LE CAHIER DE LA NOBLESSE DU COTENTIN
chique et le vote par ordre au sein des Etats généraux. Mais ils reflètent, sur beaucoup d'autres points, des sentiments et des préoccupations assez dissemblables chez les membres des deux assemblées. La noblesse du Cotentin, dont le cahier ne compte que vingt-quatre articles, se renferme dans un horizon très restreint. Elle proteste d'abord contre le Règlement du 24 janvier, parce qu'il a doublé la députa Lion du Tiers état et elle déclare ne lui accorder qu'une obéissance provisoire V). Elle est hypnotisée par une idée fixe : le maintien de ses privilèges honorifiques et pécuniaires sous un roi constitutionnel. Et ce qu'elle entend par régime constitutionnel, c'est le retour de l'ancienne monarchie tempérée par des Etats généraux périodiques, et de l'ancienne autonomie provinciale, incarnée dans les Etats provinciaux ; elle compte exercer, au sein des uns et des autres, une action prépondérante. Si elle offre un « don gratuit » pour parer aux besoins du moment, elle refuse d'être assujettie à la taille, « impôt contraire aux droits et aux franchises de la noblesse » {2\ Nul regard sur la situation des deux autres ordres : pas un mot des droits féodaux, des vices de l'organisation judiciaire, des souffrances du peuple, des questions sociales et économiques agitées par l'opinion. Confinée et comme emmurée dans son égoïsme de caste, la noblesse du Cotentin s'isole du reste de la nation ; l'intransigeance de ses commissaires, des Bonvouloir et des Sotteville, s'est retranchée dans cette hautaine déclaration comme dans une Bastille.
Le cahier de la noblesse du bailliage de Caen a à la fois plus d'ampleur et de générosité. Sans doute celle-ci réclame, en s'appuyant sur des précédents historiques, le maintien des trois ordres et celui du vote par ordre. Sans doute elle sollicite, sur la proposition d'un de ses membres, la création d'une décoration spéciale, d'une sorte de Légion d'honneur à son usage exclusif (3) ; sans doute, elle glisse à la fin de son cahier, à l'adresse des futurs Etats généraux, une timide prière pour la conservation « d'une
(1) « L'assemblée... a arrêté unanimement que l'obéissance provisoire qu'elle rend dans ce moment aux ordres du roi ne pouvait préjudiciel1 dans les réclamations et protestations qu'elle charge ses députés de faire aux Etats généraux sur l'atteinte qu'on a portée au droit inaltérable d'une représentation égale et légale de chaque ordre. » Noblesse du bailliage de Cotentin, art. 2.
(2) Ibid., art. 17.
(3) Instructions relatives au Bien public, art. 18. Voir ci-dessus, chap. IX, p. 194, la proposition du baron de Wimpfen.