‹ La fin de l'ancien régime et les débuts de la révolution dans la généralité de Caen, 1787-1790Chapitre 349 sur 511 · RÉORGANISATION DU COMITE DE BAYEUX · texte numérisé non relu

RÉORGANISATION DU COMITE DE BAYEUX

livre. Une foule en tumulte s'était portée au grenier à sel en proférant des menaces de destruction ; elle s'était ruée ensuite à l'hôtel de ville pour y assiéger le Comité et avait lancé des pierres sur le détachement de la garde (5 août). Pour sortir de la crise, le Comité national du 25 juillet, qui se déclarait la seule « autorité légalement constituée », résolut d'en appeler à la décision des deux députés bayeusains à l'Assemblée nationale, le baron de Wimpfen et Delauney. Ceux-ci s'empressèrent d'intervenir. « L'Assemblée, écrivaient-ils, a eu déjà l'occasion de décider « que la mission des électeurs était finie avec les fonctions qu'ils « avaient remplies en nommant des députés aux Etats généraux. « MM. les Electeurs s'empresseront sans doute de renoncer « désormais à une prétention qui ne pourrait qu'augmenter les « troubles qu'il est si instant de faire cesser». Ils ajoutaient que l'Assemblée, dont le bureau des rapports possédait déjà plus de 3.000 mémoires, n'avait pas le temps de s'occuper de cette question, mais que, si la division durait, ils feraient toutes les démarches pour obtenir un « décret confirmatif du maintien du Comité ». La victoire semblait rester au Comité national ; mais l'opposition ne désarma que devant le renouvellement de celui-ci. Après la démission de plusieurs échevins et notables et la retraite volontaire de la plupart des députes des corps et des paroisses, les officiers municipaux, prenant en considération « le vœu public », invitèrent le clergé, la noblesse, le bailliage et les paroisses à s'assembler le 13 août « pour nommer quatre députés chargés de former, avec le corps municipal, le Comité national permanent pour concourir au bien et maintien de la chose publique ». Ce Comité, ainsi réorganisé sur la base de l'élection, s'adjoignit trois officiers de la garde nationale élus par leurs soldats ; il déclara tous ses membres inviolables et se refusa à recevoir, avant la formation des nouvelles municipalités promises par les Etats généraux, aucune motion tendant à attaquer sa constitution propre. Un règlement en 26 articles, publié le 21 août, organisa l'action de ce Comité tf).

Peu de temps après son établissement, le Comité national de Caen vit aussi sa composition modifiée à la suite d'un événement tragique ; l'assassinat du vicomte de Belzunce, major du régiment de Bourbon (2). Ce jeune officier, neveu de l'ancienne abbesse

(1) Arch. comm., Bayeux, Registre des délibérations, Di12 (26 juillet au 21 août 1789).

(2) Sur l'assassinat du major de BelzAince, il faut consulter : 1° Les documents officiels contemporains, savoir : le Procès-verbal inséré au registre des délibérations

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de la Trinité, arrivé à Caen en février 1789, s'y était vite rendu impopulaire. Sa morgue, son attitude hautaine, sa dureté lui avaient valu de nombreuses haines. Il n'avait négligé aucune occasion de les attiser. Il mettait une persistance téméraire à accompagner les détachements de son régiment qui escortaient les convois de grains sortant de Caen par la porte de Vaucelles, aux grondements de la colère populaire. Il avait pris une part active à la répression de l'émeute du mois d'avril. On l'accusait d'avoir fait imprimer un libellé intitulé « Hommage d'un vrai citoyen à la fidélité du soldat français », où il incitait les soldats à tirer sur le peuple. Un jour de fête patriotique au faubourg de Vaucelles, où l'on élevait une pyramide en l'honneur du rappel de Necker (*), il avait, sous prétexte de maintenir la tranquillité publique, troublé les réjouissances populaires par les patrouilles de ses grenadiers. Il s'y était montré impatient et nerveux,

