OUVERTURE DES ASSEMBLÉES GENERALES A GAEN ET A COUTANGES
breux députés demandèrent en vain au lieutenant de police de taxer ces derniers, menacèrent de s'en retourner et de se plaindre au garde des sceaux. Les aubergistes et les logeurs, qui voulaient aussi profiter de l'aubaine, se virent contraints à plus de modération dans leurs exigences (*).
Dès le 15 mars, les députés de tout ordre affluèrent de tous les points du ressort et par toutes les routes, emplissant les rues des deux villes : sur leur passage une foule curieuse tout en joie. A Coutances, « le soir il y eut illumination et, à la clarté des flambeaux, ils purent visiter la ville, au milieu d'une population ivre de bonheur et d'espérance » ^2).
Dans les deux centres électoraux, l'appel nominal des députés se fit en assemblée plénière, sans aucune distinction d'ordres. Plus de 1.200 personnes se pressèrent à Caen dans la nef majestueuse de l'abbaye Saint -Etienne (3). A Coutances, la nef de la cathédrale ne fut pas assez vaste pour contenir toute l'assemblée (4). Celle-ci était « si nombreuse par la multiplicité des individus des deux premiers ordres (5), qu'à peine les députés du Tiers (6) purent être placés » '7). Dans ce cadre religieux, les cérémonies commencèrent par une messe du Saint-Esprit W. Les membres de chacune des deux assemblées entendirent ensuite un discours de circonstance prononcé par leur président. L'allocution du duc de Coigny, grand bailli d'épée de Caen, fut courte, affectueuse et sans prétention. Après un hommage « à la justice, au patriotisme du Roi », qui prenait la nation pour collaboratrice, il rappela que, président de l'Assemblée provinciale, il avait vu
(1) Lettre du lieutenant de police, 19 mars 1789. Arch. nat., Ba 35, 1. 70. — Pour plus de détails sur l'installation des députés à Coutances, voir Bridrey, L'Assemblée générale des trois ordres à Coutances en 1789. (Revue de Cherbourg et de la Basse-Normandie, 15 janvier 1907, p. 93-95.)
v'*2) Récit d'un témoin oculaire, le Père Desmoulins, utilisé par l'abbé Pigeon, Le grand Bailliage de Mortain en 1789, dans les Mémoires de la Société académique du Cotentin, t. III, p. 519.
(3) Arch. greffe de la Cour d'appel de Caen, Registre. Cf. Arch. nat., C 17, 1. 38 et B,u 40.
(4) Arch. nat., C 18, 1. 62. Ibid., Bm 53.
(5) Les ordres privilégiés réunis comptaient 1,418 membres à l'Assemblée générale de Coutances.
(6) Le Tiers état comptait, à Coutances, 411 représentants.
(7) Lettre du subdélégué d'Avranches, de Montitier, à l'intendant, 16 mars 1789. Arch. dép., Calvados, C 6353.
(8) A Coutances, dit Montitier, la cérémonie commença « par un bruyant Veni Creator que j'entendis fort bien, et un discours du président, M. de Montchaton, que personne n'entendit ».
222 l'adresse de la noblesse
les trois ordres y délibérer en commun. Il fit appel à leur concorde pour conserver le principe de la monarchie, persuadé que nul n'attacherait de prix aux distinctions pécuniaires (*). A Coutances, en l'absence du bailli d'épée, le marquis de Blangy, septuagénaire et moribond, le lieutenant général du bailliage, Desmarets de Montchaton, dans une harangue longue et emphatique, où apparaissent de trop fréquentes traces de cette philanthropie larmoyante qui était alors à la mode, prêcha aux trois ordres la conciliation et une prudence toute normande dans leurs décisions. Partisan du sacrifice des privilèges pécuniaires, il réclama énergiquement la distinction entre les ordres, comme une barrière nécessaire entre le peuple et les entreprises du pouvoir absolu (2).
Aux discours succéda la formalité de l'appel nominal de tous les députés : elle fut très longue à Coutances, où la vérification des pouvoirs dura jusqu'au 19 mars (3). L'appel terminé, les trois ordres se séparèrent pour tenir leurs séances dans des locaux distincts. Ils eurent toutefois, pendant la durée de leurs assemblées particulières, des rapports assez fréquents entre eux. A Coutances, le clergé fit bon accueil aux députations de la noblesse et du Tiers état, mais les attendit et ne se dérangea que pour la noblesse. Dès le 20 mars, le Tiers, à l'unanimité et par acclamation, avait émis le vœu de s'unir aux deux autres ordres pour ne faire qu'un seul cahier. Mais la réalisation de ce vœu se trouva ajournée, par une tacite entente, et l'harmonie ne régna qu'à la condition de réserver pour Versailles la question de la fusion des cahiers (4). A Caen, dès le premier jour de la réunion, le 17 mars, l'ordre de la noblesse, sur la proposition du duc de Coigny, émit un vœu sur la nécessité des sacrifices pécuniaires et prit l'arrêté suivant : « L'ordre de la noblesse du bailliage de Caen, pour « cimenter l'union entre les ordres, a délibéré et arrêté de sup- « porter l'impôt dans une parfaite égalité, et chacun dans la « proportion de sa fortune, ne prétendant se réserver que les
(1) Discours du duc de Coigny à l'assemblée des trois ordres du bailliage de Caen, 16 mars 1789, imprimé, 14 p. Leroy, 1789.
(2) Discours du lieutenant général à Coutances, 16 mars 1789. Arch. nat., Ba35, 1. 70, publié par Pigeon, ouu. cité, p. 520 sqq.
(3) E. Bridrey, article cité, p. 99-102.
(4) Arch. nat., C 18, 1. 62. Procès-verbaux des trois assemblées séparées du clergé, de la noblesse et du Tiers état du bailliage de Coutances. — M. Bridrey croit qu'aucun des trois ordres ne tenait à cette réunion, le Tiers état moins encore que les deux autres, en raison de son infériorité numérique (411 suffrages contre 1,253 voix des ordres privilégiés). Art. cité, p. 103.