LEUR INSUFFISANTE GENEROSITE
de clocher, par ce qu'il a d'exclusif, les empêche trop souvent de s'élever à la conception d'un intérêt général.
Par leur mode de recrutement, par leur composition, les assemblées de département étaient, comme l'Assemblée provinciale, des assemblées de privilégiés ; elles le furent également par leurs tendances. On constate chez elles la coexistence de sentiments contradictoires : d'une part, un désir sans doute sincère de progrès et d'amélioration sociale, un certain souci de justice ; d'autre part, un aveuglement involontaire sur les vices inhérents au régime social d'alors, un attachement étroit de leurs membres aux privilèges assurés par ce régime. Partout on trouve des protestations énergiques contre la répartition vicieuse de la taille, l'ignorance ou la friponnerie des collecteurs ; on propose la suppression de la taille d'extension, la taxation des biens dans le lieu de leur situation, l'adjudication de la collecte au rabais, en un mot tout ce qui peut conduire à une répartition exacte et équitable des charges entre les municipalités d'un même département, entre les taillables d'une même municipalité. Mais nulle part on ne proteste contre le vice fondamental de la taille, l'iniquité actuelle de son assiette, l'injuste conception, au sein d'une nation amie de l'égalité, de deux classes de citoyens, les taillables et les non-taillables. Les vœux que toutes les paroisses de Basse- Normandie exprimeront au mois de mars suivant : suppression de la taille et assujettissement à l'impôt de tous les contribuables sans exception, les assemblées de département de la généralité de Caen ne les ont nulle part formulés. Les nobles, les bourgeois des villes, les officiers de judicature tiennent à conserver leur capitation spéciale, sur laquelle ils obtiennent annuellement de très fortes modérations ; les gentilshommes et les ecclésiastiques sont d'avis qu'il faut tenir la main à l'exécution des règlements anciens sur leur privilège de faisance valoir en exemption de taille, et leurs aspirations trouvent un écho au sein des assemblées. Les rares vœux égalitaires qu'on y rencontre sont relatifs à la prestation de la corvée, et ils ne sont point sans se heurter à une vive résistance. A Coutances, bien que par quatre voix sur six le bureau de l'impôt eût demandé l'égale répartition de cette taxe entre les trois ordres, le rapporteur tint ce langage : « Ce a n'est ni dans le principe d'une égale distribution des charges « ou d'une égale répartition proportionnée au bénéfice que l'on « retire de la construction des routes qu'on peut chercher des « motifs de décision ; le Tiers état peut désirer, mais ne doit pas « prétendre que les deux autres ordres partagent son fardeau. »