APPENDICES
Vers 1840, Alphonse Karr remarquait déjà que, dès les Chambres en vacances» la France, à en croire les journaux, se couvrait instantanément d'enfants à deux tètes, de chiens sauveteurs et de babys velus comme des bètes ; tout bloc de marbre renfermait un serpent vivant et des ours étonnaient les populations par le spectacle de leurs loertus et de leur humanité. Ayant observé que cette inslolite poussée de phénomènes coïncidait
régulièrement avec le chômage de la politique, l'auteur des Guêpes en arriva à se persuader que c'est une terrible lacune à remplir, pour un quotidien, que l'absence d'informations et de comptes rendus parlementaires, et que quand la* copie manque, ce rien n'est trop absurde si cela fait une ligne et demie ».
Les choses ont bien changé, depuis soixante ans ; on n'imprinie plus — jamais — de fausses nouvelles ; mais on pratique tout de même l'artiole d'été, et voilà comment il se fait que depuis quelques jours, nous avons r Affaire Léonard.
Ce Léonard, qui doit à la pénurie d'événementa sensationnels un regain bien ineipéré de renommée, était, on ne l'ignore pas* ce coiffeur préféré que Marie-Antoinette ex»* pédia en fourrier, lors de la fuite de U famille royale. Le iQjuin t79t,Choi8eul arrache l'artiste h ses clientes, le jette dans un c^" briolet de poste, l'accompagne jusqu'au delà ^e Châlons et le met \h au courant
choses. Comme la berline royale a du retard, Chotseul, impatient, après une courte attente, dépêche le coiffeur en àwnt avec mission d'aoiser de ce retard les divers détachements de troupes qu'on auait disséminés dans la région afin d'assurer le passage des fugitifs.
Léonard se met en route, emportant les bijoux de M"* Elisabeth, que Choiseul lui a confiés. Au lieu de se borner à exécuter simplement l'ordre qu'il a reçu, il disorganise tout sur la route, prend sur lui d'assurer que le roi n'a pu sortir de Paris ; à mesure qu'il avance, ses fantaisistes assertions se précisent, si bien qu*à Varennes, où il parvient vers huit heures du soir, ~ quatre heures avant la famille royale, — il ainnonce nettement que lout est manqué et que Tescadron posté là n'a plus qu'à regagner sa garnison.
On sait ce qui en résulta. Cet inexplicable exploit accompli, Léonard gagne la frontière, reste trois mois à l'étranger, rentre à Paris où il séjourne jusqu'à la chute de la monarchie, obtient un emploi à Versailles dans les
remontes de Tarmée» est dénoncé comme
suspect, traîné au tribunal et guillotiné dans les formes... Ce qui ne Tempéche pas de reparaître \?ingt ans plus tard, revenant de Russie en parfaite santé. Il se réinstalle à Paris, où il meurt irrévocablement en 1819 ou 1820.
Tel est le résumé d'aventures que j'ai contées en détail ici même, il y a cinq ans. La récente publication en volume de cette odyssée de rillustre coiffeur a mis quelques lecteurs en émoi : on conteste Tauthenticité des faits, on en blâme le romanesque, on m'accuse (c d'encombrer l'histoire de survivances contraires au bon sens m, on m'invite à défendre ma thèse — et voilà V Affaire Léonard.
Dans un amusant article que publie le Coi^ respondantf jvi. Gustave Bord raille très courtoisement ma crédulité. Quand on est guillotiné, dit-il, c'est pour toujours, et Léonard périt très définitivement sur Téchafaud le j thermidor an IL D'après M. Bord» le
Léonard qui reparut en 1814 n'était qu*un des
frcrcs du premier non pas coiffeur, celui-là, maïs entrepreneur de spectacles, et de la confusion entre ces deux personnages serait nie la légende de la survie du fameux coiffeur. La chose ainsi présentée semble, je le reconnais, bien plus vraisemblable ; est-elle plus oraic? Examinons un peu.
Et d'abord, ne nous perdons pas dans les Léonard : M. Bord en exhume beaucoup.
Tous s'appelaient Autié,tous se parent pourtant du nom de Léonard, que l'un d'eux, celui qui coiffait la reine, avait rendu illustre. L'un des frères faisait aussi dans le cheveu et était attaché au service de M""* Elisabeth ; l'autre, après avoir été parfumeur, avait pris la direction d'un spectacle, et ne s'occupait, dès avant la Révolution, que de spéculations théâtrales.
Quant à Jean^François Auiié, dit Léonard^ le vrai, le grand, l'incomparable, l'unique, il était né à Pamiers en 1758; sur ce point de départ tout le monde est d'accord. Sa pro-*
motion, en 1788, à Teniploi de coiffeur de la reine» ne rencontre pas non plus de contra^ dicteurs ; c'est bien lui qui fut emmené par Choiseul à Châlons le 20 juin 1791 et qui, de là, gagna si malencontreusement Varennes, puis l'étranger.
Après trois mois d'émigration (Archives nationales, W. 482)9 il revient en France, retrouve son logement dans les combles des Tuileries, cour des Princes, se fixe après le 10 août à Versailles, est arrêté, comme on t'a ou, et comparaît le 7 thermidor devant le tribunal. Il décline son nom : Jean^TrançoU Auiié, dit Léonard, natif de Pamiers, trente six ans. C'est bien le même ; d'ailleurs une note du dossier l'indique comme ic très sus*pect par rapport à ses familiarités auec Marie-Antoinette et compris dans le voyage de Varennes, ayant été porteur des diamants d'Antoinette et d'Elisabeth Capet » (Archives nationales, W. 4.32 J, Jusqu'ici pas de confusion ni d'escamotage.
Le \?oilà condamné. Meurt-ill Officiel-