‹ La fin de l'ancien régime et les débuts de la révolution dans la généralité de Caen, 1787-1790Chapitre 262 sur 511 · ASSEMBLÉES DISTINCTES DES TROIS ORDRES · texte numérisé non relu

ASSEMBLÉES DISTINCTES DES TROIS ORDRES

« raie. Sur quoi, en applaudissant à l'excellente intention de « l'ordre du clergé, la noblesse a cru cependant ne pouvoir y « adhérer, et a arrêté que chaque ordre continuera la rédaction « de ses cahiers en particulier. . . » Uî.

Dès la première séance, la noblesse avait son siège fait : elle repoussait la fusion des cahiers parce qu'elle y voyait le prélude de la fusion des on lies. Il ne pouvait être question de concert et d'entente entre elle et le Tiers état, car il y avait entre eux divergence sur un point capital : le mode du suffrage au sein des Etats généraux. « Le vœu le plus général du Tiers, exprimé dans son cahier, était qu'on y délibérât par tête » (2). « Le vœu unanime de la noblesse était qu'on opinât par ordre...» (3) Ainsi dans les deux centres électoraux de la Basse-Normandie, les trois ordres firent leurs cahiers distincts et tinrent leurs assemblées complètement séparées.

Les deux assemblées du clergé présentèrent à Caen et à Coutances un caractère commun : hostilité du bas-clergé, qui formait la majorité, contre les hauts dignitaires et les gros bénéficiaires.

A Coutances, l'assemblée se réunit le 20 mars, dans la chapelle du grand séminaire, sous la présidence de l'évêque Talaru (4J. Autour de lui, l'évêque d'Avranches, Godard de Belbœuf, dom Gautier de l'Espagnerie, abbé régulier de la Luzerne, quelques archidiacres et chanoines des chapitres de Coutances, Avranches et Mortain formaient un groupe assez restreint, celui des épiscopaux. Le parti opposé, de beaucoup le plus nombreux, était bien résolu à écarter les prélats de la députation. A peine arrivés à Coutances, la veille de l'assemblée générale, les curés du Cotentin avaient tenu une réunion électorale assez houleuse dans l'église du séminaire et pris leurs dispositions de combat. Aussi écoutèrent-ils avec indifférence le discours onctueux de leur président, malgré ses prévenances et la sollicitude qu'il témoignait aux intérêts du bas-clergé (5). Les premiers actes de l'assemblée

(1) Réponse de l'ordre de la noblesse à la déclaration du clergé pour la réunion des cahiers. Arch. greffe de la Cour d'appel de Caen, Registre, et Arch. nat., C 17, 1. 38.

(2) Cahier du Tiers état du bailliage de Caen, art. G.

(3) Cahier de la noblesse du bailliage de Caen, article Pouvoirs.

(4) Procès-verbal de l'assemblée du clergé de Coutances. Arch. nat., C 18.

(5j M. Bridrey croit que ce discours a été remanié par l'évêque après son élection aux Etats généraux. Il ne ligure pas, d'ailleurs, au procès-verbal manuscrit de l'assemblée du clergé, et n'apparaît que dans le procès-verbal imprimé publié postérieurement, en mai 1789. Article cilè, p. 122, note 2.

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révélèrent l'esprit qui l'animait. Vainement les chapelains de l'église de Coutances prétendirent-ils siéger en personne : elle rejeta leur demande comme inconstitutionnelle. Elle décida ensuite de confier la réduction de tous les cahiers particuliers qui lui avaient été remis à une commission de trente-six membres, savoir : un commissaire pour chacun des vingt-huit doyennés des deux diocèses, un délégué pour chacun des trois chapitres de Coutances, Avranches et Mortain, un délégué des abbés, un des prieurs et chapelains, un des réguliers, un des ecclésiastiques non bénéficiers, un des curés de Bayeux. Ces commissaires choisirent le tiers d'entre eux pour rédiger le cahier unique du clergé : la sous-commission des douze comprit pour les deux tiers des membres appartenant au clergé des paroisses rurales (*). Aucun des deux évêques n'en fit partie. Cette élection très significative des commissaires faisait prévoir le choix des députés. Il y en avait quatre à élire par scrutins successifs. Les trois premiers élus furent choisis parmi les curés rédacteurs : Lelubois, curé de Fontenay, le 26 mars au matin ; Bécherel, curé de Saint-Loup, dans l'après-midi du même jour ; Lerouvillois, curé de Carantilly, le matin du 27 mars. D'heure en heure la situation des deux évêques s'était compliquée. Celui d' Avranches, froissé par l'élection de Bécherel, un des prêtres de son diocèse, qui avait engagé contre lui un procès au sujet d'un trait de dîme et qui avait obtenu gain de cause devant le Parlement de Rouen, n'attendit pas la fin des séances et quitta Coutances avec éclat. L'évêque président, Talaru, de plus en plus inquiet de son propre sort, rendit l'assemblée témoin de ses angoisses. Sans doute attendrie à la fin, celle-ci l'élut au quatrième tour de scrutin, dans la soirée du 27 mars. Mais les émotions de l'évêque avaient été telles que le lendemain il ne put présider la séance de clôture et que le lieutenant général dut aller recevoir son serment dans son palais, où l'avaient retenu un gros rhume et peut-être la honte d'une victoire tardive et sans portée.

