‹ La fin de BabyloneChapitre 34 sur 57 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Sur les remparts. — Promenade des esclaves lubriques. — Le temple de Bel. — Les maîtresses du dieu. — La grande salle du temple. — L'investiture des rois. — La statue de Bel. — • Entrée de Balthazar. — Sacrifice d'animaux. — Sacrifices humains. — Hommes et femmes. — Le choix des garçons et fillettes. — Le sacrifice des virginités.

Les mois du siège passaient. Balthazar, qui avait longtemps gardé son insouciance, comprenait maintenant que l'affaire était grave et que Cyrus ne renoncerait pas à son entreprise. La famine commençait à se faire sentir en ville et les maladies se multipliaient.

En effet, les travaux se multipliaient sous les remparts. On disait même que Cyrus avait entrepris de détourner le cours du fleuve Euphrate vers un ancien lac afin de faire entrer en ville ses troupes à pied sec.

L'habitude du siège était prise. Le soir, sur les remparts, les Babyloniens se promenaient et échangeaient des plaisanteries et des injures avec les assiégeants.

Les fêtes de Sacaca venaient de commencer. Balthazar avait résolu de leur donner un caractère particulier. On sait que, pendant ces fêtes, les esclaves vivent pendant cinq jours dans l'illusion qu'ils sont libres. Dans chaque palais, dans chaque clan, l'un d'entre eux est même nommé maître et couronné d'une éphémère couronne. Le cinquième jour, en effet, c'est l'usage de faire tuer le malheureux ou la malheureuse que des orgies ininterrompues ont convaincu de sa souveraineté.

La fête fut en ville plus sensationnelle que jamais. On se hâtait de s'amuser. Et, sur l'ordre de Balthazar, chaque soir des filles nues, parmi les plus belles, allaient se promener sur les remparts, chantant et dansant, de façon à exciter la convoitise impuissante des soldats de Cyrus, privés de confort, de vivres et surtout d'amour depuis bien longtemps : ils avaient même ordre de ménager leurs munitions, et c'est en cachette qu'ils devaient décocher leurs flèches aux créatures impudiques qui, du haut des remparts, leur adressaient des gestes obscènes.

Vietrix vivait beaucoup chez lui. Il avait, à deux ou trois reprises, essayé de vaincre la résistance d'Anouké, mais sans succès. Par amour-propre, il

ne voulait pas cependant la prendre de force. Il y perdrait son nom ou finirait bien par l'avoir de gré ! Cependant il avait décidé de se rendre au grand sacrifice du temple de Bel et au grand festin que Balthazar devait donner le dernier jour de la fête de Sacaca, festin auquel Meretçar l'avait fait inviter.

Le temple de Bel, le dieu tout-puissant, émanation d'Anon, Bel, le dieu-soleil qui donne la vie, Bel, symbole de la génération, Bel, le dieu mâle, se trouvait au centre de Babvlone. Vietrix l'avait visité dès son arrivée dans la capitale.

Les tours s'élevaient au centre de la vaste enceinte, fermée par les portes d'airain. En bas, sur chaque front carré, on n'eût pas compté moins de quatre cents pas. Les sept étages superposés et le sommet se dressaient dans les airs à une prodigieuse hauteur. En haut, dans la sérénité de l'air, sur la plate-forme qui dominait au loin les plaines de l'Euphrate et où l'on aboutissait par un escalier en spirales, une petite chapelle se dressait. A l'intérieur de cette chapelle se trouvaient une table d'or et un lit.

Là la femme promise à Bel, quelle qu'elle fût, devait passer la nuit. A certains temps, ce service

fut dévolu aux prêtresses. Elles attendaient dans la prière, étendues nues, en posture d'amour, auprès de la table de sacrifice, que le dieu voulût bien se présenter. Il était interdit en ces lieux d'allumer la moindre lumière, et la femme devait se soumettre aux caresses sacrées sans chercher à pénétrer les traits du divin amant qui honorait ainsi sa couche. Quand il était parti seulement, elle se levait, faisait ses ablutions, puis, devant le grand ciel merveilleusement constellé d'étoiles, elle remerciait à genoux le dieu générateur qui avait daigné accomplir sur elle l'Acte de la vie.

C'étaient, à la vérité, les prêtres — et nul ne l'ignorait — qui, délégués de Bel, pénétraient chaque nuit dans la petite chapelle. Les contempteurs de Tordre public ne manquèrent point même à diverses reprises de les accuser d'avoir abusé de la situation. Ils firent entendre de vives critiques quand le grand prêtre de Bel demanda le remplacement au sommet du temple des femmes hiérodules par des femmes mariées de la ville d'un physique le plus appétissant possible. Dhi-Sor, qui faisait en ces temps profession d'athéisme, avait même rédigé à cette occasion un pamphlet qui n'avait pas manqué de faire quelque bruit : Parbleu ! ces messieurs prêtres préféraient les corps tout neufs des jeunes dames mariées à ceux, un peu usagés, des professionnelles de l'amour.

