‹ La fin de l'ancien régime et les débuts de la révolution dans la généralité de Caen, 1787-1790Chapitre 337 sur 511 · Î2 LA ('-MANDE PEU'R DANS LE BOCAGE ET LA CAMPAGNE DE CAEN · texte numérisé non relu

Î2 LA ('-MANDE PEU'R DANS LE BOCAGE ET LA CAMPAGNE DE CAEN

confirme ses renseignements précédents, annonce « qu'il existe aux environs d'Aunay et dans le canton appelé Bocage une troupe de bandits que quelques-uns font monter à 12 à 1,500 hommes, qui attaquent les châteaux, brisent les meubles, brûlent les char tri ers et se portent aux excès les plus terribles », et il prend de sévères mesures pour assurer l'ordre dans la ville (l). Le 27 juillet, sur les dix heures du matin, une fausse alerte se produit à Cherbourg. Le bruit court qu'une troupe de 2.000 bandits se dirige vers la ville pour la piller. On bat la générale. La milice nationale en armes se porte sur la route de Tourlaville pour guetter l'arrivée de l'ennemi qui, dit-on, doit venir de Valognes. Elle en est quitte pour la peur et, par des nouvelles rassurantes, revient dissiper une alarme « sans objet comme sans vraisemblance » W. A Cairon, village voisin de Caen, les paysans organisent des patrouilles de nuit pour voir « si contre toute attente les brigands viendront du Bocage dans la plaine » (:>>. A Caen, on parle d'attroupements qui se forment dans le voisinage, de gens malintentionnés qui veulent démolir la petite boucherie sise au bourg l'Abbé (l). Le directeur de la mine de Littry écrit à la date du 4 août: « La forêt de Cerisy et les bois des environs sont farcis « de brigands auxquels on fait la chasse nuit et jour. Des détaehe- « ments de gens armés à cheval, tant de Bayeux que de Balleroy, « font des rondes et battent la forêt. » Une semaine plus tard il ajoute : « Depuis les patrouilles qui se font ici on n'a plus entendu « parler des brigands. On n'en a pas encore vu et tant mieux, « car nos paysans se fatiguent » i7>). Le péril est imaginaire, tout au moins fort exagéré par la rumeur publique. Le moindre incident a une répercussion intense. Apprend-on à Caen qu'une troupe de séditieux vient de détruire le colombier de la ferme d'Ajon, le 7 août, vite on croit à une nouvelle invasion de brigands (°). Un homme est arrêté aux landes de Montbrocq, près de Villers-Bocage ; on le trouve armé de pistolets. Il raconte que

(1) Arch. eoram., Carentan. Registre des délibérations, séances des 26. 27 et 29 juillet. A la suite de celle « 1 1 1 26, transcription de la lettre de Dumouriez.

(2) Arch. connu., Cherbourg, BB5, loi. 1(52. Registre des délibérations, 27 juillet 1789. Sur cette fausse alarme, voir une lettre de Dumouriez au président de l'Assemblée nationale, du là octobre 1790. Arch nal., V 4691.

(3) Arch. comm., Caen, BB 93. Registre des délibérations, 28 juillet 1789.

(4) Ibid., 30 juillet 17««».

(5) V.rch. dép., Calvados, Registre non inventorié. Copie île lettres du directeur de la mine de l.iltry, 1786 an II.

6} \rch. connu, Caen, RB9.1 Registre des délibérations, 7 août 1789.

l'arrestation du duc de coigny 323

1.500 hommes le suivent, prêts à mettre le pays à feu et à sang. La nouvelle se propage, amplifiée par les commentaires; elle arrive à Torigni qui envoie des messagers à la recherche d'informations plus précises et qui, dans la crainte d'un pillage, organise des patrouilles et « fait allumer la nuit des chandelles à toutes les croisées». f1)

