ANNULATION DES MANDATS IMPÉRATIFS DE LA NOBLESSE
de laisser à leurs députés le soin de tout faire pour assurer la concorde. Un délégué de la noblesse du bailliage de Vire, avait déposé au greffe du bailliage de Caen un arrêté signé de trentedeux gentilshommes « consentant des pouvoirs illimités et généraux aux députés de leur ordre » (i>. Le duc de Coigny put déclarer le 27 juillet à l'Assemblée nationale que les députés nobles de Caen « étaient autorisés à concourir au bien qu'elle opérerait, qu'ils prenaient donc voix délibérative et adhéraient à tout ce qui pouvait avoir été fait en leur absence » (2).
La noblesse du Cotentin, poussée par les mêmes mobiles, s'était réunie à Coutances autour d'Achard de Bonvouloir. La majorité, désireuse du bien général, consentit sans aucune restriction à l'égalité des impôts sans distinction d'ordres <*). Elle rappelait au roi l'état alarmant des provinces, le manque de subsistances. Elle se déclarait prêle à lous les sacrifices et donnait pleins pouvoirs à ses mandataires de travailler à l'extirpation de tous les abus <4).
En apportant à la tribune de l'Assemblée nationale les vœux de la Basse-Normandie favorables à la fusion des trois ordres et
(1) Arch. nat., C 89 et B1" 40. — Le 26 juillet « les citoyens nobles de la ville de Bayeux, persuadés que le concert de Ions les -eus de bien peut seul maintenir la chose publique et procurer la sûreté générale et individuelle, s'empressent d'offrir à leurs concitoyens tout ce qu'ils ont de force et de moyens pour parvenir à ce but. L'offre de leurs services est indéfinie, l'acceptation que leurs concitoyens sont suppliés d'en faire sera la preuve et le prix de cet amour patriotique qui ne l'ait de fous les amis du bien public qu'un intérêt, qu'une âme et qu'un cœur ». Cette adresse, apportée à l'hôtel de ville pour calmer la défiance de la population, est une manifestation analogue à celle de la noblesse viroise, et explique comme elle les déclarations de Coigny à l'Assemblée nationale. Arch. coinm., Bayeux, I) i 12.
(2) Déclaration du duc de Coigny à l'Assemblée nationale, 27 juillet 1789. Arch. nat, Bm40.
(3) Cent quinze gentilshommes du Cotentin, assemblés à Coutances le 20 juillet 1789, avaient donné à leurs députés « une ampliation de pouvoirs ». Compte-rendu à leurs commettants par les députés de la noblesse du grand bailliage de Cotentin aux Etats généraux de L7H9. Paris, 1791.
(4) Déclaration d'Achard de Bonvouloir à l'Assemblée nalionale, 28 juillet 1789. Arch. nat., Bm 58, publiée par Hippeau, ouv. cité, tome VI, p. 91. « La noblesse du Cotentin m'a ordonné de déclarer à l'auguste assemblée que son vœu le plus cher est le bien général ; elle veut que ses députés y concourent avec le plus entier abandon de toute prétention particulière. » Le 27 juillet, un autre député de la noblesse du Cotentin, Beaudrap de Sotteville, avait écrit aux échevins de Cherbourg pour se disculper d'avoir employé, dans un bulletin public, des expressions injurieuses à l'adresse du Tiers état, et se justifiait par une « profession de foi » dans laquelle, après avoir applaudi à la réunion des ordres, « si longtemps attendue et à laquelle la France devrait son salut », il promettait « de se donner tout entier aux grands travaux qui devaient opérer la régénération de l'Etat ». Arch. comm., Cherbourg, AA 54.
332 LES PRÉLIMINAIHES DE LA Mil 1)1 1 AOUT
à la destruction des iniquités de l'ancien régime, Coigny et Bonvouloir préparaient la nuit du J août IV . L'élan généreux des
députés nobles qui dans celte nuit fameuse abolirent le régime féodal ne Eut donc point, en ce qui concerne les députés de Basse- Normandie, un mouvement absolument spontané, mais un acte réfléchi provoqué par les instances de leurs commettants euxmêmes '-.
Dans l'attente de la Constitution que l'Assemblée avait promise au pays el à l'élaboration de laquelle elle devait consacrer de longs mois, des institutions révolutionnaires, au caractère provisoire, surgirent pour le maintien de l'ordre el de la sécurité publique. Emancipés par la déchéance du pouvoir central, par la désertion de l'intendant, la retraite ou l'inertie des subdélégués, l'effacement de l'administration provinciale, les pouvoirs locaux s'organisèrent pour gouverner au milieu de la tourmente. Pendant six mois de crise, la nation en armes se fit partout dépositaire de l'autorité publique, grâce à la double création d'organismes spontanément éclos sur tous les points : les Comités nationaux permanents et les milices nationales. Cette révolution à forme municipale eut son plein épanouissement dans le ressort de la généralité de Caen.
(1) Les députés de la noblesse du Colentin déclarèrent deux ans plus tard, dans leur Compte-rendu ù leurs commettants, qu'ils n'avaient point pris pari « au délire de la uuil désastreuse du 1 aoûj ».
(2) Parmi les événements locaux de Basse-Normandie qui précèdent et expliquent la nuit du 1 août, il Tant citer les abandons de droits féodaux que plusieurs seigneurs du bailliage de falaise, pour sauver leurs châteaux du pillage, fîrenl à leurs vassaux, par actes notariés du 22 au 20 juillet 1789. .le possède le texte de cinq de ces actes (conservés aujourd'hui dans l'étude de Mc Pételle. notaire à Falaise). M. Lelièvre, à qui j'en dois la communication, a publié l'un de ces actes, celui du marquis de Ségrie, 22 juillet. (Voir ci-dessus, p. :!1S, noie 2.) Les autres actes de renonciation, encore inédits, sont ceux de Coulibœuf de Blocqueville (24 juillet), de la Fresnaye des Ifveteaux (25 juillet), <\u chevalier d'Oilliamson et d'Alexandre de Chéneviéres- Saint- Denis (26 juillet). — L'acte de renonciation du comte de Vassy, auquel il esl fail allusion ci-dessus, p. 320, n'a pas été retrouvé.