‹ La fin de BabyloneChapitre 33 sur 57 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Le siège devant Babylone. — Chez le mage. — Les dieux infernaux. — Le vent du sud-ouest. — La guerre des bons et des mauvais génies. — Les sept redoutables Anonnas. — Les divinités supérieures. — Histoire du monstre Cannés. — Les mauvais rêves. — Fâcheux présages.

Les bruits qui couraient n'étaient point faux. Cyrus et son armée venaient bel et bien de mettre le siège devant Babylone. L'état de guerre fut proclamé partout, le contrôle des habitants et des vivres établi. Cependant, dans Timmense cité qu'arrosait TEuphrate et dont la banlieue cultivée pouvait nourrir nombre d'habitants, le cas était dès longtemps prévu.

L'existence de Vietrix se trouva donc assez peu modifiée. Il n'était pas fâché de voir une telle guerre. L'armée de Cyrus possédait des armes perfectionnées, des machines de siège compliquées que

Ton pouvait voir des remparts. Et puis il avait bon espoir de réchapper au massacre qui suivrait logiquement la prise de la ville, au cas où le roi de Perse aboutirait, ce qui n'était pas du tout évident. Nephtali lui avait même confié, sous le sceau du secret, que les Juifs avaient des accointances avec les Perses.

Mat-Shan, Dhi-Sor, Poladamastor voyaient les événements d'un œil moins favorable. Ils étaient blasés sur ces grands conflits qui donnaient grande importance aux généraux et diminuaient d'autant la leur.

Un jour donc, en compagnie de Vietrix, ils se rendirent chez le mage, afin que le Gaulois pût le consulter sur la croix gammée, et eux se renseigner sur l'état des Présages.

La question de Vietrix produisit sur le personnage nerveux qu'était le mage un singulier effet.

— Je ne puis, je ne dois, répondait-il simplement.

— Qu'est-ce à dire? dit Vietrix à Mat-Shan.

— Le symbole n'est pas de son ressort. Il ne veut pas même le connaître. La catégorie des dieux auxquels il a affaire, dieux de second plan, dieux infernaux, le rejettent sans doute. Et il doit user de

diplomatie, parlementer avec eux, quoiqu'il ait à leur résister souvent...

— Et puis-je savoir quelles sont les divinités en question?

« Nos dieux de second plan, commença Mat-Shan, forment un peuple innombrable d'êtres pour la plupart invisibles. Ils sont distribués en clans, en tribus, en empires à travers l'univers entier. Ils se cantonnent chacun dans une fonction, un métier, qu'ils exercent d'un zèle infatigable, fidèles serviteurs de leurs princes ou de leurs rois. La plupart, hélas î le poursuivent d'une haine inexpiable.

« Les ténèbres profondes ne les gardent point, en dépit des efforts des dieux bons et de leurs prophètes, pour les enfermer, jadis, en des cages. Les galloji, les maskini, les aloîc, les oiitoiMzou, cent autres errent à travers le monde en liberté, infestant l'air de leur haleine qui tue. Voici longtemps qu'ils ont pris possession du redoutable vent d'Arabie, le vent du sud-ouest qui frappe non seulement les hommes et les animaux, mais aussi les moissons, les herbages, les arbres. Les génies de la fièvre et de la folie s'insinuent dans les maisons les mieux closes. La peste aux longues ailes noires vient parfois planer sur les foules en liesse. Des

dieux lutins hantent les foyers, les follets errent au-dessus des marais, les ghoules attendent les voyageurs dans les lieux inhabités, les morts qui n'ont pas été honorés quittent subrepticement leurs tombeaux, la nuit, et se glissent dans le lit des vivants afm de leur sucer le sang.

— Et qui les a vus ? demanda Vietrix.

— Nul ne saurait, de Tavis des prêtres, les voir sans effroi. Pour moi, j'avoue ne point les avoir rencontrés, mais, certes, le distingué mage eut cette occasion. Les uns portent peau de poisson ou pattes d'oiseau, queue de taureau et plusieurs paires d'ailes, chef de lion, de vautour, d'hyène ou de loup.