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Mais c'était dans la grande salle, située au premier étage, que la cérémonie devait avoir lieu.

Cette salle, haute et vaste, était de tous côtés lamée d'or, incrustée d'émaux et de pierres. Sous une voûte, dans la pénombre, la statue magnifique de Bel se dressait. Le dieu à la physionomie hautaine et grave était coiffé de la grande tiare, mais sur les côtés une double paire de cornes de taureaux se dressait. La statue était d'or pur incrustée de pierres précieuses, sardoine, onyx, émeraudes, hvacinthes aux jets rutilants. Elle atteignait à de gigantesques proportions, quoique arrêtée à micorps. ^ D'une main, Bel tenait le grand sceptre de justice ; l'autre était libre. C'était celle-là que depuis les temps les plus reculés, dès l'origine des dynasties millénaires, tous les rois de Babylone devaient toucher au moment de leur couronne^ ment. Ainsi ils recevaient de Bel lui-même le pouvoir suprême.

Au-dessus du dieu, les trois signes essentiels étaient représentés, dessinés d'or et de «pierres : le croissant lunaire qui est Sin, le disque radieux du soleil qui est Samas et l'étoile qui est Istar.

A côté de la statue de Bel il y avait une table d'or. Sur cette table étaient seulement sacrifiés les animaux encore à la mamelle, c'est-à-dire parfaitement purs. A l'autre extrémité de l'enceinte, sur une table plus grande, proche le parvis, avaient lieu les sacrifices de taureaux, génisses, boucs.

Mais devant la statue elle-même une grande ouverture était pratiquée. C'était un véritable gouffre qui s'ouvrait entre les bras du dieu, gouffre au fond duquel se trouvait un bûcher tel qu'il anéantissait en quelques instants les victimes offertes à l'expiation.

D'autres statues de dieux, tous les dieux secondaires babyloniens, se dressaient encore dans cette grande enceinte. Il y avait aussi aux murs de nombreux ex-voto, soleils d'or, images phalliques. Vietrix y remarqua même certaines croix qui n'étaient pas sans analogie avec la croix gammée.

Cependant la foule immense remplissait déjà le temple. Les prêtres des diverses catégories, égorgeurs ou libateurs, étaient à leur poste. Les prêtres pyrophores, répartis partout à travers la salle, tenaient à la main de grands flambeaux qui jetaient de puissants reflets sur les statues d'or massif. Les hiérodules avaient été partagés,

hommes, femmes, eunuques ou enfants, auprès de leurs divinités protectrices. Pour une si exceptionnelle cérémonie, les servantes d'Istar étaient toutes venues au temple de Bel.

Le grand prêtre, qui avait coiffé la tiare d'or, reçut sur le parvis Balthazar et la reine. L'un et l'autre avaient le front ceint de grands bandeaux de joaillerie et le large manteau à franges d'or sur les épaules. Le roi prit place sur un fauteuil peu élevé et la reine devant lui, sur un tabouret.

Alors les sacrifices habituels d'animaux commencèrent. Le recueillement était général. Une musique de harpe se faisait entendre. Plusieurs grands taureaux, les génisses, les boucs furent égorgés et jetés en offrandes dans le brasier.

« Bel ! fondateur, seigneur du monde, roi des esprits ! » disait en litanie la foule.

Mais le grand prêtre examinait les entrailles des victimes et il n'était pas satisfait.

La guerre, la faim, la maladie étaient sur Babylone. Ce n'étaient point avec de tels sacrifices que l'on apaiserait le courroux de Bel. Il fallait que fût accompli le grand rite de mort. C'étaient de plus méritoires sacrifices, c'étaient les sacrifices humains que Bel réclamait.

Le grand prêtre fit un signe. Et des hommes furent amenés nus et enchaînés. C'étaient des étrangers prisonniers, plusieurs, notamment, de cette race des Perses qui assiégeaient la ville. Ils furent étendus un à un sur la table de sacrifice. Un long frémissement passa sur les assistants. Les prêtres égorgeurs levèrent leur couteau. On entendit quelques gémissements bientôt couverts :

« Bel ! fondateur, seigneur du monde, roi des esprits ! » suppliait la foule agenouillée...

L'un des sacrifiés s'était révolté cependant. C'était un grand gaillard à barbe.

— Un Phénicien ! dit quelqu'un près de Vietrix. Le Gaulois eut une surprise. Il connaissait la

physionomie de cet homme. Parbleu ! c'était son ex-ennemi Canabal. Par quel hasard? Il conta à voix basse l'aventure à Mat-Slian qui se tenait près de lui.

— Cela ne m'étonne point qu'il regimbe devant une exécution si utile à la communauté, fit le philosophe. Ces gens de mer sont tous des païens !

— Voilà toujours une question réglée ! se dit Vietrix. Les dieux se sont chargés de ma vengeance.

Cependant le grand prêtre examinait les en-

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