‹ La fin de BabyloneChapitre 29 sur 57 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Réveil de la jolie Babylonienne. — Le massage. — La toilette. — Les cheveux. — Les fards. — La rob<^. — Les bijoux. — La vertu des pierres. — La couronne de fleurs.

A la suite de ses nombreux exploits guerriers le général Dinosor avait obtenu une des places les plus importantes de l'administration babylonienne. Rien ne se faisait dans la ville, vente, louage, sans contrats en bonne et due forme. Les droits relatifs à ces contrats étaient assez élevés, ce qui en garantissait l'exécution. En outre, il arrivait assez souvent que les hauts trafiquants fissent appuyer de quelques arguments monétaires l'approbation officielle qui leur était nécessaire. Parfois même l'administration touchait directement des deux mains. Bref, la place de directeur de l'enregistrement qu'oc-

cupait le général Dinosor était une bonne place, une place sûre, une place de tout repos.

La belle Suzanne Dinosor, son épouse, s'éveilla, ce Jour-là, de sa sieste d'assez fâcheuse humeur. Des cauchemars avaient hanté son sommeil. Les deux esclaves qui se tenaient de part et d'autre de sa couche en bois de santal incrusté d'or et d'émeraudes relevèrent brusquement leur chasse-mouches et demeurèrent immobiles dans une attitude respectueuse. Suzanne reprit peu à peu ses sens et s'allongea voluptueusement sur les coussins, de toute la souplesse de sa radieuse nudité. C'était une splendide femme que l'approche de la cinquantaine n'avait pas encore éprouvée, grâce aux soins méticuleux dont elle avait toujours entouré sa beauté. Ses seins puissants, son torse large, son ventre majestueux, ses cuisses évasées, ses jambes fmes, ses pieds menus, son corps tout entier resplendissait sous le revêtement d'une peau dorée, au grain d'une extrême fmesse. Quelques poils follets couraient de-ci de-là, sous les aisselles, au bas-ventre, aboutissant à une toison soigneusement parfumée d'un parfum que la belle juive faisait venir, par courrier spécial, d'une distillerie de la banlieue de Jérusalem. Car la femme du général Dinosor était Juive.

Ayant remis en ordre ses boucles de cheveux, elle attira sur elle, plutôt par coquetterie que par pudeur, un voile couleur jonquille, orné de pois noirs et s'en couvrit négligemment les seins et le ventre. Puis d'une voix martelée où perçait sa mauvaise humeur, elle dit à l'une des esclaves :

— Rahama, fais-moi venir immédiatement Sahadrac. Toi, Gomer, tends-moi le miroir.

Les deux esclaves s'inclinèrent et rapidement remplirent leur office.

La jeune Gomer, une petite fille aux grands yeux noirs, approcha du lit une table d'albâtre aux pieds en X, sur laquelle étaient étalés les menus objets de toilette de sa maîtresse. Puis elle prit une étoffe de soie épaisse et l'arrosa d'une huile de sésame limpide et lourde. Ayant ensuite baisé tendrement les jambes que lui tendait Suzanne, elle commença aies oindre doucement du liquide embaumé. Elle enleva le voile jonquille dont s'était couverte sa maîtresse et enveloppa peu à peu le corps tout entier dans son caressant massage. De ses mains agiles elle modelait les seins, pétrissait le ventre, brutalisait la courbe admirable des reins. Sous les frissons qui lui couraient des pieds à la tête, Suzanne sentit peu à peu sa lassitude disparaître, son énergie renaître,

et ce fut assez courtoisement qu'elle accueillit l'eunuque Sahadrac.

— Sahadrac, lui dit-elle, je dois me rendre tout à l'heure au temple de la déesse Mylitta. Le général et moi avons décidé que l'on ne pouvait remettre plus longtemps cette cérémonie. De fâcheux présages courent sur Babylone. J'ai vu récemment mon compatriote Daniel qui jadis, tu le sais, me tira d'un mauvais pas. Il n'augure rien de bon des évé-j nements de Perse. Quant à moi, je sais que je dois me soumettre, ainsi que les autres femmes de Babylone qui ont négligé d'accomplir le rite, aux obliga-' tions du culte de mon mari. Ce n'est pas gai, mais enfm il faut en passer par là. Quelle est ton opinion? Dois-je me vêtir pour la cérémonie? Il me semble j que pour satisfaire le caprice de quelque misérable, une toilette sommaire serait suffisante.

— Je pense que vous devez, au contraire, avoir tout égard à cette cérémonie. Il ne s'agit point ici, w permettez-moi l'expression, indulgente maîtresse, t% de faire l'amour à la légère. Ce n'est point ici adul- " tère de fantaisie. Il s'agit de rendre hommage à la déesse même de l'amour.

— Tu as raison, Sahadrac. Mais fais mettre les rideaux à ma chaise et que pour mon retour un bain

soit préparé où tu plongeras, outre les parfums, les préparations hygiéniques et magiques d'usage. Je veux qu'il ne reste rien du contact de ma peau délicate avec celle du rustre que le hasard me destine. J'ai dit.

L'eunuque, après un grand salut, sortit à reculons.

Le voile jonquille que la reine avait replacé sur sa poitrine pendant la réception du serviteur exmâle fut à nouveau enlevé. La reine, debout, s'étira. Ses articulations puissantes craquaient, ses membres s'allongeaient, sa croupe se tordait. Elle se considéra un instant dans le grand miroir, puis, satisfaite, ordonna qu'on procédât à sa toilette.

