‹ La fin de deux légendes l'affaire Léonard, le baron de Batz. Ouvrage orné d'un frontispice gravé et de quatre facsimile d'écritureChapitre 5 sur 13 · V. — PIERRE ET JEAN FRANÇOIS · texte numérisé non relu

V. — PIERRE ET JEAN FRANÇOIS

Si Taîné des frères Autié ne mourut qu'une

fois, le second, je suis obligé de l'avouer aux amateurs de bigarre et de menoeilleux, n'est peut-être pas mort du tout, car je ne puis dissimuler dès le début de sa biographie, que je ne peux faire la preuve de son décès, n'ayant pu trouver le registre sur lequel il a été inscrit.

Pierre était né à Pamiers, sur la paroisse de N.-D. du Camp, le 22 juillet 1753. Tout porte a croire qu*il oint à Paris peu après son frère aîné, avec son frère cadet Jean François, et qu'il fit son apprentissage à l'Académie du Boulevard d'Antin. Comme

tous ceux de sa race» c'est aussi Léonard

qu'on l'appelle dans le langage courant ; nous aoons w qu'il devint oalet de chambre, coiffeur de M"* Elisabeth. C'est a\>ec ce qualificatif que» le janvier 17S6, à l'Église Saînt«»Lottis de Versailles, tl épouse Marguerite-Rosalie Le Guay» femme de chambre, coiffeuse de M"* Elisabeth, née sur la Paroisse Saint-Louis, le z6 août 1764, fille de Jean^Remy Le Guay, valet de chambre et coiffeur de la reine et d'Angélique Despas.

Cet acte conservé à la mairie de Versailles, est particulièrement intéressant parce qu'il contient, outre la signature de l'époux, celles de ses deux frères qualifiés tels dans le corps même de l'acte (t).

fO Du i3 janvier 17S6, h Versailles, paroisse Saint-Louis, mariage de Picm Authier, valet de chambre coiffeur de Madame Elisabeth de France, ne sur la Paroisse de N. D. du Camp de la ville de Pamiers, le xa juillet lySS, fils de défunts Alexis Authier, Bourgeois et Catherine Fournie, de cette Paroisse, rue de l'Orangerie, Hôtel 4c Mftttlift, d'iMM pftit ; et MargiMrftft KcMalk Lcguay, femme de chambre, cofffeme de Madtme BlieebetK de France, nie en cette Parohae, k 16 août 1764, fine de lem Itemy Legiiaf , «elet de ehambre* coiffeur de la Reine et d'Angélique Despas, de cette Parobce, rue Seinf-Honord. Tdmoîne Léonard et Françoia Authier,

Léonard avait eu cinq enfants, Pierre en aura huit et c'est lui qui perpétuera la race. Il débute par deux jumelles, Françoise et Marie qui meurent en naissant, le 12 juillet 1786; puis viennent successivement : Pierre- Eugène, le 5 juillet 1787; Joseph-Auguste- Clair, le 4 janvier 1790; Charles-Louis, le 27 juillet 1791 ; Jean-Antoine-Alexis, le 26 juin 17$^; Désirée, le 26 vendémiaire an III et enfin, Félicité-Augustine, le 11 oentose an V.

Lhéritier de TAin fait allusion à un frère Autié, dit Villanou ; après avoir supposé qu'il s'agissait de Pierre Autié, j'ai été à même de me convaincre que Villanou n'était pas un surnom, mais bien le nom de famille d'un coiffeur de la Reine, Jean-Pierre Villanou, cousin des Autié, ainsi qu'il résulte de son acte de mariage avec Marie^Françoise Bouses deux frères ; du càU de l'Epouse, Jean Louis Marie Aubert^ garçon <k to Chambre de Madame Victoire de Vrmct, me Saint- Lottfs et Lottb Autiert, farçon du Château de Betlevne.