A Caen, l'assemblée fut plus houleuse encore (2). « Eu égard aux personnes qui la composaient, dit un contemporain, elle

(1) L'abbé de Cussy, l'abbé de la Luzerne; Dubois, chanoine d Avranches ; d'Auchemail, pour les neuf ecclésiastiques non bénéficiers ; huit curés, ceux de Sainl- Louet, de Saint-Romphaire, de Saint-Floxel, de Mortain, de Saint-Laurent-de-Cuves, de Fontenay (Lelubois), de Carantilly (Lerouvillois), de Saint-Loup (Bécherel).

(2) Procès-verbal de l'assemblée du clergé du grand bailliage de Caen. Arch. greffe de la Cour d'appel de Caen. Registre 1. Cf. Arch. nat., B ' 27, 1. f5 et Bm 40.

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elle eut dû être plus tranquille; iî y régna un tumulte porté jusqu'à l'indécence » (l). « Je ne peux pas dire, écrivit Coigny à Necker, « que Messieurs les curés rassemblés (qui tous sont fort intéres- « sauts chacun individuellement dans sa paroisse) aient donné « l'exemple de la décence et de l'union aux deux autres ordres » (2>. Outre le procès-verbal au l lien tique de l'assemblée du clergé de Caen et la correspondance de Coigny, nous possédons sur cette réunion d'autres renseignements fort intéressants : les protestations successives adressées par l'évêque de Bayeux et son chapitre au ministre de la province, Villedeuil (3) ; une « lettre écrite de Caen le 21 mars 1789 à M. B. . . » et que j'attribuerais à Revel de Bretteville, procureur du roi au bailliage W; le Journal de Soulavie. Curé de Septvents au bailliage de Torigni depuis 1787, l'abbé Soulavie, qui était en même temps vicaire général de l'évêque de Châlons, s'associa avec passion au mouvement électoral de 1789 et joua un rôle des plus actifs dans l'assemblée du clergé de Caen, où il chercha vainement à se faire élire. Ses bulletins manuscrits, adressés au jour le jour à Necker, contiennent une relation fort curieuse des événements l5). En rapprochant ces documents divers, et en tenant compte des exagérations inspirées à leurs auteurs par l'esprit de parti, on peut reconstituer assez exactement les scènes vraiment dramatiques auxquelles donna lieu l'élection des députés du clergé.

Dans le diocèse de Bayeux, comme dans ceux de Coutances et d'Avranches, cet ordre était divisé en deux camps : l'évêque et les gros commendataires d'une part, les curés et les petits bénéficiers de l'autre. L'évêque de Bayeux, du Cheylus, qui passait pour avoir plus de 200.000 livres de revenu annuel, n'était pas des plus populaires. « Les curés lui en voulaient parce « que quelques-uns d'entre eux avaient plaidé contre lui pour « avoir une augmentation de traitement qu'il leur refusait malgré

(1) Esnault, Mémoires de la ville de Caen, t. I, p. 4.

(2) Lettres du duc de Coigny à Necker et Villedeuil. Arcli. nat, Ba 27, 1. 45. Ct Arch. château d'Harcourt, 1. 338. Lettre du même au duc d'Harcourt. (Le rédacteur du catalogue manuscrit de ces archives attribue à tort ces Ici lies au marquis d'IIéricy.)

(3) Arch. nat., Ba 27, 1. 45. Ibid., C 17, 1. 38. Arch. greffe de la Cour d'appel de Caen. Registre n° 4.

(4) Copie d'une lettre écrite de Caen le 21 mars 1789; pas de signature. Arch. nat., Ba27, 1. 45.

(5) Journal des élections du bailliage de Caen ; 7 pièces. Ibid., publiées par A. Brette dans La Révolution française, t. XXVII, p. 162-169. Cf. A. Mazon, Histoire de Soulavie,. naturaliste, diplomate, historien, t. II. p. 85-90.

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