municipales do Caen, Arch. connu., Caon, BB 93, loi. 70-73 et 110-112; — Récit de ce qui s'est passé à Caen, au Comité, les 11 et 12 août 1789, ms. 8 p., signé Guéroult, secrétaire en chef, avec lettre d'envoi du 19 août an Comité des rapports. Arch. nat, Dxxix -29 ; — l'Extrait du Procès-verbal da Comité général et national de la ville de Caen, relatif à la mort de M. de Belzunce imprimé, Caen, Le Roy, 1789, in-8u); — ordre d'incarcération de Belzunce au château de Caen : rapport d'Etienne, commandant du poste du château, sur l'incarcération de Belzunce et sur son enlèvement par la foule, 12 août 1789 : inventaire des effets trouvés dans la prison de Belzunce. 12 août 17S9 (Arch. dép., Calvados, B non inventorié) ; — dossier de procédure contre du Belloys, la femme Sosson et Hébert, 23 pièces (Arch. nat., D xxix 4, 58) ; — 2° Les récils des témoins oculaires et des contemporains : Relation de ce qui s'est passé à Caen dans la nuit da 11 au 12 août 17S9. Lisieux, Mistral, in-4", 16 p. (apologie écrite par les officiers du régiment de Bourbon);— Esnault. Mémoires sur la ville de Caen, p. 12-14 (Bibl. comni., Caen, ms. 276); — Renée. Mes Souvenirs, p. 4-9 (ms. Haussoulier) ; — Bisson, Mémoires, fol. 82 (Bibl. comm., Baveux, ms. 23) ; Dufour, Mémoires et Remarques, t. I, p. 33-52 (ms. Lemale) ; — Abrégé chronologique des choses mémorables arrivées à Caen. publié par E. de Beaurepaire ; — Annuaire des cinq départements de Normandie, 189U, p. 374-37(5 (récit de Jean Manoury, libraire à Caen) ; — Mémoire, par Mc du Belloys, avocat en Parlement, 1789. ms. in-fol., 14 p. (Bibl. comm., Caen, ms. 100, et Arc nat., D xxix1,ls 4, 58 . Belloys se défend d'avoir participé au meurtre de Belzunce) ; — Détail véridiqae de la mort du comte Henri de Relzunce, major en second du régiment de Bourbon. Paris, 1789, in-12, 8 p. (extrait d'une lettre de Caen du 14 août 1789j ; — Extrait d'une Requête de la Société populaire de Caen, par un de >es membres, le citoyen de la Rue, ancien premier capitaine de la garde nationale. 18 frimaire an XI (Bibl. nat.. nouv. acq. fr. ms. 4401 ; de la Rue raconte le rôle qu'il joua dans l'affaire Belzunce) ; — 3° Les journaux de l'époque : Le Journal des Révolutions de Paris. n° du 22 août ; Le Moniteur, année 1789, n° 30 ; Le Mercure de France, n0' des 22 août et 12 septembre 1789. — Voir aussi Dumouriez. Mémoires, éd. Berville. t. II, p. 52-51; Chateaubriand, Mémoires d outretombe (éd. Biréi, t. II, p. 17: F. Vaultier. Souvenirs de l'Insurrection normande. Appendice, p. 299-303 ; et E. de Beaurepaire. L'Assassinat du major de Belzunce. Revue de la Révolution. 1884, I. III, p. 109-129, et t. IV. p. 26-17.

(1) Sur cite fête du 29 juin 1789 et les inscriptions qui ornaient la pyramide, voir d'intéressants détails dans le ms, de Dufour, Mémoires el Remarques, I. I, p. 30.

l'émeute du 11 août 1789 345

allant jusqu'à tirer sur un citoyen un coup de pistolet dont heureusement l'amorce ne partit pas. Cette aventure lui avait valu plusieurs jours d'arrêt et le redoublement de la haine publique. Il ne pouvait souffrir que la garde nationale se fût emparée du château et se vantait de le reprendre bientôt. Des bruits étranges couraient sur ses projets : son insistance à coucher à la caserne depuis plusieurs nuits, le sens énigmatique d'un serment qu'il avait fait prêter à ses troupes, le rassemblement présumé de cartouches et de munitions de guerre, tout le rendait suspect au peuple (l). De telles imprudences avaient déterminé le Comité national à solliciter du duc d'Harcourt l'éloignement deBelzunce ; il refusa de partir. Le moindre incident pouvait déchaîner l'émeute.

Le 11 août, deux soldats du régiment d'Artois, se trouvant de passage à Caen, s'attablaient au cabaret avec deux soldats du régiment de Bourbon. Ils portaient à la boutonnière une médaille à l'effigie de Necker dont la municipalité de Rennes les avait décorés. Une rixe éclata bientôt, leurs décorations furent arrachées. Ils allèrent se plaindre au Comité général, qui en référa au duc d'Harcourt. On leur rendit leurs médailles et leurs agresseurs furent punis. L'affaire paraissait réglée. Il était une heure de l'après-midi.

Sur les trois heures, un autre soldat du régiment d'Artois, caché à Vaucelles, se plaint d'avoir été menacé et maltraité par le major du régiment de Bourbon. La fermentation augmente. La foule s'assemble rue Saint-Jean et place Saint-Pierre ; elle demande à grands cris le départ deBelzunce.

