CAEN CHEF-LIEU DE DÉPARTEMENT
résidant sur le territoire des circonscriptions nouvelles, se réunirent aussitôt pour désigner les cinq chefs-lieux nouveaux. Des compétitions se produisirent entre les villes principales des trois départements occidentaux. Si, dans le département d'Alençon, cette ville vit s'élever en face d'elle les prétentions de Sées et d'Argentan, ni Tinchebrai, ni Fiers, ni aucune des localités détachées de l'ancienne généralité de Caen ne se posa en rivale : leur médiocre importance et l'excentricité de leur situation ne leur permettaient point de telles ambitions. Dans le département de Caen, le choix ne semblait pas douteux. Siège de la généralité» puis en dernier lieu de l'Assemblée provinciale de Basse-Normandie, située au centre du nouveau -département, Caen en était le chef-lieu tout indiqué. Son importance ancienne, le renom de son Université, sa population, sa facilité d'accès, la grandeur de ses édifices publics, la puissante sympathie des ducs d'Harcourt et de Coigny, tout la désigna pour cet honneur (W. Elle se le vit toutefois disputer par deux villes, Lisieux et Vire. Lisieux, ville épiscopale, fit de pressantes démarches pour joindre à son évêché le siège de l'administration départementale ; elle ne put ni obtenir l'un, ni garder l'autre (2). Vire, malgré sa chétive importance, aspirait aussi au rang de chef-lieu. N'était-elle pas la patrie du vaudeville et ne comptait-elle pas des enfants illustres comme Flaust, le dernier commentateur de la coutume de Normandie? Ne pouvait-elle devenir l'entrepôt du Maine, de la Bretagne et de la Normandie? Les connaissances de ses habitants, leurs lumières politiques, civiles et naturelles le cédaient-elles à celles des Caennais? Sans s'arrêter à ces considérations, l'assemblée des députés réunis le 18 décembre sous la présidence de Coigny fixa à Caen le chef -lieu du département (3). Vire protesta contre cette décision ; un avocat, Michel Le Besnerais, se fit l'interprète des ressentiments de ses concitoyens, indignés d'être traités « de marchands de caudelée, de mangeurs de bouillie de sarrasin ». Il reprocha à Caen de mépriser et d'insulter, sous le nom de « bourgades renforcées » des villes qui avaient fait sa fortune, creusé son canal, payé ses impôts et bâti ses édifices (*).
(1) Observations soumises à .Y .Y. .S'.S. de l'Assemblée nationale par la Commission intermédiaire provinciale de Basse-Normandie (en faveur de Caen). Arch. nat., D iv 21, 1. 230.
(2) Le Brethon, La Formation du déparlement du Calvados, p. 89.
(3) Lettre du duc de Coigny, 18 décembre 1789. Arch. nat., Divbisl, 1. 23.
(1) Aux Observations sur lu division territoriale de la Normandie et sur le départernenl île Caen eu particulier, présentées /»//■ les députés extraordinaires de lu commune de
LA LUTTE POUK LE CHEF-LIEU EN COTENTltf 411
I )ans le département de Côtëntin, la lutte fut plus vive encore. En novembre 1789, lorsqu'on croyait a la formation de six départements, la petite ville d'Avranches, située à l'extrémité de la province, avait adressé à l'Assemblée nationale un mémoirereprésentant qu' « elle était nécessairement le point central d'un des six départements décrétés par les députés de Normandie » et organisé une propagande assez active en faveur de son vœu 0). Mais SeS prétentions devaient vite céder devant les revendications plus pressantes et plus motivées de deux villes rivales, Coutances et Saint-Lô. Le 17 décembre, trois députés extraordinaires de Coutances produisirent un factum imprimé intitulé Observations sur le chef-lieu du Cotentin. Ils y proclamaient le droit absolu de leur ville à être ce chef-lieu. Faisant ressortir l'importance historique de Coutances, la possession de l'évêché et du siège présidial, l'existence du vaste couvent de Dominicains prêt à contenir les divers services administratifs, ils rappelaient que cette ville avait été le lieu de réunion des députés de dix bailliages à la ronde et le berceau de la députation du Cotentin aux Etats généraux W. Le lendemain, 18 décembre, l'assemblée des députés du département réunie aux Capucins, sous la présidence de l'évêque de Coutances, mit aux voix la question du chef-lieu. Un membre proposa de décider l'alternat entre les divers districts, comme le permettait le décret du 9 décembre 1789. Vieillard, député de Saint-Lô, s'éleva contre cette proposition, en exposant les inconvénients qu'entraînerait le déplacement perpétuel des administrateurs et des archives. Son observation prévalut ; il fut arrêté que, laissant le choix de l'alternat ou d'un chef-lieu définitif à la première assemblée administrative du département, on se bornerait à désigner le siège provisoire du Directoire. Sur quatorze votants (8), Coutances réunit sept suffrages et Saint-Lô autant. Les députés de Coutances s'opposèrent à une proposition de tirage au sort et l'on convint
Caen à l'Assemblée nationale, 5 décembre 1789 (pièce imprimée, 16 p.), Le Besnerais opposa, le 20 décembre, une protestation intitulée : Réponse que fournit aux Etats généraux un habitant de la ville de Vire aux observations de MM. de la commune de Caen sur la division, etc. Arch. nat., D ivbis 5, 1. 173.
(1) Délégation d'Avranches à Granville sur cet objet, 23 novembre 1789. Ibid., Divbis10, 1. 231.
(2) Lepingard, Une Paye île l'Histoire de Saint-Lô, Annuaire de la Manche, 1836.
(3) L'assemblée aurait dû compter 17 suffrages, mais le baron de Juigné étail absent ; Ango, député de Saint-Sanveur-le-Vicomte, s'était retiré au début de la séance; Pouret-Roquerie, député de Saint-Snuyeur-Lendelin, présent, s'abstinl de yoter.