LE SACRIFICE A LA DEESSE D AMOUR
mais parce qu'ils tenaient à exercer une vengeance plus savante.
« Je m'étais donc refusée à deux hommes riches, importants, et qui m'eussent certes dédommagée honnêtement du sacrifice de ma virginité. J'avais appelé, fait du scandale, me fiant à la vertu de mes compatriotes comme à la mienne. J'étais jeune.
« Les vieillards, comme il est juste, furent bientôt graciés et du reste rétablis en leurs fonctions. Ils prirent tout de suite des airs avantageux, insinuant que s'ils ne s'étaient point défendus, c'est qu'ils avaient voulu, eux, me sauver! Certainement, je leur en tiendrai gré. Je les avais peut-être remerciés déjà ! Nous étions de connivence !
« Quant au rôle de Daniel, il était clair pour tous : c'était lui le jeune homme qui s'était enfui du jardin. Ah! j'avais bien raison de choisir un amant en place et expert, de toutes façons, aux choses de l'amour !
« Pour les moins prévenus, mon affaire paraissait compliquée. Les hommes, quoi qu'ils eussent fait, avaient raison, la femme tort. C'était vraiment fâcheux qu'une fille, orpheline comme moi, mariée à Joachim, la crème des hommes, se fût mise dans ce cas !
« Bientôt je fus insultée dans la rue par les femmes et les gamins. Joachim, qui ne méritait ce titre ni d'une façon ni de l'autre, fut traité de cocu. Ses parents lui montèrent la tête contre moi. Il en
arriva à la conclusion formelle que, soit avec l'un, soit avec l'autre, je l'avais dû tromper. Cette idée s'ancra en son cerveau. Et, en fm de compte, il me répudia.
« Ma réputation était détestable au quartier juif. Mon acte de vertu, ma chasteté offensée, ma beauté aussi, m'avaient valu la haine de tous. Eût-elle été mille fois violée, salie et de toutes façons, une femme doit se taire, toujours se taire! Je dirai plus : elle doit préférer la flétrissure au scandale !...
« J'avais alors vingt ans. Je résolus à mon tour de me venger, à ma manière. Je partis. Je secouai la poussière de mes sandales en quittant le quartier de mes pères. Je n'y suis jamais retournée.
« C'était le mois de schebat, je me rendis résolument au grand marché du mariage, qui était en ces temps-là plus couru que maintenant.
« Sur la longue estrade, une centaine de jeunes filles étaient assises, couvertes d'un très léger voile qu'elles étaient prêtes à enlever pour se prêter à l'examen public de leur nudité de vierge.
« Car toutes les filles vendues là, la plupart dès leur nubilité, doivent être vierges. En ce temps, deux prêtres et un magistrat municipal, tous trois assermentés, étaient préparés à vérifier soigneuse-
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ment cette qualité originale. C'était là un brevet officiel d'honnêteté, fort prisé à Babylone. Elles n'étaient pas nombreuses, les filles qui pouvaient se le faire décerner. Et les jeunes gens des meilleures familles, les plus beaux partis de la ville, préféraient venir chercher une épouse à ce marché au grand jour que dans l'ombre peu sûre de la maison privée. C'est te dire que tout ce qui porte un nom à Babvlone et une foule de curieux, dont de nombreux Juifs, assistaient à l'enchère ce jour-là,
« Tu sais comment elle se pratique. Dans l'ordre ï\yiQ parles deux prêtres, dont l'un est choisi parmi les artistes et l'autre parmi les hiérodules, on fait l'appel des filles, de la plus belle à la plus laide. Celles qui sont belles, on les achète : le montant du prix demeure en partie leur possession propre ou celle de leur famille, et en partie sert à doter les filles laides qui ne sauraient sans cette compensation trouver preneur.
« Nous étions au marché, après vérification des experts et expulsion des vierges douteuses, plus de deux cents sur l'estrade. C'était la principale adjudication de l'année.
« Je me tenais modestement assise sous mon voile, résolue à attendre patiemment mon tour. Et je pensais à la tête que feraient mes compatriotes, et les patriarches et la jeunesse dorée et mon exmari lui-même, le faible Joachim qui, célibataire maintenant, était venu là dans l'espoir d'une acqui-
sition possible, quand ils verraient se dresser, avec un incontestable et tout neuf brevet de virginité, celle qu'ils avaient ignominieusement traitée de courtisane.
« Le crieur avait reçu des mains du magistrat municipal la liste dûment dressée et vérifiée. Un silence se fit dans l'assistance et sur l'estrade. Je remarquai qu'un bon nombre de mes compagnes, dès cet instant, se préparaient à se lever et à rejeter leur voile.
« Mais elles furent déçues, car ce fut mon nom à moi, à moi, pauvre fillette ignorée que le crieur avait lancé à la foule d'une voix vibrante :
« Suzanne Eliakins ! »
Ah ! ces jambes étaient bien belles, cette hanche bien douce, ces seins bien polis quand je n'avais pas vingt ans !
— Mais je les trouve toujours de première qualité, fit Vietrix. Et je le prouve !
Il y eut un petit quart d'heure d'interruption au récit...
— Est-ce bien dans le rite de Mylitta? demanda seulement Suzanne pâmée.
— Je m'en moque ! répondit Vietrix, sûr que sa maîtresse à un tel instant ne protesterait pas contre le blasphème.
