III. — LA LÉGENDE DE LÉONARD
On a beau être du midi, uoire même de Pamiers» on ne meurt pas deux fois, et» s'il est un genre de mort qui ne laisse pas de doutes sur l'authenticité du décès, il me paraît que la guiUotînade doit être mise en tète.
Ce raisonnement fort simple me semblant indiscutable, j'ai cru que, sans être téméraire, des recherches faites aux sources mêmes, devraient éclaircir le mystère quelque peu macabre de Léonard transformé en hydre, si joyeusement présenté par les romanciers de rhîstoire.
Résumons la légende :
Léonard Autié, coiffeur bre\>eté de la
Reine Marie-Antoinette, serait mort deux fois ; la première mort» simplement légale» le/ thermidor, an II et lors de sa seconde mort, légale et réelle, le perruquier devenu maître de cérémonies des pompes funèbres, aurait succombé le 24 mars 1820, rue Saint-Thomas du Louore, 26, à l'âge de 62 ans. On insinue au surplus que s'étant emparé des diamants de la Reine et de ceux de Madame Elisabeth, il fut un traître» unooleur» et un assassin.
Or, dans ce curriculum uitae, il n'y a qu'un point exact : Le coiffeur breveté de la Reine est mort légalement et effectivement le 7 thermidor an II. Mais il ne s'appelait pas Léonard ; il s'appelait Jean François. Son frère, celui qui s'appelait Léonard, n'a jamais été coiffeur breveté de la Reine : il ne fut pas en possession d'une charge à finances.
C'est ce dernier qui est mort le 24 mars 1820 ; non pas 26, rue Saint-Thomas du Louvre, mais, z bis, rue de Chartres ; non pas âgé de 62 ans, mais de 70 ; il ne fut
jamais maître des cérémonies, mais ordonnateur général des pompes funèbres.
Aucun des frères Autté n'a trahi, ni t>olé»
ni assassiné.
C'est ce que nous allons démontrer.
Le premier coiffeur pour dames qui ait marqué dans l'Histoire de France, paraît être le fameux Champagne que les belles marquises de la cour de Louis XIII s'arrachaient, assurément, à cause de son talent, mais aussi parce qu'il était le seul de son sexe se livrant à cette profession. La plupart des femmes de la cour se faisaient alors coiffer par leurs femmes de chambre, et à peine comptait-on une demt-dou^aine de professionnelles comme la Baransay, la Bariton, la Poulet et la Ganétou.
Louis XIV, qui était un féministe, fut obligé de protéger les coiffeuses, bien que M"* de Gomber\>îlle, de la rue des Bons- Enfants et M*"^ Poitiers des Quin^e-pingt, aient fait tous leurs efforts pour crêper le
chignon de leur redoutable concurrente du
Palais-Royal, M"* Canillat. Si Louis XIV protégeait le sexe faible coiffant de sa capitale, à la cour il n*en était pas de même et je crains bien que les Mongoberts» les paysannes, les huluberlus, les bonnets à bascule et même les Fontanges aient été édifiés par le sexe laid.
La charge de baigneur étuv)iste était une ancienne et respectable charge de la Maison des Rots, Reines, Princes et Princesses de la Maison de France. Dans TEtat de Besongne pour i665 (p. 84), nous voyons que, parmi les officiers prenant titre de i»alets de chambre et qui ont leur ordinaire à leur table, figurent: Un premier barbier, valet de chambre, le sieur Bernoin qui touchait 800 liores.
Huit barbiers, Dalets de chambre ordinaires, aux appointements de 600 liiores, servant par quartiers ; ces fonctions étaient remplies par Belet (son fils en survivance) et de Villeneune, pour janvier ; La Vienne et Herbin, pour avril; Gaussin et Le Blanc, pour juillet; enfin
Cado (son fils en suroioance) et Rome, pour
octobre.
Il y aoait en plus un barbier ordinaire, au traitement de Soo livres, le sieur Prud'homme.
Les fonctions de ces multiples perruquiers étaient de « peigner le Roy, tant le matin qu'à son coucher, lui faire le poil, nettoyer ses dents, et Tessuyer aux bains et aux étut^es ».
Pas plus que les Ducs et Pairs ne renonçaient à leurs préséances et faisaient une différence entre un fauteuil et un tabouret, les barbiers n'abdiquaient ni leurs droits, ni leurs prérogatives. Besongne nous apprend en effet que <c quand les maréchaux^eslogis font mettre la craye sur la porte du logement des porte-manteaux et des barbiers, les fourriers écrivent toujours suivant l'ancienne coutume : barbiers, porte-manteaux où les barbiers sont nommés les premiers parce qu'ils sont les plus anciens ».