Autkier (PkrreJ ; Le Guay fltoealkj ; Leguay fJcaiij ; Oeepaa ;

P. Authicr ; Villanou fcousin des Auticj et L^ouard AtttK fAutii «t pteeque illisible par suite du manque de place).

tet, célébré à Saint-Louis de Versailles, le

17 février 1787 (i).^

En même temps qu'il était attaché au service de M"* Elisabeth, Pierre était valet de chambre du Roi et à la mort de son beaupère, le 26 mars 17&8, il est qualifié écuyer.

Jusqu'au to août, il touche ses appointements ; mais hélas ! a partir de cette époque, le métier de coiffeur de têtes Royales est devenu une sinécure, en attendant qu'il soit dévolu au bourreau I Pierre ne pouvant se décider à accommoder des têtes ordinaires, abandonna sa profession et» en Tan III, je le trouve marchand, rue Freret, à Versailles ; le t8 fructidor an VII, lorsque sa femme meurt, il était marchand de tabac, 9, rue des

(0 ^ *7 février 1787 à Vcrsanks, paroin» Saiht-LoMis, mariagt de Jcan-Pîcrre» cotffieiir ta Reine, né le 4 avril 176a et bapM le lendemain, fila d'Antoine Villanon et de Marie Anne Ponmier, avec consentement de* parents par acte devant notaire de la Faroiiae de Magères en Fois, Dioeiae de Mirepoiz et habitent de fait cette Paroisse depuis quatre ans, rue de l'Orangerie, petit Hôtel de Malthe; et de Marie Françoise Boutet, née sur cette Paroisse le xi janvier 1765 : Témoins du côté du mari : Léonard Autié, demeurant à Paris Boulevard d'Antin ; J. F. Autié demeurant à Versailles rue de l'Orangerie, Pavillon Mingcot et P. Auti^. demeurant à Versailles» Hôtel de Aaltlic» tova lea trola eonaine du marid...

I^ontaincs. Découragé, ruiné peut-*etrc, il va habiter rue de Satory« dans un modeste cabinet qui avait été le dernier domicile de son frère Jean-François* puis il passe en Angleterre» abandonnant ses enfants. Pendant de nombreuses années, sa famille est sans nouvelles de lui, lorsqu'en décembre 1814, il vient passer quelques semaines à Paris où il habite un garni, 23, rue Saint-Roch ; puis il disparaît brusquement» sans qu'on ait jamais entendu parler de lui par la suite. Lorsque son fils, Joseph-Auguste-»Clair, se marie en secondes noces, le 20 juin 1821, avec Anne- Madeleine Roget, couturière, Tactede mariage porte qu'on ignore ce qu'est devenu le père de Tipoux. C'est ce fils de Pierre qui fut Léonard III, c*est lui qui protesta en i838 contre l'authenthicité des mémoires de L'Héritier de l'Ain attribués à Léonard ; il habita successivement 7, rue Neuve Saint-Roch et 10, rue de Belle-chasse ; j'ignore où et quand il termina son existence.

Pour avoir été plus courte que celle de ses frères, la vie de Jean-Prançoîs n'en fut pas moins agitée. Jean-François Autîé, dit Léonard dans le monde, dît Frérot entre parents, fut bien réellement le coiffeur de la Reine, mais il ne devînt titulaire de la charge qu'en 178S, après la mort de Le Guay, qui avait lui même succédé à Larseneur ; avant cette époque, il était en second par brevet de 1779 et il ne fut pourvu qu'en 178S. Jusqu'en 1783, Il ne coiffa donc qu'exceptionnellement la Reine et les coiffures extravagantes de 1780 à 1786 sont certainement Toeuvre de Le Guay ; tous les amusants récits qui ont été felts sur ce sujet me paraissent sortir de l'imagination de Lhéritier de l'Ain.

Après les journées d'octobre 1789, Jean- François suivit la Reine à Paris et fut logé dans les combles des Tuileries. Il partit avec la famille royale, le 21 juin 1791 et ne rentra à Paris qu'à la fin de septembre, pour reprendre aussitôt ses fonctions auprès de la Reine qu'il servit jusqu'au 10 août, ce qui

mrmet d-affirmer que, sTiX w remplit pas ta

mission qui lui av)ait été confiée a\)ec intelligence et aiiec courage, il s'en acquitta honorablement.

