‹ La fin de l'ancien régime et les débuts de la révolution dans la généralité de Caen, 1787-1790Chapitre 266 sur 511 · ÉLECTION DE TROIS CURÉS RURAUX · texte numérisé non relu

ÉLECTION DE TROIS CURÉS RURAUX

articles du cahier général, puis mortifié par l'accueil plutôt froid que sa lecture avait trouvé parmi ses auditeurs, Soulavie donna avec éclat sa démission de rédacteur. Il distribua une protestation imprimée contre la déloyauté des commissaires, demanda à prouver par témoins que plusieurs de ceux-ci avaient essayé de le corrompre par des présents, accusa les épiscopaux de « faire boire les curés dans l'abbaye ». La faction des commendataires tenta de le perdre. Une sentence du bailliage lui interdit l'assistance aux assemblées ; Mesnilgrand lui en fit fermer l'accès et le séquestra même pendant plusieurs heures dans une salle de son abbaye. A la prière des curés, et après rétractation publique de ses accusations, Soulavie rentra dans la chambre du clergé et put assister aux dernières séances. Mais il n'y joua désormais aucun rôle et ne fut pas élu aux Etats généraux, pas plus d'ailleurs que son rival Mesnilgrand. Ce furent trois curés ruraux qui rallièrent la majorité des suffrages (*).

Le secrétaire de l'assemblée, Lefrançois, curé de Mutrécy, fut le premier des trois députés. Le même jour (26 mars) fut élu le premier commissaire du bailliage de Caen, Levêque, curé de Tracy. Le Tellier, curé de Bonnœil et premier commissaire du bailliage de Falaise, fut nommé le 27 mars. La- rancune des curés contre l'évêque, son chapitre et les moines avait persisté jusqu'à la fin des élections. C'était la victoire du bas clergé et sa revanche contre les humiliations et les vexations qu'il avait endurées. Ces élections avaient un caractère démocratique indéniable : le premier ordre, « celui des gouvernants », était battu par le second, « celui des gouvernés ». Vainement l'évêque et le chapitre protestèrent-ils contre les décisions de l'assemblée électorale et refu-

(1) Les curés avaient leur siège fait avant l'ouverture de l'assemblée électorale, témoin les lettres de Soulavie, curé de Septvents, et de Le Tuai, curé de Saint- Vigorle-Grand, à Necker, 6 mars et 14 mars 1789 (voir ci-dessus, chapitre IX, p. 191-192). Leur entente persista pendant la durée de l'assemblée. Bisson, dans ses Mémoires, raconte, sur leurs manœuvres, des détails assez intéressants : « Les curés, dit-il, ne voulurent que des curés pour les remplacer. 11 en fallait trois pour le bailliage de Caen, et ceux qui furent désignés et qui réunirent la majorité des suffrages furent le sieur Lefrançois, curé de Mutrécy, Lévèque, curé de Tracy-Bocage, et Letellier, curé de Bonnœil. En prenant les trois lettres initiales de ces trois paroisses, ils en firent une espèce de mot d'ordre ou de guet assez singulier, au moyen duquel les curés s'assuraient mutuellement qu'ils étaient dans la même opinion sur le choix des députés à nommer. Le premier disait à l'autre : M'aimes-lu bien ? et l'autre devait répondre : Ma toute belle. Quand on s'était parlé ainsi de part et d'autre, on se serrait la main l'un à l'autre en signe d'union de cœur et de sentiment. » Mémoires, fol. 79 V.

l'assemblée de la noblesse a coutances 231

sèrent-ils de reconnaître les députés du clergé. Leur attitude fut blâmée par tous, même par le roi (1>.

Les deux assemblées de la noblesse, celle de Coutances comme celle de Caen, furent plus paisibles. A Coutances, l'ordre de la noblesse se réunit le 20 mars dans l'église des Capucins, sous la présidence du doyen d'âge, Plessard de Servigny (2). Le marquis de Caillebot la Salle, lieutenant général des armées du roi, dirigea bientôt les séances, en l'absence du grand bailli d'épée, le marquis de Blangy, vieillard qui s'éteignait alors dans un château des environs de Caen (3). L'assemblée élut pour secrétaire Frémin de Beaumont, procureur syndic noble du département de Coutances. Elle procéda le 21 mars à l'élection de onze commissaires chargés de la rédaction de son cahier. Chacun des dix bailliages secondaires devait fournir un rédacteur, et le onzième devait être élu par l'assemblée. Les suffrages tombèrent sur des hommes déjà initiés à l'administration et qui avaient tous joué un rôle plus ou moins actif comme présidents ou députés des assemblées de département ou comme procureurs syndics (*î. C'est parmi eux qu'allait être choisie la plus grande partie de la députation. Après trois jours de travail, ces commissaires, qui avaient eu à leur disposition de nombreux mémoires particuliers, soumirent à la discussion de l'assemblée les articles de leur cahier. L'élection des quatre députés aux Etats généraux prit quatre jours et fut des plus calmes. Pas la moindre querelle ne s'y éleva. Mais la majorité fut difficile à atteindre, les suffrages s'égarant sur une vingtaine de candidats (5). Sur quatre députés, deux seulement

(1) Lettre de Delessart, du 1er avril 1789, sur la surprise indignée du roi à cette occasion. Arcb. nat, Ba 27, 1. 45. L'évêque de Bayeux, en juin 1789, refusa de reconnaître l'ordre du clergé au sein des Etats généraux et d'adhérer à ses délibérations. Ibid.

(2) Procès-verbal de l'assemblée de la noblesse du bailliage de Coutances. Arch. nat., C 18, 1. 62. Ibid., B"1 53.

(3) Voir ci-dessus, chap. IX, p. 186, note 2.

(4) Commissaires-rédacteurs de la noblesse pour le bailliage de Cotentin. Coutances : Le Forestier de Mobecq ; Cérences : Le Forestier de Munevîlle ; Saint-Lô : d'Auxais de Montfarville ; Avranches : Artur de la Villarmois ; Mortain : de Vaufleury de Saint-Cyr ; Carentan : Le Maignan ; Valognes : Beaudrap de Sotteville ; Saint-Sauveur- le- Vicomte : d'Anneville du Vaast ; Saint-Sauveur-Lendelin : Achard de Bonvouloir ; Tinchebrai : de Gassé, du bailliage de Valognes (élu par l'assemblée à la pluralité des voix, vu l'abstention en bloc de la noblesse de celui de Tinchebrai) ; le onzième commissaire, élu aussi par toute l'assemblée, fut Michel de Chambert.

(5) Lettre du comte de Vassy, 31 mars 1789. Arch. dép., Calvados, série E, famille Vassy.

Page 1