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— Quand donc mon nom fut prononcé, reprit Suzanne, je me dressai sans iiésiter, rejetai mon voile, et j'apparus nue devant les quelques mille personnes qui formaient le public. Oui, moi que les tribunaux et mes compatriotes avaient hypocritement blâmée pour avoir été vue au bain par deux vieillards, je me mis nue devant tous, nue au grand soleil, forte de mon innocence, fière de ma beauté virginale !
« Un murmure d'admiration qui me chatouilla doucement l'épiderme, je l'avoue, courut dans l'assemblée.
« Cependant, un quidam avait déjà proposé cinq mines d'or. Une voix lui répondit, et à ma grande stupéfaction, je reconnus celle de Joachim, mon ex-mari. L'imbécile se rendait donc compte maintenant de sa faute, mais il était trop tard!
— Six, sept, dix, douze mines...
« Joachim s'était tu. Toute sa fortune ne lui eût déjà plus permis de tenir l'enchère pour la possession de ce corps qu'il aurait jadis eu gratuitement et avait dédaigné. Il écumait d'impuissance. Ah! que cela est donc bien d'un homme !
^< Cependant d'autres Israélites, tous mes contempteurs de jadis et les deux vieillards euxmêmes avaient pris sa place. Ils se rejoignaient
2l6 LA FIN DE BABYLOXE
dans la foule, se concertaient, cherchaient sans doute à former un consortium. Je les entendais d'ici : au nom de leur religion, du dieu d'Israël, il ne fallait pas qu'une fille de leur race devînt l'épouse d'un infidèle. Ah ! les bons apôtres î
« Les enchères montaient a une folle vitesse. Je me tenais toujours droite et nue, immobile et semblant ne rien voir.
— Vingt, vingt -cinq, vingt -six, vingt -sept mines.
— Trente mines !
« Il y eut une interruption.
— Trente mines ! répétait le crieur. Allons l Messieurs. Ça vaut mieux que cela, se permit-il même d'ajouter. Trente mines d'or! J'ai dit : trente mines d'or. Ce n'est pas à droite? Ce n'est pas à gauche ?
— Trente mines et deux talents, fit une petite voix futée. C'était mon compatriote Rosskild qui venait de parler, Rosskild, le grand banquier !
— Trente et une mines d'or ! reprit le précédent enchérisseur, un bel homme en tunique blanche brodée qui portait sur le crâne le grand casquedoré des généraux de cavalerie.
« Son nom courait sur toutes les lèvres. C'était le fameux Dinosor, que ses campagnes de l'ouest venaient d'illustrer. Nabuchodonosor lui avait fait, disait-on, un don personnel de trois ou quatre petites villes pour le récompenser.
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— Trente et une et deux talents! reprit Rosskild.
— Trente-deux mines, fit Dinosor.
— Trente-deux et deux talents !
— Trente-trois I
— Trente-trois et deux talents !
« Tout le monde suivait passionnément le duel engagé entre les deux hommes, le vieux spéculateur richissime et le général aux razzias fameuses. Les chiffres étaient en effet d'importance !
— Trente-cinq mines, reprit Dinosor.
— Trente-cinq mines et deux talents.
— Trente-sept mines.
— Et deux talents.
— Quarante mines.
— Et deux talents !
— Quarante-cinq mines, cria Dinosor de la voix dont il eût commandé une charge.
Rosskild hésita un instant dans l'impressionnant silence.
— Quarante-cinq mines et un talent ! laissa-t-il tomber enfin.
« Par esprit d'économie, il n'avait point voulu, dans ces hauts chiffres, en ajouter deux ! Il y eut dans toute l'assemblée un éclat de fou rire.
— Cinquante mines ! dit Dinosor du ton de l'homme exaspéré qui va tout abandonner.
« Je tremblai à cet instant, je tremblai, je Tavoue. Tomber entre les mains de l'affreux podagre et de sa bande ! Quelle abomination !
2l8 EA FIN DE BABYLONE
« Mais sa passion sénile n'excédait sans doute pas cinquante mines d'or, une jolie fortune déjà! « Je fus adjugée au général Dinosor...
« Et voilà. J'ai vécu heureuse chez mon époux qui, ayant la gloire, eut bientôt l'argent. Il dut battre monnaie de ses villages pour payer mon enchère, et en vendre tous les habitants comme esclaves, mais bientôt il obtenait cette superbe place de directeur de l'enregistrement dans laquelle il a doucement vieilli.
« Je sais maintenant qu'il est aussi sot de mettre en cause ceux qui vous aiment que ceux que l'on aime. Je sais qu'il faut éviter le scandale et ne point étaler sa vertu.
« Dinosor, lui aussi, a vécu heureux. Si j'ai pris parfois quelques amants, depuis que ses belles facultés sont en déclin, il n'en a rien su, ou du moins il fait semblant de ne point le savoir. Je n'ai pas voulu exercer ma vengeance contre mes compatriotes. Je ne vois plus de temps à autre que Daniel, dont la carrière fut un peu semblable à la rnienne. Et les deux vieillards, s'ils ne sont point morts, ont aujourd'hui oublié la chaste Suzanne. Du reste, je ne suis plus la chaste Suzanne. :^
LE SACRIFICE A LA DÉESSE d'aMOUR
La nuit tombait. La belle conteuse se tenait étendue sur le dos, la tête dans les coussins, les jambes écartées, l'une pendant négligemment à terre, l'autre accrochée en l'air au sévère phalle. Ses seins s'éclairaient des derniers rayons cuivrés du soleil couchant...
Vietrix considéra en cette posture sa maîtresse, très légitime épouse de M. le directeur de l'enregistrement : en effet, elle n'était plus la chaste Suzanne.