La Maison de la Reine-mère (p. 207) se composait de deux barbiers à 5o li\)res :
Jean de la Croix et Aymé de la Malle ; de
deux barbiers étuuistes à 5o livres ; Jean Gosnet et René Déron, dit la Flèche.
La Maison de la Reine (p. 37 1) était alors plus modeste ; si elle avait à sa dis[>osttion deux charges de barbiers elle n'aoait qu'un titulaire qui touchait too livres pour les deux charges : c'était le premier Barbier de la Reine mére, Jean de la Croix.
Par contre, la Maison de Monsieur était presque Royale : (p. 414). Simon Maillard»
Barbier ordinaire de la chambre, avec 3oo livres» était aidé par 4 Barbiers servant par quartiers» à 3oo livres : Jean Vaucher» pour janvier; Jean Guibert, pour avril; du Trentblay» pour juillet et André Desguerres» pour octobre : enfin Jean Guibert à \5o livres était Barbier spécialement chargé des bains et des étuves.
Sous le régne du Bien-'Aimé» Bligny coiffe M""* de Prie, Dogé papillote M"* de Pompadour» Lamotte rajeunit la plus jolie ossature du XVIII* siècle» M^** Guimard, pendant que Legros attife congruement le Lépine de
t'époque, M. de Sartines, lieutenant général de Police puis Ministre de la Marine, et lut installe une perruquothèque, si je puis m'ex^ primer ainsi. Dupuis, Dupin, Martinet et Pascal coiffent des gens de moindre impor^ tance.
Je n'ai rien trouY>é sur les barbiers de
Marie Leck3inska ; si ce n'est qu'à partir de 1757, la Maison de la Reine comprenait un coiffeur à brevet dont la charge était remplie par Larseneur, qui resta en fonction de retraite à partir de la mort de Marie Leck- 3;inska. Ce fut lui qui fut envoyé à Strasbourg pour recevoir la Dauphine Marie Antoinette en 1770. A partir de 1758, le poste de sur^ toitoancier en qualité de Perruquier Baigneur EtUDÎste» était occupé par Jean Remy Le Guay, qui fut admis à brevet, le it avril 1767.
Hébert coiffe Louis XVI alors qu'il est duc de Berry ; Chaillou est attaché au duc d'Angouléme ; sa femme, assistée de la dame Boucher et les sieurs Ducrot et Florence attifent Mademoiselle jusqu'à sa mort.
A Tarnuéc de Marie Antoinette à Versailles, Larseneur fiit admis à la retraite et Le Guay occupa officiellement les fonctions de coiffeur de la Dauphine et plus tard celles de coiffeur de la Reine.
Dans le menu général de la maison de la Reine pour 1774 on trouve pour le quartier
de Le Guay 1470 livres
Pour sa nourriture . . 365 — Pour supplément de nourriture (3 lii^res
par jour) 873 — tSsols
Larseneur retraité touchait la même indemnité de nourriture, et Jean François Autié, dit LÉONARD, admis par brevet de 1779 fut pourvu en 1783. Pour cette charge sans finances, il touchait :
pour gages 600 livres
Nourriture 1460 —
Supplément de nourriture. 1095 -7- Frais de voiture .... 540 — Le: sieur Villanou, coiffeur à brevet, cousin des Autié, à partir de 1783 avait un traitement
particulier de 27S5 livres, sans finances, se décomposant :
Le Guay mourut le 24 mars 1788 et fut remplacé, le mois suivant, par Jean^^François Autîé. La oeuv>e de Le Guay toucha en 1789 une indemnité de 800 W^rzs « particulièrement en considération de la perte qu'elle avait faite de son mari ». On attribua à Jean François un traitement de 600 livres de finances.
La maison de la Reine comprenait alors :
trois coiffeurs, un premier valet de chambre, deux valets de chambre ordinaires, sei3;e valets de chambre par quartier et deux valets de chambre du jeu.
Ces diverses fonctions furent maintenues jusqu'au 10 août 1792 et Jean François Autié en toucha les finances jusqu*à cette époque.
Le service de Mme Elisabeth se composait
Nourriture
Supplément
Logement.
1460 livres toçS —
de deux coiffeurs : Pierre Autié et Jean Baptiste Jeannin ; deux coiffeuses, Armatide Geneviève Duparc, le second poste ne semble pas avoir été officiellement pourvu; je reltoe cependant sur un état de gratification pour 1780, le nom du sieur Coquelin, coiffeur de cette princesse. Pierre Autié avait succédé àDepaxqui lui-même avait remplacé Le Guay et, en 1783, la fille de ce dernier, Marguerite Rosalie remplaça Geneviève Duparc. Le service de la sœur du Roi était complété par quatre valets de chambre et quatre garçons de chambre.