A dix heures du soir, un coup de fusil donne le signal de l'émeute. Une sentinelle de la garde bourgeoise l'a tiré au pont de Vaucelles sur un officier du régiment de Bourbon qui s'obstine à passer malgré la consigne et qui joint les menaces à la résistance. Cet officier est tué. Le tocsin sonne aussitôt, l'alarme se répand. Le peuple court à la citadelle, y enlève de force des armes, des munitions, en déloge les canons. Il envahit la salle du Comité

(1) Peu après la mort de Belzunce, parut un libelle intitulé : Les nouveaux pro jets de la cabale dévoilés, ou Lettre du prince de Lambesc au marquis de Belzunce. interceptée trois jours après la mort de ce dernier, pièce imprimée, in-16, 15 p., de l'imprimerie de la municipalité de Caen, Bibl. nat., Lb 39 2280. Cette lettre, censée écrite de Vienne le 30 juillet par Lambesc, mettait Belzunce au courant des efforts des alliés pour envahir la France « et chauffer les culottes aux impudents qui les ont contraints de reculer ». L'origine de ce document, « surpris au chef d'une troupe ambulante de chanteurs étrangers », me paraît très suspecte.

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national, alors en séance de nuit. Bientôt arrive Belzunce qu'on vient d'arrêter aux casernes, et qu'escorte un détachement de la garde nationale. On le met en accusation : pins de cent voix le somment de mettre bas ses armes. 11 tombe sur une chaise, « la tête clans les deux mains, comme un homme affaissé de fatigue ». Dans le vestibule, dans la cour de l'hôtel de ville, au dehors le peuple impatient gronde : il veut briser portes et fenêtres, envahir la salle des séances, arracher Belzunce au Comité qu'il accuse de trahison. La résistance vigoureuse des volontaires nationaux l'écarté et la refoule sur la place Saint-Pierre. Le Comité décide que Belzunce, gardé comme otage, sera conduit au château sous bonne escorte ; il arrête aussi le départ du régiment de Bourbon, par trop impopulaire. Le matin du 12 août celui-ci quitte la ville, ne laissant aux casernes de Vaucelles que les deux soldats enfermés pour l'affaire des médailles. Une bande de furieux les en arrache pour les amener au château, où on les confronte avec Belzunce (l). On s'empare de sa personne, malgré la résistance de la garde (2>, on le traîne jusqu'à la place Saint-Pierre. Il y est bientôt massacré par une foule en délire, qui le lapide à coups de crosse de fusils et tire à bout portant de nombreuses balles, dont plusieurs blessent les spectateurs. Ses assassins s'acharnent sur son cadavre et déchargent sur celui-ci plus de cent cinquante coups de fusil. Sa tête est séparée du tronc et promenée en triomphe au bout d'une pique (**) ; on le mutile et on se dispute ses dépouilles sanglantes {]\

(1) Belzunce «Hait accusé par la rumeur publique d'avoir donné l'ordre à ses soldats d'arracher ces médailles.

(2) Dans son rapport du 12 août, Etienne, commandant du poste, déclare qu'il n'a cédé que devant la force et sous la menace de la foule armée qui voulait massacrer la garde entière au cas de plus longue résistance.

(3) « Mon bataillon, écrit Renée, arrivait dans ce moment-là même sur la place Saint-Pierre. Il me semble voir encore les pieds et les mains de M. de Belzunce promenés au bout des baïonnettes de fusils, surtout cette belle et jeune tète, aux cheveux poudrés, dont les traits conservaient encore, malgré la mort, un air de noblesse et de fierté. » Pour préciser ses souvenirs, il ajoute : « J'ai vu, de mes deux yeux vu, le cœur de M. de Belzunce entre les mains d'un jeune homme de 18 ans environ, nommé D..., plâtrier de son état. Ce jeune homme, d'un teint blême, les cheveux et les sourcils d'un blond filasse, était en chemise, la tête et le cou nus ; il avait les bras retroussés, ensanglantés jusqu'au coude, et faisait sauter le cœur dans ses mains comme une balle, avec une joie féroce. » Mes Souvenirs, p. 8 et 9.

(4) Arch. comm., Caen, BB 93. Registre des délibérations, 12 août 1789. — On lit dans les Mémoires d'Oulre-tombe, de Chateaubriand, t. II, p. 17 : « A Caen, on se rassasia de massacres et l'on mangea le cœur de M. de Belzunce. » On a prétendu que '(tic accusation était fausse. Il est certain que des atrocités sans nom furent commises sur le cadavre de Belzunce. Une sage-femme de Caen, Joséphine Sosson,

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