Elle s'assit sur un meuble de bois précieux, et Gomer commença de peigner sa chevelure. Ses cheveux noirs, coupés demi-courts, étaient d'une telle douceur qu'ils semblaient caresser la main qui les lissait. D'un petit flacon de rubis, l'esclave avait fait couler dans sa main quelques gouttes d'une huile pure, d'une huile de violette dont elle les enduisait. Puis d'un peigne fm elle en démêla les boucles qui se reformèrent une par une sur la nuque blonde de Suzanne.

Ensuite l'esclave ouvrit un petit coffret d'albâtre

orné de motifs erotiques. Il était rempli de fards. A l'aide de pinceaux, elle peignit d'abord au bleu les paupières de sa maîtresse, les allongea d'un soupçon de noir. Le visage fait au rouge, par teintes dégradées, elle toucha les coins des lèvres, des yeux, le cou, derrière l'oreille, la pointe des seins, le bas-ventre et le bas des reins de plusieurs pointes en triangle de cette rare couleur pourpre qui ne se trouve qu'en Chaldée.

Cependant Raliama avait chaussé Suzanne.

Les sandales à quartiers couvraient seulement le talon. Un anneau d'or au travers duquel s'enserrait l'orteil servait à retenir la semelle, ainsi que des cordons de soie qui se nouaient sur le coude-pied. Puis elle passa à sa maîtresse une longue tunique de lin d'une blancheur éclatante qui descendait jusqu'au talon et se terminait par des franges dorées, mais laissait l'épaule et le sein droits à découvert. Cette tunique, quoique légèrement 3tmpesée, permettait de distinguer les formes du corps féminin. Suzanne revêtit ensuite la veste de brocart à rayures jaune et noir, bordée de perles violettes.

Enfin d'un bassin profond, fait de jaspe, incrusté de métaux, les deux esclaves sortirent les bijoux,

Gomer attacha aux oreilles de la reine des boucles d'or en forme de croix de Malte, Rahama aux chevilles des bracelets d'or surchargés de pierreries. Aux bras et aux poignets furent mis les larges anneaux incrustés d'émeraudes et de diamants. Puis d'un coffret dont l'eunuque avait la garde fut extrait un magnifique collier de perles roses que Suzanne se fit attacher autour du cou. C'était une pièce unique qu'elle ne sortait que dans les grandes circonstances. Par l'entremise d'un nommé Salomon, de Jérusalem, elle l'avait acquis d'un autre de ses compatriotes dénommé Meyer, qui avait profité de la captivité pour établir des pêcheries de perles dans le golfe Persique. Ce collier avait été volé en route. L'affaire avait fait grand bruit. Suzanne, dont la coquetterie avait toujours été le péché mignon, n'avait eu de repos que Dinosor ne lui eût acheté le fameux collier. Le général y avait en fin de compte consenti. Bah! ce ne seraient jamais que les contribuables qui feraient les frais !

Aux doigts Suzanne se passa diverses bagues. L'aventure qu'elle allait risquer était dangereuse. Elle connaissait les vertus des princes et tenait à se prémunir contre tout accident dans l'amoureuse entrevue du temple de Mylitta. Elle prit

donc de raméthyste qui éloigne les poisons et s'oppose aux fumées du vin : elle n'eût point aimé avoir affaire à un ivrogne ; du rubis qui garantit de l'infection de Tair, chasse la tristesse du cœur et surtout invite à la continence : pas d'excès en pareil cas ; le corail qui arrête le sang et invite au sommeil : quoi de meilleur que de s'abstraire ainsi entre les bras du vilain? Témeraude qui évite l'apoplexie, souverainement désagréable à la minute suprême ; le diamant enfin, beaucoup de diamant, ce pur diamant qui fortifie le cœur et empêche d'être enceinte î cela eût été une véritable catastrophe !

La toilette enfin terminée, les deux esclaves s'agenouillèrent à quelques mètres de leur maîtresse. Ils regardaient si tout était bien d'accord et s'il n'y avait point de faux plis. Cependant Suzanne s'était absorbée à nouveau en ses pensées. De si jolis préparatifs pour satisfaire quelque croquant !

— Partons I dit-elle impérativement.

Elle monta dans sa chaise et donna l'adresse du temple. Le général Dinosor était à ses bureaux.

La décision arrêtée ferme que son épouse se prostituerait au caprice du passant, il avait préféré s'abstenir de toute effusion inutile, sinon ridicule.

Il devait affecter d'ignorer en quel lieu la belle Suzanne passerait sa journée.

Le général Dinosor se flattait d'avoir quelque race et une certaine allure. De plus, il était un fonctionnaire accompli.

Suzanne fît seulement arrêter la chaise chez un marchand de fleurs, le mieux achalandé de Babylone. Elle demanda une jolie couronne de fleurs des champs tressée de feuillage. On s'empressa. De jolies ouvrières lui tressèrent rapidement un ravissant diadème. Elle se regarda plaisamment dans un miroir, mais comme la chaise se mettait de nouveau en marche, elle entendit des rires sonores à l'intérieur de la boutique.

« Si la chair n'est pas toute jeune, disaient des voies gamines, du moins les fleurs sont fraîches. La déesse Mylitta sera contente ! »

Suzanne fit semblant de ne pas entendre, mais, furieuse, elle ferma hermétiquement les rideaux de sa chaise.

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