Au moment du coucher, la Reine et les princesses utilisaient le service femme pour se faire décoiffer et le perruquier n'intervenait le matin que pour l'édification des coiffures.
Pendant la révolution, les coiffeurs ne font plus de tête, afin sans doute de ne pas attirer l'attention des comités ré\?olutionnaires sur la leur, et le coiffeur le plus achalandé parait s'être appelé Sanson. Un seul professionnel a marqué dans les fastes de l'histoire :
François Léopold Rocquet-Desnoyers, 56
rue Bourbon Villeneuve. Rocquet coiffa pendant la Terreur les citoyennes de l'Opéra. Cet homme ingénieux s'était abrité derrière des opinions avancées : en 1793 il était électeur de la Section de Bonne Nouvelle. Par la suite, il changea d'opinion comme de perruque.
Sous le Directoire» Rey s'occupe surtout de perruques blondes, pendant que Duplan bouclait M*"" TalUen et Hinguerlot,et queRichon frisait M""* Récamier. Sous TEmptre, Duplan triompha sur la tète des Impératrices et Constant sur celle de TEmpereur ; pour être impartial, l'historien doit considérer cette dernière fonction comme une sinécure. Sous la Restauration, on se fit arranger par Plaisir et, sans doute pour affermir sa couronne, Louis Philippe fit assujettir son toupet par Majesté.
Je demande pardon au lecteur d'être entré
dans tous ces menus détails, mais lorsqu'il s'agit de détruire une légende, fut-ce celle
d'un coiffeur, il faut préciser les faits avec
autant de soins que s*il s'agissait de faire
rhistorique du traité d'Utrecht. Cette précision de détails aura tout au moins prouvé qu*il n'y aoait pas de Léonard Autié coiffeur breveté de la Reine mais que ces fonctions étaient remplies par Jean-François Autié, dit Léonard.
Voyons d'où peut provenir l'erreur de M. Lenôtre. Sur un état général des dépenses de la garde-robe de la Reine, pour 1787, fait sous les ordres de la Comtesse d'Ossun, je trouioe un mémoire de Léonard, parfumeur, s'élevant à la somme de 4.063 livres. On est en droit de supposer qu'il s'agit du Léonard de la chaussée d'Antin et qu'en raison de son titre de fournisseur, il était autorisé à porter le titre de coiffeur de la Reine. En raison de sa célébrité, Léonard fut coiffeur habitué de la souveraine et figure à ce titre sur VAlmananacb de la Cour.
Qui étaient donc tous ces Autié, coiffeurs de la Cour et de la Ville pendant un quart de siècle ?
Ils n'étaient pas nés précisément au milieu
des vapeurs de la poudre à poudrer, comme le raconte leur biographie apocryphe et le premier peigne qu'ils tinrent en ce monde det^att avoir vaguement la forme d'une étrille; ils durent connaître tes fers des chevaux paternels avant les fers h papillottes» sans que celà soit fait pour diminuer en rien leur gloire future.
*Les heureux parents du Napoléon de la coiffure, étaient en effet de modestes dômes-tiques de Pamiers : le père, Alexis Autié, dans le Midi on prononce Auta (i), était cocher et Catherine Fournier était sa femme incontestée.
Le ménage ayant été heureux, l'union fut proûpère : en peu d'années, naquirent cinq enfants, trois garçons et deux filles :
Marie-Anne-Thérèse, née le 19 juin 1760 ;
Léonard^Alexts, né en t /Si ;
(t) L^nard signe constamment Autié : Pierre signe Authier jusqu'en 1786, P. Autié en 1787 et Autié à partir de 1788 ; Jean François sigiw J. F. Authier en 17861» J. F. Autié en 1787 et Autié en t79x.
Pierre, né le zz juillet 1753 ;
CUîre» née le 3t janoier 1759 ;
Et enfin, Jean-François, né le S août 1758.
Les destinées des trois garçons* pour avoir eu leurs jours d*éclat, eurent aussi leurs jours de tristesse ; comme de simples rois» il connurent la ruine, l'émigration et la guillotine. Quant aux filles, leurs carrières furent moins brillantes, mais probablement plus fortunées; Marie-Anne, épousa un notable commerçant de Perpignan, nommé Frache ; Claire, comme les peuples heureux, n'eût pas d'histoire, du moins n'avons-nous rien trouvé sur elle.
Voyons maintenant ce que sont devenus les trois frères.