AU TEMPLE DE MYLIITA 1S
de ces petites monnaies de cuivre percées d'un trou qu'ils nomment sapèques. Au marché, on ne lui eût pas donné une gousse d'ail pour la même somme I Ce n'est pas avec de pareils cadeaux, tu le comprends, que je puis entretenir mon coin du temple !
« Où diable le bonhomme veut-il en venir? » se disait Vietrix.
— Et puis enfin, tu le comprends, je ne puis pas exposer les nobles matrones de la ville, les jeunes mariées qui considèrent, mal à propos, l'offrande à Mylitta comme une corvée, toutes les jolies femmes amoureuses de leur corps au contact de cette racaille mal soignée.
— Mais les rites ne prescrivent-ils pas sévèrement l'égalité pour toutes?...
— Peuh ! peuh ! Il est avec le ciel des accommodements. Jeune étranger, tu t'es fourvoyé. Quelqu'un de ta qualité ne s'introduit point dans le temple par la porte officielle, mais bien par la discrète entrée réservée sur l'arrière... Je suis, à la vérité, fort content de ta visite... Depuis que les armées de Cyrus ont entrepris notre investissement, les femmes sont plus nombreuses — beaucoup avaient négligé leur devoir — et les visiteurs se font rares. Je n'ai plus d'étrangers de qualité à mon temple. Alors? Les belles filles qui viennent ici remplir le rite et sont pressées de rentrer chez elles ne peuvent s'en retourner bredouilles ! Je te
l'avoue, à toi qui me parais discret et doué de philosophie, je me trouve obligé, dans les ténèbres, de jouer moi-même le rôle réservé aux étrangers.
— Mais cela n'est point désagréable !
— On se lasse de tout. Ces dames sont, ces jours-ci, nombreuses. Je ne sais plus où donner de la tête. Et puis, si le travail est mauvais, elles sont mécontentes. Elles viennent en rechignant, mais partent furieuses si l'opération fut manquée ! Ah ! les contradictions de l'âme féminine I Je préférerais, quant à moi, vivre paisible dans un petit temple de la campagne, cultivant mes légumes, en la seule compagnie de mon jeune acolyte que tu vis tout à l'heure...
« Encore un homosexuel » se dit Vietrix.
— Bref, noble étranger, j'attends tout à l'heure la visite de l'une des matrones les plus considérables de la ville. Voici deux jours qu'elle m'est annoncée et j'ai à son intention préparé le salon des glaces... C'est une personne altière et magnifique, un vrai morceau de grand prêtre... Je te la confie...
— Je suis vraiment confus, dit Vietrix. Mais n'ai-je pas à craindre de cette grande dame quelques rebuffades, une mauvaise volonté qui me gêneront peut-être ?
— Elle se soumettra aux rites, avec plaisir je ne puis l'affirmer, mais avec grandeur et sérénité d'âme... Celle-ci est instruite, en effet. Dans ses salons ont passé tous les philosophes et poètes et
AU TKMIM.K DI-: MVLITTA I9I
astrologues babyloniens. Elle sait pour quels impérieux motifs la prostitution, ne fût-ce qu'une fois en sa vie, lui est imposée.
— Et, si je ne suis pas indiscret et si je n'abuse point de tes précieuses minutes, puis-je savoir dans quel esprit cette coutume fut rendue obligatoire ?
— Quand tu auras fréquenté les divers temples babyloniens, assisté aux cérémonies de Bel et d'Istar, tu comprendras peu à peu quelle est l'importance primordiale de l'acte sexuel dans le monde. N'ai-je point entendu dire que de faux prophètes et des intellectuels dévoyés tendent déjà, un peu partout, à le reléguer au second plan?
« Quel est le prix de la vie? Mystère. Les puissances célestes et infernales nous firent divers cadeaux, ceux-ci bons, les autres mauvais, contestables pour la plupart. D'où je viens, où je vais, je l'ignore, à la vérité. Ne nous no3^ons pas dans la chimère.
« Je sais seulement que l'amour nous fut donné en légitime possession, je ne sais que cela. Je table donc sur cette réalité. L'autre plaisir à la mode par ici, celui des guerriers, n'est qu'un excitant, un condiment à l'amour. Les grands rois assyriens, un peu plus féroces que les nôtres, n'ont jamais mas-
sacré que pour se préparer de meilleures jouissances, de meilleurs spasmes dans le fond de leur harem bien garni. Il en est de même des sacrifices humains que nous perpétrons de temps à autre. Les théoriciens te vanteront les saines joies intrinsèques d'un bon assassinat. Ne les crois point. Tout ici-bas tend au seul spasme amoureux. Les Mages te le démontreront en quelques instants. Moimême, si blasé que je sois, et le cerveau un peu usé par une longue carrière consacrée au culte de la déesse, je rends hommage encore à Tunique vertu de l'amour.
« Hélas ! permets-moi cette petite digression, on ne sait déjà plus faire l'amour ! Les préoccupations intellectuelles détournent peu à peu l'humanité civilisée de ce souci essentiel. On s'unit au hasard; à la hâte, sans souci de rh3^giène, de l'heure ni de la position des astres ! Où est-il le temps où, avec un ciseau et un fer rougi, le grand prêtre enlevait, dès le jeune âge, à tous les enfants de l'un et l'autre sexe, les signes de la virginité? Ah! quelle peine nous avons, nous autres, hiérodules, à maintenir quelques traditions, la prostitution obligatoire, l'orgie sacrée. Le métier de prêtre de Mylitta devient chaque jour plus ingrat !
- ^< Je ne veux point attaquer le mariage, institution pourtant récente à Babylone, mais je déplore cette étroitesse de vues qui tend de plus en plus à enfermer l'amour en de si étroites limxites. Le ma-
Fi.. XI
P.- P. Rubens inv.