— Je connais le vent du sud-ouest, fit sur ces entrefaites le mage. Son corps est celui d'un vieux •chien, mais ses jambes s'équilibrent sur deux puissantes serres d'aigle ; ses bras, armés de griffes acérées, s'adaptent à quatre ailes éployées dont deux retombent derrière lui, deux se relèvent en haut et encadrent sa tête ; sa queue est d'un scorpion, son masque d'un homme aux gros yeux ronds, aux sourcils épais, aux joues décharnées, à la lèvre rougie et rétractée sur sa mâchoire branlante, le crâne plat et par-dessus deux belles cornes de chèvre.

— Voilà, je puis dire, un portrait qui n'est pas avantageux.

— Le vent du sud-ouest est si laid que si d'occasion il rencontre l'une de ses images, il s'enfuit épouvanté, remarqua Dhi-Sor.

— Mais les dieux bons, questionna Vietrix, ne luttent-ils pas entre eux ?

— Ils ne font que cela. Ce sont, en général, aussi des monstres de belle allure, griffons, lions ailés, hommes à mufle de lion et ces beaux taureaux à tête humaine, ces laniassi couronnés de la mitre que tu as pu admirer à la porte du palais. Le combat est sans trêve, jamais fmi, toujours rallumé. Mais, j'y songe, la nuit est belle, ce lieu plaisant. Poète Dhi-Sor, redis-nous quelques-unes des strophes héroïques de la guerre des dieux de seconde qualité.

Dhi-Sor se recueillit un instant, puis, sur le mode mineur, commença :

'r Là-haut, ils hurlent, ici, ils sont à l'affût, -r Ils sont les grands vers que le ciel a lâchés, ^< Les puissants dont la clameur va par la cité, ^< Qui versent à torrents l'eau du ciel,

« Ils sont les fils sortis du sein de la terre,

« Ils s'enroulent comme une couronne autour des poutres,

« Ils cheminent de maison en maison.

« La porte ne les arrête pas, le banc ne les repousse pas ;

« Ils se glissent comme un serpent sous la porte,

« Ils s'insinuent comme l'air par les joints du battant,

« Ils éloignent l'épouse des embrassements de l'époux,

« Ils arrachent l'enfant d'entre les genoux de la femme,

« Ils attirent le naïf hors de sa maison,

« Ils sont la voix menaçante qui poursuit par derrière ! »

Le poète s'était tu. Un nuage passait maintenant sur la lune. L'ombre s'était faite dans la petite salle. Il parut soudain qu'un frisson agitait le mage. Son corps tremblait et de sa bouche, que frangeait une légère écume, il chanta à son tour d'un ton saccadé :

« Les cinq Anonnas de la terre avaient des corps de lions, de tigres et de serpents.

.MAGIZ NOIRE ET KEî.KiîON 22/

« Le sixième était un vent d'orage qui n'obéit ni au dieu ni au roi.

« Le septième un tourbillon, une bourrasque mauvaise qui brise tout.

« Destructeurs du ciel, ils sont sept !

« Sept ! sept! Au creux de l'abîme, ils sont sept.

« Ils ont grandi dans le creux de l'abîme,

« Mâles ni femelles ne sont,

« Ils n'engendrent point,

« Ils n'écoutent ni la prière, ni la supplication,

« Sept I sept ! Au creux de l'abîme, ils sont sept !

« Comme des chevaux sauvages, ils ont vu le jour dans les montagnes sombres.

« Ils sont les ennemis d'Ea,

« Ils sont mauvais, mauvais,

« Et ils sont sept, ils sont sept,

« Au creux de l'abîme, ils sont sept. »

— Calmez-vous, bon prêtre, lui dit Mat-Shan, calmez-vous.

Le mage, en effet, avait pris un aspect effrayant. Ses traits s'étaient crispés. Ses membres suivaient la cadence de ses paroles. Allait-il entrer en possession?

Mais soudain il tira de sa poche un petit coffret, l'ouvrit et prit une pilule.

— Ce n'est rien, dit-il. Vous pouvez continer. Et, en effet, grâce à la préparation magique, sa fièvre tomba, à la satisfaction générale.

— Ce chiffre sept joue un grand rôle, je crois, dans votre hiérarchie divine ?

— Les dieux en ont généralement sept autres du rang immédiatement inférieur à leur disposition. Au premier degré, cependant, ils ne sont que trois, procédant du dieu suprême lion. Ces trois sont Anon, Bel et Ea, dieux du ciel ensoleillé, de la terre et des eaux. D'autres vous donneront des classifications différentes, mais celle-ci me satisfait. Ce que nous considérons en une divinité, c'est aussi bien l'émanation des autres. En Bel, nous adorons la vie et par le fait le soleil qui donne toute vie sur cette terre, nous adorons aussi l'immense système des planètes et des étoiles dont nos savants ont étudié la marche; nous adorons aussi celui qui les englobe, l'origine et la fin.

