CONFUSION ET IRREGULARITES DES ASSEMBLEES PRIMAIRES
élans d'une liberté impatiente de la règle allaient se donner carrière, l'ordre subirait plus d'un fléchissement? Et faut-il s'étonner si cette consultation de la première heure d'un suffrage censitaire encore peu éclairé fut accompagnée d'incidents isolés qui la troublèrent superficiellement, sans altérer d'ailleurs la sincérité de ses résultats ?
Il fallait compter d'abord avec l'inexpérience de citoyens débutant dans la vie publique. Les formalités électorales prescrites par le décret du 22 décembre 1789 étaient si longues et si compliquées que plus d'une assemblée s'y embrouilla. Dans la Manche, à Quibou, à Marigny, à Saint-Denis-le-Gast, à Saint-Sauveur-Lendelin, le président et les scrutateurs furent élus par acclamation, contrairement au décret et le serment civique ne fut pas prêté. A Lessay, l'appel nominal des votants avait été si précipité et si confus que la plupart d'entre eux n'avaient point eu le temps de prononcer la formule sacramentelle ; des discussions avaient surgi sur la régularité de la procédure et le curé de Saint-Germain-sur-l'E, président, avait levé brusquement la séance, emportant l'urne et laissant les opérations inachevées. Ailleurs, à Saussemesnil, trois électeurs sur huit n'avaient été nommés qu'à la pluralité relative ; à la Rondehaye, on avait procédé au vote par acclamation tt». Dans l'Orne, le curé d'Athis, Josset, avait été élu président par une majorité relative de 101 voix sur 234 votants et contraint, il avait dû s'incliner devant une assemblée qui ne voulait pas recommencer le scrutin (?). On ne voulait ni séjourner longtemps au chef-lieu, ni y revenir et l'on abrégeait les formalités. Un différend s'éleva, dans l'assemblée de Ver, entre cette commune et Langronne d'une part et les cinq autres communes du ressort ; les deux premières vou-
Tinchebrai (Arch. dép.. Orne. L 388), permettent une détermina' ion précise. Dans le canton d'Athis, la section d'Athis (8 électeurs, 841 citoyens actifs) compte 234 votants ; celle de Berjou (5 électeurs, 494 citoyens actifs), 185 votants. L'assemblée de Fiers (8 électeurs, 771 citoyens actifs), ne s'éleva qu'à 84 membres après le départ des électeurs d'Aubusson et de Saint-Georges-des-Groseillers. Il semble aussi que les défaillances, au cours des séances prolongées, furent nombreuses : l'assemblée de la Carneille tombe rapidement de 130 votants à 50. A Saint-Pierre-de-Tinchebrai, 139 citoyens actifs se réunissent le matin du 15 juin pour nommer 8 électeurs ; le soir du même jour ils ne sont plus que 46. Le. premier des huit avait obtenu 114 suffrages, le dernier n'en recueillit que 24.
(1) Registre de la Commission royale. Rapport des commissaires du roi sur leurs diverses opérations, 12 juin 1790, fol. 11-12. Arch. dép,, Manche, série L non inventoriée.
(2) Jbid., Orne, L 388.
458 HOSTILITÉ DES GAMPAOffBS contre les villes
laient soumettre le litige aux commissaires du roi, mais les électeurs des cinq communes qui formaient la majorité de l'assemblée déclarèrent qu'ils ne pouvaient toujours être en route et continuèrent les opérations électorales ' .
Parfois des rivalités entre communes voisines amenèrent des conflits regrettables au sein des assemblées ; les électeurs des villages jalousaient ceux du chef-lieu et le moindre prétexte était bon pour une rupture. Les électeurs de Saint-Georges-des- Groseillers et d'Aubusson quittèrent l'Assemblée de Fiers sans remettre leurs listes et sans donner le motif de leur retraite'2). Les gens de Bernières, maltraités à l'assemblée de Luc, refusèrent d'y retourner fl).
Les campagnes étaient en général hostiles aux villes. C'était le Tiers état urbain qui l'avait emporté dans les assemblées préliminaires des bailliages aux élections des Etats généraux. Pour prévenir le retour d'un semblable échec, les ruraux ne voulaient plus être confondus avec les citadins et réclamaient une circonscription électorale distincte. En formant les trois sections de Bayeux et les quatre sections de Vire, les commissaires y avaient fait entrer des villages de la banlieue. Leur décision souleva de vives protestations. A Bayeux, de graves dissentiments éclatèrent dans l'assemblée électorale des Capucins, entre les bourgeois et les députés des campagnes, qui se croyaient lésés. Le 29 mai, le maire de Magny, les officiers municipaux des communes de Guernon, Longues, Marigny, Saint-Germain-des- Entrées, Sommervieu et Saint-Germain-de-la-Lieue se plaignirent à l'Assemblée nationale « de la part insuffisante que la campagne avait eue aux sections de la ville ». Ils accusaient les agents du pouvoir exécutif d'avoir frauduleusement dépouillé vingt paroisses de l'avantage d'avoir des électeurs de leur état. La ville de Bayeux, a joutaient -ils, « est intéressée à la conservation d'un corps qui vient de manifester des sentiments réprouvés par le patriotisme de tous les bons citoyens du département » W.
(1) Procès-verbal de l'assemblée primaire électorale de Ver (canton de Cérences). Arch. nat., Div 27, 1. 394. — Cf. Arch. dép., Manche, série L non inventoriée, dossier identique. Le Comité de constitution ordonna aux commissaires de faire annuler les opérations; une nouvelle assemblée fut tenue à Ver le 11 juin.
(2) Arch. dép., Orne, L 388.
(3) IUid., Calvados, série L non inventoriée.
(4) Plainte de Jean Comin, maire de Magny, 29 mai 1790. Extraits des procès-verbaux des délibérations des paroisses sus-visées, avec mémoire; collectif du 31 mai 1790. Arch. nat., Div 21. — Cf. une lettre des commissaires du Calvados à l'Assemblée nationale, 3 juin 1790. Ibid., F1 c III, Calvados 1.