Un des épisodes les plus dramatiques de la « Grande peur» en Basse-Normandie fut l'arrestation du duc de Coigny (2). Le 24 juillet 1789, pendant que les citoyens de Bayeux procédaient à la formation de leur garde nationale, une étrange nouvelle tomba à l'improviste dans la ville. Des gardes-pêche de Ver venaient d'arrêter deux individus sans passeports, qui demandaient à être embarqués pour les îles anglaises et offraient aux matelots « une bourse pleine d'or longue d'une aune ». Inquiétude et défiance immédiates, vive émotion populaire : il faut s'assurer de la personne des fugitifs, qui sont de prime abord suspects. Le lieutenant général de l'amirauté, Philippe Delleville, magistrat très populaire à Bayeux, et commandant provisoire de la milice en formation, part en voiture de poste vers la mer. Arrivé à la descente de Pierre-Solain, à deux heures de Bayeux, il rencontre une voiture attelée de quatre chevaux, entourée d'une escorte de paysans armés. Il reconnaît aussitôt les deux voyageurs qu'elle renferme : ce sont le duc de Coigny, député de la noblesse de Caen aux Etats généraux, et son secrétaire. Le duc explique sa situation. Parti de Versailles quelques jours auparavant pour régler des affaires personnelles à son château de Franquetot, dans le Cotentin, il a pris le chemin du retour vers l'Assemblée nationale. A son passage par Bayeux, il a été informé des troubles de Caen et des menaces proférées contre sa personne. Désireux d'éviter la traversée de cette ville, il a cru prudent de gagner la côte, de fréter une embarcation qui le mènerait à Honfleur ou au Havre, et lui permettrait de regagner Versailles. Arrêté par des pêcheurs, il demande à être mené chez le maire de Bayeux pour s'y justifier de toute accusation.

Delleville use de son autorité de magistrat pour renvoyer l'escorte, en lui promettant de garder les prisonniers. Mais,

(] Arch. comm., Torigni, D 36. Registre des délibérations, 6, 12 et 15 août 1789.

(2) Sur l'arrestation du duc de Coigny, voir Arch. comm., Bayeux, D 12. Registre des délibérations, 21 juillet 1789 et jours suivants. Ce document a été utilisé successivement par Pezet, Essais sur l 'Administration de la Justice dans le Bessin,p. 184 sqq., et Bayeux à lu fin du XVIIIe siècle, p. 118 sqq., et par Anquetil, Une Page d'Histoire bayeusaine, Philippe Delleville. Bayeux, 1877.

3?4 conséquences de la grande peur

convaincu de la sincérité des déclarations du duc et craignant que son arrivée à Bayeux n'y soit le prétexte d'une insurrection, il lui fait reprendre la route de Ver et protège son embarquement. De retour à Bayeux, Delleville devient l'objet des pires soupçons. Les exaltés l'accusent d'avoir favorisé l'émigration d'un prince. Sur le rapport de deux avocats, Duhamel de Vailly et Gandin de Villers, qui lui reprochent d'avoir violé ses engagements et sur les dénonciations d'un domestique de Chouains, il est arrêté et emprisonné. Un Comité général improvisé dans ces circonstances critiques nomme une commission spéciale, qui fait subir au prisonnier de longs interrogatoires. Son procès dure depuis quatre jours. L'émotion populaire croissant, Delleville est menacé d'un vilain parti, lorsqu'arrive dans la riuit du 30 juillet un courrier de cabinet extraordinairement envoyé de Versailles. Necker annonce aux officiers municipaux le retour de Coigny aux Etats généraux et les invite à « contribuer efficacement à faire rendre la liberté à Delleville ». De son côté le duc de Coigny expose au maire de Bayeux, dans une lettre attristée, son étonnement et ses regrets. « J'avoue, dit-il, que je me croyais fort à « l'abri que mes démarches, en aucun pays et surtout en Nor- « mandie, pussent être suspectes, ne m'étant jamais mêlé d'in- « trigues, ni même de tracasseries, faisant le bien quand je l'ai « pu ; j'ai toujours vécu, du moins je le croyais, avec une répu- « tation intacte. Jugez avec quel chagrin j'ai appris que j'avais « compromis aussi cruellement M. Delleville. Il me connaissait « bien et savait que, sans avoir l'honneur même d'être député, « j'étais incapable d'abandonner mon pays. Il faut être ou cou- « pable ou bien faible. Ce n'est pas à cinquante-sept ans qu'on « devient ni l'un ni l'autre. . . »

Pour calmer l'effervescence populaire, la municipalité lait imprimer et afficher ces lettres. Delleville est mis en liberté. Un arrêté du Comité général proclame son innocence et déclare qu'il a toujours été un citoyen sans reproche. La tranquillité renaît subitement, la défiance fait place à un enthousiasme sans bornes. Les sentiments les plus extrêmes se succèdent dans l'affolement général de tout un peuple.

Cette terreur contagieuse, née de périls imaginaires, eut de graves conséquences. Elle rendit le peuple inquiet et soupçonneux. Il serait excessif de dire avec Beugnot « que la peur des brigands enfanta le brigandage » (*). Elle devait au contraire faire surgir

(1) Beugnot, Mémoires, t 1, p. 47?. Kropotkiue me parait avoir mieux compris le

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