— Et quel est, dit Vietrix, ce poisson Oannès dont j'entendis maintes fois prononcer le nom?

— Le poisson Oannès est l'éducateur des hommes. Habitant dans le golfe Persique, il en sortait au matin et s'entretenait avec ceux de ses frères qui n'étaient déjà plus amphibies. Merveilleusement intelligent, ce fut lui qui inspira aux humains les lettres, les arts, les sciences, la géométrie, la culture, toute la civilisation enfin. Le soir, il rentrait dormir chez lui, sous l'eau. Oui, nous avons été éduqués par un poisson.

« Oannès a été divinisé et il est le patron de Ninive. Mais j'estime, quant à moi, que ce mythe, qui remonte à des milliers et des milliers d'années, signifie tout simplement que notre race humaine est sortie de la mer. La première vie que Bel, le tout-puissant soleil, engendra, ce fut dans le fond des océans. Elle se développa, le poisson devint amphibie et l'amphibie homme. Tel est le plus lointain souvenir des hommes. L'histoire d'Oannès est un symbole. »

— Eh bien ! cela va-t-il mieux? demanda Dhi-Sor, tapant sur l'épaule du mage, qui semblait toujours en proie à de sombres pensers.

— Cela ne va guère.

— Et pourquoi?

— Les temps sont difficiles. Vous connaissez les

événements. Nous sommes assiégés et chaque journée m'apporte de pires indications sur le destin de Babylone.

— Le siège risquerait-il de mal tourner? questionna poliment Vietrix.

— Hélas ! Les rêves sont de mauvais augure. C'est chez moi un défilé perpétuel de gens qui viennent se plaindre et me demander des petits sachets magiques pour mettre sous leurs oreilles, le soir. Vous connaissez sans doute les principaux songes néfastes ?

— Non. Et comme j'ai parfois moi-même des cauchemars, dit Vietrix, je serais enchanté...

Le prêtre se recueillit un instant, puis, sur un ton de mélopée que soutenaient doucement Mat- Shan et Dhi-Sor, frappant en cadence de la paume de leurs mains :

« Si quelqu'un voit dans son rêve de la chair de chien à son pied droit...

« Si quelqu'un voit dans son rêve une griffe de bête à son pied droit...

« Si quelqu'un voit dans son rêve de la chair de chien à ses deux pieds...

« Si quelqu'un voit un chien mort...

« Si quelqu'un croit tomber d'une poutre...

« Si une femme, dans un rêve, voit un chien qui s'avance sur elle pour la posséder...

« Si un homme, en rêve, voit qu'un chien se dispose à lui pisser dessus...

« Si quelqu'un a vu en rêve un chien jaune entrer dans le palais royal...

« Tout cela est mauvais, très mauvais, ajouta le mage, qui semblait entrer en transes au rythme toujours accéléré de l'énumération.

— Tous ces chiens, en effet, ne me disent rien qui vaille, appuya Mat-Shan.

— J'ai consulté les entrailles de quelques animaux. Déplorables, mon cher Mat-Shan, déplorables ! Les intestins de l'âne sont tordus à droite, noirs et bleuâtres ! Les femmes enfantent des enfants sans oreilles I La fumée sur la flamme s'oriente à contre-sens ! Enfm j'ai versé de l'eau dans le bol prophétique, j'ai imposé mes mains, et nul murmure de paix ne m'est monté aux oreilles ! Ah ! prenez garde ! prenez garde I Babyloniens ! Le destin est sur vous ! »

Sur ces tristes paroles, les visiteurs se retirèrent. Vietrix lui-même était ému. Mais il ne possédait aucune clarté nouvelle sur la fameuse croix gam-

mée ! Et par ces temps troublés, les prêtres, débordés, n'avaient guère le temps de rechercher des interprétations perdues.

Mais, chose singulière, depuis quelque temps il avait moins envie de rechercher la femme née sous la croix gammée. Sa maison en ordre, une bonne cuisinière, quelques amis, il ne se sentait pas mal ainsi...

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