Avec la chûte de la royauté, Jean-François perdait ses moyens d'existence; mais il fallait Y>it9pe et il chercha k rentrer dans l'adminiatration de l'armée. Il parvint à obtenir la place de chef des charrois de l'artillerie ; il ne demandait qu'à vivre oublié ; c'est dans ces fonctions que la délation devuit l'atteindre.

Le S août i793> le Comité de Salut public du district de Versailles (sic) adresse au Comité de Sûreté générale la fiche suivante :

(c II résulte des procès-verbaux et avis, donnés au Comité sur le compte de François Léonard, demeurant ci-devant à Versailles :

1^ Qu'il était coiffeur de Marie-Antoinette;

a* Qu'il est un de ceux qui ont servi Louis Capet et sa femme, lorsqu'ils se sont évadés le 2t juin 1791 ;

y> Qu'il a été questîan <le Léonar^l i^x^

renlèvement qui s^est fait des dtàmants de

la couronne ;

4* Qu'il s'est permis de dire que les députés qui ont voté la mort du tyran, sont des scélérats ;

s** Et enfin qu'il est frappé par Topinion publique d'un inciDisme reconnu depuis la Réi»olution ;

(c Eh bien ce sont de ces hommes dont on se sert dans les \>it?res, rartilleric» l'ambulance et que lui Léonard a obtenu une place en chef dans les charrois de l'artillerie a.

C'est par miracle que Jean-François put se soustraire à cette dénonciation et grâce aussi à la protection de RameUNogaret» qui eût le courage de se porter fort pour lut ; le X» octobre» ce député écrit à son collègue Charles Delacroix :

fc J'ai logé à Versailles, pendant le temps de rAssemblée Constituante, che^ le coiffeur Autié» mon compatriote (t). J'ai eu occasion

(t) Léonard habitait Paris, il s'agit évidemment de Pierre Autié qui habitait Petit Hôtel de Malte, tandis que Jean-François habitait au pavillon Mingcot, à l'Orangerie.

de voir souvent son frère, François Axxtii et je l'ai toujours vu animé d'un patriotisme aussi pur que constant. J'apprends à l'instant qu'il est mis en état d'arrestation. Ses sentie ments me font craindre qu'il ne soit la victime de quelque dénonciation calomnieuse.

Pourrie3;-vous, Citoyen Collègue, prendre quelqu'intérèt à ce qu'il soit promptement interrogé. Je n'en demande pas davantage parce que je suis persuadé qu'il fera triompher son innocence dès qu'il sera à portée de se défendre ».

£n note, Delacroix ajouta :

n Lors de la fuite de Capet àVarennes, Autié dit Léonard, était en avant et porteur des diamants de Marie-Antoinette et d'Élisabeth Capet. Il a resté en pays étranger environ trois mois. Il est dénoncé au Comité de Sûreté générale de la Convention et noté pour être saisi partout. »

Avec un semblable dossier^ par quels moyens, par quel prodige, le pauvre coiffeur de la Reine, devenu employé des charrois de

U République, parvinNil à se soustraire à ses accusateurs I

A cette époque, Texistence était atroce. Les journées se succèdent anxieuses ; on t9it dans une somnolence morale qui v>ous empêche de songer au lendemain ; la sécurité assurée pour le jour présent v>ous suffit ; demain semble ne devoir jamais arriver I La peur dirige tous les actes : être tout petit, passer inaperçu, ne pas mourir, mon Dieu 1 il faut attendre, uaincre le temps, car celà ne pourra pas toujours durer. Un jour de plus sera peut-être, sera sûrement le salut ! Auec celà les difficultés de la vie matérielle :

l'argent est suspect, le pain est suspect, ne pas manger est suspect. La lutte pour la vie cesse de vous soutenir, on songe malgré soi à la douceur de mourir! Combien qui sont morts en héros à la frontière, qui eussent été des victimes soumises» cette forme de la lâcheté, dans les villes où Ton claquait des dents en voyant passer la charrette ; combien, comme Rouffe, couraient affolés

dans lc6 rues désertes, parce que, dans les quartiers fréquentés, la guillotine courait après les gens !

