étude des pays orientaux, de leurs langues, depuis le départ. Il s'entourait de renseignements. Mais il regrettait de ne pouvoir consacrer plus de temps à visiter ces pays fameux. Les nécessités de son itinéraire — nécessités monétaires et autres — l'entraînaient plus loin vers le Levant. Il commençait également à trouver que sa chaste existence de célibataire était dépourvue d'agrément et il avait hâte de rencontrer la mystérieuse créature vouée au signe de la croix gammée que le druide lui avait désignée dans la forêt.

Une première excursion fut consacrée à la capitale de l'île, Gnosse. On pouvait y admirer le fameux labyrinthe de Dédale et l'imposant temple de la divinité olympienne. Ce dieu y est présenté sans oreilles, pour marquer que le souverain maître de l'univers n'a pas besoin d'organes corporels pour entendre les plaintes et les prières des humains.

Dans une grande enceinte, au milieu d'un bois

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sacré, s'élève un magnifique bâtiment. On entre d'abord par un portique de vingt colonnes de granit oriental ; la porte est de bronze d'une riche sculpture ; deux grandes figures ornent le portail ; l'une représente la Vérité, l'autre la Justice.

L'intérieur est une voûte immense, éclairée seulement par le haut, pour dérober à la vue tous les objets du dehors, excepté le ciel; le dedans du temple est un péristyle de porphyre et de marbre numide.

L'on y voit de distance en distance plusieurs autels consacrés aux dieux célestes, et les statues des divinités terrestres s'élèvent entre chaque colonne. Le dôme est couvert de lames d'argent, et le dedans de ce dôme est orné des simulacres des héros qui ont mérité l'apothéose.

Vietrix entra dans le temple ; le silence et la majesté du lieu le remplissaient de crainte et de respect ; à l'exemple de ceux qui l'accompagnaient et afin de ne point froisser leurs convictions, il fît le simulacre de l'adoration.

Il parcourut ensuite toutes les merveilles de l'art qui éclataient en ce lieu. Il fut moins frappé de la richesse et de la magnificence des autels que de la noblesse et de l'expression des statues. Comme il s'était instruit déjà de la mythologie des Grecs, il reconnut sans peine toutes les divinités et tous les mystères qu'on avait dépeints dans les figures allégoriques qui se présentaient à sa vue.

Il remarqua que chaque divinité tenait dans sa main une table d'or. Sur ces tables étaient gravées les hautes idées de Minos et les réponses que les oracles rendirent à ce législateur lorsqu'il les consulta sur la nature des dieux et sur le culte qu'ils demandent.

Les paroles écrites sur la table du temple le frappèrent particulièrement : « Je donne l'être, la vie et le mouvement à toutes les créatures ; nul ne peut me connaître que celui qui veut me ressembler. »

• Vietrix apprit que l'illustre philosophe Pythagore se trouvait dans l'île, et sachant qu'il était affable aux étrangers, fît solliciter une audience de la part d'un jeune habitant des Gaules désireux de s'instruire. Il l'obtint sans peine.

Cependant de singuliers événements se déroulaient au port. Canabal commençait de faire peser sa tyrannie sur les équipages. Il avait spécialement fait pression sur les marchands d'esclaves afm d'obtenir satisfaction de ses passions. Le pays de Crète était,

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