‹ La fin de BabyloneChapitre 36 sur 57 · LA GRANDE INCANTATION ET L ORGIE SACRÉE · texte numérisé non relu

LA GRANDE INCANTATION ET L ORGIE SACRÉE

Voix d'outre-tombe. — La conjuration du sort. — Le sacrifice par couples. — Dans le gouffre de feu. — Les hiérodules en folie. — Dans l'ivresse, l'amour et le sang.

Vietrix se sentait lui-même inquiet, troublé, La plupart des flambeaux avaient été éteints et cachés derrière les colonnes. L'ombre régnait dans la salle. Balthazar, qui avait suivi toute la cérémonie, impassible, s'était agenouillé. On n'entendait plus aucune voix, aucun bruit.

— C'est la grande incantation d'exorcisme qui va commencer, glissa en un souffle Mat-Shan à l'oreille de Vietrix.

Une voix, en effet, venait de s'élever, voix lointaine et blanche. D'où sortait-elle? Du fond de la salle, de derrière la statue du dieu, du sommet de la voûte, du fond du gouffre? On ne pouvait s'en rendre compte. Vietrix sentit à cet accent

singulier, hors la réalité, hors la vie, un frisson singulier lui courir sur la nuque... Oui, c'était bien une voix d'outre-tombe, une voix des ténèbres qui poursuivait sa triste mélopée, sur un mode chantant, avec des arrêts brusques.

L'incantation était divisée en couplets, et la foule en chœur reprenait, grave et suppliante, la double invocation finale aux puissances infernales. La plupart des assistants se tenaient maintenant le front contre terre.

« Le Dieu mauvais, mauvais en son principe, « Le démon du désert, le démon de la montagne, « Le démon de la mer, le démon des marais, « Le génie mauvais. Turuku pernicieux,

« Le vent mauvais,

« Et le démon qui saisit le corps

« Et qui agite le corps,

« Esprit du ciel, souviens-t'en !

« Esprit de la terre, souviens-t'en ! »

— Esprit ]du ciel, souviens-t'en I Esprit de la terre, souviens-t'en ! répétèrent les assistants.

€ La fièvre douloureuse, la fièvre violente, « La fièvre qui n'abandonne jamais l'homme, « La fièvre maligne,

«JEsprit du ciel, souviens-t'en !

« Esprit de la terre, souviens-t'en !

LA GRANDE INCANTATION ET l' ORGIE SACRÉE 247

« Celui qui forge les nuages,

« Celui qui donne renchantement,

« La face malfaisante,

« L'œil malfaisant,

« La bouche malfaisante,

« La langue malfaisante,

« La lèvre malfaisante,

« La parole malfaisante,

« Esprit du ciel, souviens-t'en !

« Esprit de la terre, souviens-t'en !

« La peste douloureuse, la peste violente, « La peste qui ne s'en va pas, « La peste maligne,

« Esprit du ciel, souviens-t'en !

« Esprit de la terre, souviens-t'en !

« La langueur du poison versé dans la bouche, . « L'aliment qui réduit le corps en squelette, « Le vent pestilentiel qui souffle du désert,

« Esprit du ciel, souviens-t'en !

« Esprit de la terre, souviens-t'en !

« Celui qui meurt de faim dans les fers, « Celui qui meurt de soif dans les fers, « Celui qui a faim au fond de la fosse, « Celui qui suppliant en est réduit à manger la poussière,

« La femme esclave que son maître n'a pas possédée,

« La femme libre qui n'a pas de mari,

« Celui qui laisse sur son nom une mémoire infâme,

« Celui qui ne laisse pas de mémoire sur son nom,

« Celui qui tombe malade au début du mois incomplet,

« Esprit du ciel, souviens-t'en !

« Esprit de la terre, souviens-t'en !

« La prostituée sacrée au cœur impur qui abandonne le lieu de prostitution,

« La prostituée du dieu Anon qui ne fait pas son service

« Au soir du premier jour du mois incomplet,

« Le hiérodule qui fautivement ne va pas à son lieu,

« Oui ne taillade point sa poitrine,

« Le hiérodule qui use de sa main,

« Fraudant l'acte d'amour,

« Jusqu'à ce que se brise son tympan !

« Esprit du ciel, souviens-t'en !

« Esprit de la terre, souviens-t'en !. »

Les hiérodules gémirent aux quatre coins de la salle. Il y eut un temps d'arrêt. Les prêtres s'étaient

LA GRANDE IN'CANTATION ET I/ORCIli: SACRÉE 249

approchés des trois garçons et ils leur faisaient enlever leurs robes et leur versaient un philtre magique, préparé selon le secret des serviteurs de la puissance souterraine.

— C'est surtout un aphrodisiaque, expliqua Mat- Shan penché à l'oreille de Vietrix.

