LÀ FUSION DKS ORDRES
Quelques jours plus tard, un des députés du bailliage de Caen, le baron de Wimpfen, fit preuve d'une attitude moins intransigeante. Le 19 juin, la chambre de la noblesse, effrayée par les hardiesses du Tiers qui, l'avant-veille, venait de se déclarer Assemblée nationale, avait rédigé une adresse au Roi pour protester contre « l'esprit d'innovation » qui menaçait la Constitution; invoquant les « vrais principes, lois et usages de la monarchie »; elle s'élevait contre les prétentions du Tiers qui voulait s'attribuer « les droits réunis du Roi et des trois ordres ». Pour faire échec à cette adresse, votée par la majorité, le baron de Wimpfen en proposa une autre à la minorité. Cette protestation signée de quarante-trois membres déplorait l'inanité des efforts faits « pour déterminer la chambre de la noblesse à se renfermer dans l'expression de ses sentiments pour le Roi, et à écarter de ce discours tout ce qui pouvait rappeler l'idée d'une funeste division entre les ordres, présenter sur l'égalité des impôts des principes inadmissibles, et indiquer une dénonciation des démarches de l'un des ordres » f1'.
Le 25 juin la plupart de ces signataires s'agrégeaient au Tiers état. Wimpfen ne fut pas de ce nombre. Il était lié comme ses collègues de Basse-Normandie par son mandat impératif, et le 27 juin, à son entrée dans la salle des séances, il déposa comme eux, sur le bureau de l'Assemblée, un acte de réserve et de protestation (?). A cette date, la fusion des trois ordres était consommée. Lorsque l'intendant de Caen, Cordier de Launay, reçut le 8 juillet des ministres Barentin et Villedeuil la Déclaration royale du 23 juin, celle-ci était déjà lettre morte et la volonté du roi était frappée d'impuissance »3). Un mois plus tard, Villedeuil et Barentin envoyaient à l'intendant le récit de la séance du 15 juillet et un nouveau discours du roi, de ton tout différent. Louis XVI, comme « chef de la nation » venait témoigner sa confiance aux « représentants de la nation », et implorer leur assistance pour
(1) Mémoires, de Bailly, t. 1, p. 451. — Causes inconnues de la Révolution, par Robert, t. I, p. 313. Cf. Pezet, Bayeux à la fin du XVIIIe siècle, p. 110-111.
(2) Les députés nobles de la Basse- Normandie, réfractaires à la fusion des ordres, devaient adhérer, à la lin de juillet 1789, sur l'invitation de leurs commettants, aux délibérations antérieures de l'Assemblée nationale et prendre ensuite une part effective à ses travaux. Voir ci-dessous, chap. XII, p. 331.
(3) Arch. dép., Calvados, C 6317. A Granville, Quinette de Cloisel, « homme ardent et très démocrate », va le 14 juillet a la principale porte de la ville arracher le compte-rendu imprimé de la séance royale du 23 juin, affiché par le subdélégué Couraye sur les ordres de l'intendant. Ibid., C 6354. Cf. Arch. nat., D xxix, 8.
l'enthousiasme a la prise de la bastille 303
assurer le salut de l'Etat (lK Du 23 juin au 15 juillet, le pouvoir royal avait franchi une grande étape dans la voie de sa déchéance. Le 14 juillet la Bastille était tombée. La chute de cette forteresse, qui symbolisait le despotisme de l'ancien Régime, causa une profonde impression de joie dans la Basse Normandie. La ville de Bayeux, prévenue par un de ses députés, le baron de Wimpfen, envoya, le 23 juillet, deux adresses enthousiastes à l'Assemblée nationale et à l'hôtel de ville de Paris '2/. Elle félicitait la première « de ses lumières et de ses vertus patriotiques, des arrêts que la sagesse et l'honneur dictaient à cette réunion de héros citoyens, et qui étaient de sûrs garants à la liberté française ». Elle remerciait les chefs de la municipalité parisienne, « pères et libérateurs de la France, qui, au prix des plus grands périls, avaient scellé de leur sang la liberté du pays ». A Caen, des jeunes gens débarquent le 18 juillet par la diligence. Ils se disent députés de Rouen et portent au chapeau la cocarde nationale. Ils la font arborer à la jeunesse caennaise ; on va l'offrir ensuite aux échevins, au comte de Faudoas qui est très populaire, au duc d'Harcourt. Officiers et soldats du régiment d'Aunis s'en parent à leur tour ; une procession de gens décorés parcourt la ville musique en tête (\ La cocarde devient un passe-port obligatoire, sans lequel on est insulté dans la rue (*'. A Cherbourg, même fermentation. Le 21 juillet, les officiers municipaux, auxquels se joignent Dumouriez, maréchal de camp, commandant du Roi, le vicomte de la Bretonnière, brigadier, commandant en chef de la marine, et Deshayes, commissaire général des ports et arsenaux, se réunissent à l'hôtel de ville pour délibérer « sur les moyens de rendre plus éclatante et plus authentique la joie que vient de verser dans tous les cœurs l'heureuse nouvelle du jour ». Une assemblée générale des citoyens, tenue le 21 juillet dans l'église Notre-Dame, décide qu'une grand'messe sera célébrée le lendemain, qu'un Te Deum sera chanté le soir, qu'un feu de joie et des illuminations suivront. Une députa tion est envoyée à l'hôtel du gouvernement, où réside le duc de Beuvron ; elle lui
(1) Arch. dép.. Calvados, C 6317.
(2) Arch. comm., Bayeux. Registre de délibérations D i 13, et Arch. nat., C 88, 1.53.
(3) « La musique du régiment de Bourbon a accompagné le peuple par compagnie malgré les officiers du régiment. » Dufour, Mémoires et remarques, t. I, p. 31.
(4) Esnault, Mémoires de la ville de Caen. 1. 1. p. 7. — Cf. Arch. comm., Caen, carton 56. Lettre de Levallois, commis de l'intendance, à Levallois, entrepreneur à Cherbourg, 20 juillet 1789. ,