Le temps avait passé, on commençait à pressentir la fin de la torture et le pauure Jean-François pouvait songer au salut : mais auec cette fatalité qui poursuivait tous les siens, il fut un des derniers arrêtés, une des victimes de la dernière heure.

Le 19 messidor (7 juillet) le Comité de Sur\Deillance Révolutionnaire de Versailles, fanatisé par Crassous, le fait conduire avec les pièces qui le concernent che3 l'Accusateur public ainsi que neuf habitants de Versailles ; sur les dix accusés, huit devaient périr comme conspirateurs et ennemis du peuple.

Le 6 thermidor, l'acte d'accusation est

rédigé : après avoir rappelé que cet intrigant coiffeur royaliste, a servi les tyrans, qu'il les avait précédé sur la route de Varennes, emportant les diamants de la Couronne, on formule une accusation plus précise qui, a elle

seule, était suffisante pour entraîner la peine capitale : il s'était permis de traiter de scélérats les députés qui aidaient voté la mort du tyran! De plus, on at>ait troui>é che3 lui une pièce de vers, pas fameux du reste, mais significatif. Ce sont les commandements du parfait Jacobin. Certes il n'en est pas l'auteur, mais les atootr copiés n'est-ce pas suffisant 2 II s'agit de cette pièce bien connue :

Pour seul Dieu tu adoreras Ton ambition tcuUment. . .

et se terminant par

Le mot peuple répéteras Pour avoir applaudissements ; Ses faveurs tu recueilleras Tôt ou tard înfilillîblement.

Av)cc lui comparurent 26 accusés ; un seul dev)ait en réchapper. Le petit coiffeur de Pamicrs eut Thonneur de marcher à la mort avec André Chénier et Roucher ; à ses côtés un Montalembert, und'Houdctot, unCréqui...

C'est à peine s'il entendit prononcer la sentence : il ne comprenait pas, il ne pouoait

pas croire... Pourquoi?... Qu*a\>ait-il fait 1... et les yeux brouillés, les cloches de Notre- Dame du Camp» lut sonnant dans les oreilles»

il étouffait les sanglots qui lui montaient à la gorge. Mais comme tant d'autres, comme tous» il fallait faire bonne contenance et le petit frérot comme l'appelait le grand frère, pris subitement du dégoût de oiore de cette existence qu'on aoait fait atroce, releva la tète et» comme ses compagnons, marcha résigné i>ers la mort.

Ainsi finit Jean-François Autié» dit Léonard, le coiffeur de la Reine Marie-Antoinette.

Mais ce n'était pas tout : alors les tètes ne suffisaient pas ; il fallait les biens» quelques modestes qu'ils puissent être. Lorsque Ton dépouilla ce qui restait de lui» on dut poir combien ses derniers jours de liberté auaient été lamentables : cet homme qui avait fréquenté tant de riches, transporté des trésors» s'était retiré» 97» rue de Satory» à Versailles, dans un petit cabinet qu'il louait

3o litières par an, car son propriétaire, le citoyen Radon réclama ii It^ftres lo sols» pour trois termes; une simple femme de journée, Marie-^Françoise Boutet faisait son ménage.

Après sa mort, son mobilier fut gardé par la citoyenne neuve Pilot jusqu'au jour de la vente, qui eut lieu, par adjudication, le it Nipose an III. Selon l'usage» on envoya aux hôpitaux son matelas, sa couoerture et ses draps. Le reste donna à la nation i4iiil liures, en y comprenant un chapeau d'unifor»

ma avec plumet.

Lui non plus n'avait pas volé les diamants de la Reine.

Le sel était jeté dans les cendres de son triste foyer I cette fois Jean-François était bien mort et plus rien ne restait de lui.

Ai

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