— Que se va-t-il passer? pensa le Gaulois, peu rassuré.

Il vit en même temps que la statue de Bel et ses attributs, notamment le grand phallus dressé à sa gauche, commençaient de rougir sous l'action du bûcher intérieur...

<<' Le fantôme enfant du ciel,

« Dont se souviennent les dieux,

« Le vampire qui s'attaque à l'homme,

<r Que jamais ils ne les saisissent,

« Esprit du ciel, souviens-t'en !

<'' Esprit de la terre, souviens-t'en I

^< Les eaux du Tigre,

<^ Les eaux de l'Euphrate,

« Le désert sans eau,

« La montagne des ténèbres,

« Qui s'élève à l'orient,

ff Et la montagne agitée,

<r Qu'ils referment leurs gouffres.

(f Esprit du ciel, souviens-t'en !

« Esprit de la terre, souviens-t'en ! >/

Le grand prêtre fit alors éloigner les trois jeunes gens de la statue de Bel qui flamboyait, puis il les fît étendre à côté des trois vierges. La quatrième, la plus jeune, avait été mise à terre. Ils furent accouplés, un garçon avec une fille, et quand la position d'amour eut été étroitement prise entre eux avec l'aide des prêtres, ils furent ainsi liés par les chaînes d'or. On entendait maintenant monter aux quatre coins de la salle les sourds rugissements des hiérodules. Eux aussi avaient pris des breuvages. Mais il n'était point permis de songer aux offrandes profanes d'amour avant que le dieu ne fût satisfait, la déesse femelle Baaltis fécondée.

« Le démon mauvais, le alal mauvais, le gigum mauvais,

« Le telal mauvais, le maskim mauvais,

« Le fantôme, le vampire, le spectre,

« Le sortilège mauvais, le philtre,

« Le poison qui coule,

« Et tout ce qui est douloureux,

« Et tout ce qui agit,

« L'incube et le succube,

« Mais non pas le servant,

« La tête contre sa tête,

« Le corps contre son corps,

« Le sexe dans son sexe,

« Les pieds contre ses pieds,

LA GRANDE INCANTATION ET l' ORGIE SACRÉE 25 1

« Et jamais ils ne les saisiront, « Et jamais ils ne reviendront.

« Esprit du ciel, souviens-t'en !

« Esprit de la terre, souviens-f en ! »

Les corps des vierges enchaînés se convulsaient en de malhabiles spasmes sur la table du sacrifice. Et soudain, les prêtres saisirent la dernière fillette, et les chanies d'or l'enlevèrent et Vietrix vit avec horreur qu'elle se trouvait transportée sur le phalle de cuivre rougi à blanc. Cela ne dura qu'un instant, car toutes les chaînes ensemble précipitèrent dans le gouffre de feu les sept enfants dont l'acte était accompli.

« Baaltis est fécondée! Baaltis est fécondée! » criaient les hiérodules.

L'incantation était terminée, les génies mauvais devaient être écartés. Bel satisfait.

Une brusque détente se produisit. Les hiérodules, femmes et jeunes garçons, avaient rejeté leurs voiles et se mêlaient à la foule. Déjà, selon le rite, ils offraient leurs corps, déjà des chairs s'accouplaient, les sexes se confondaient. Une véritable poussée de rut, après tant de sacrifices humains, avait saisi les fidèles.

« Gloire à Lilith ! Gloire à Lilith ! »

C'était le nom de la déesse Istar-Mylitta quand elle ne veut pas que l'amour soit fécond. Lilith, la déesse tueuse d'enfants, c'était l'appel à l'orgie sacrée.

Les femmes hiérodules poussaient des cris d'allégresse qui allaient jusqu'aux hurlements. Nues et enguirlandées, elles parcouraient la foule en dansant. Les unes tenaient des tambourins, les autres des instruments en forme de phallus. Certaines d'entre elles, possédées par deux ou trois hommes en un instant, entrèrent en transes. L'une d'elles, la plus belle, prêtresse favorite d'Istar, fut s'offrir à Balthazar, qui la prit sous les yeux de la reine. Ensuite, saccadée, le regard fixe, semblable à une automate, elle traversa la foule et fut se précipiter dans le bûcher ardent qui brûlait toujours devant Bel. Balthazar se retira à cet instant.

Vietrix et Mat-Shan s'étaient mis à l'abri, grâce à leur ami le mage, qui les avait installés, Vietrix sur les épaules du dieu de la guerre, Mat-Shan au sommet d'un des plus majestueux phallus d'or de la salle. Du haut de leurs observatoires voisins, ils pouvaient, sans danger d'être violés ou de recevoir des coups de verge, observer la bagarre.

Cela dura deux bonnes heures. Hommes et femmes se trémoussaient, envahis par les esprits de Bel et d'Istar. Les hiérodules se tailladaient à

Page 1