‹ La fin de l'ancien régime et les débuts de la révolution dans la généralité de Caen, 1787-1790Chapitre 459 sur 511 · LA FÊTE DE LA FEDERATION ET L'UNITÉ NATIONALE (JUILLET -AOUT · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE LA FEDERATION ET L'UNITÉ NATIONALE (JUILLET -AOUT

La Fête nationale de la Fédération est contemporaine de l'avènement du nouveau régime administratif. Préludes de la Fédération en Basse- Normandie. L'idée de fraternité dans les Assemblées provinciales ; dans les cahiers de doléances du Tiers état. Les conférences fraternelles des villes de la généralité de Caen, relatives aux subsistances. Les confédérations patriotiques des milices nationales au lendemain de la Grande Peur. Atteinte portée au particularisme régional par la réforme administrative. Les menaces de la contre-révolution. L'appel du roi.

Décret du 5 juin 1789. L'invitation de Bailly aux municipalités. Projets antérieurs des villes normandes. Date de la fête fixée par Paris. Préparatifs et célébration de la fête de la Fédération dans les villages et les villes. Les fédérations départementales à Caen et à Coutances. Les députés de la Basse-Normandie à la fêle de la Fédération nationale à Paris. Les impressions d'un garde national caennais : espérances fondées sur l'avenir. Grande portée morale de la journée du 14 juillet 1790.

Le 13 juillet 1790, les commissaires du Calvados, réunis à l'abbaye Saint-Etienne de Caen, arrêtaient la clôture du registre de leurs procès-verbaux ; quelques instants plus tard la nouvelle assemblée administrative du département tenait sa première séance dans le même lieu et y nommait son Directoire. Dans son discours d'inauguration, le procureur général syndic Bayeux fit entendre des paroles d'espérance ; il se plut à évoquer les bienfaits que le pays pouvait attendre d'une administration désormais fraternelle et, rappelant les sentiments d'union qui rapprochaient tous les Français, il fit allusion à la journée du lendemain, où allait apparaître, dans l'imposante solennité de sa première manifestation, l'unité nationale (]).

C'était l'heure où les vieilles institutions s'écroulaient, où le

(1) Arch. dtp., Calvados, L 599.

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nouveau régime administratif naissait au chant des Te Deum, aux joyeux carillons des cloches, aux salves bruyantes des canons. Le 14 juillet 1790, au jour anniversaire de la prise de la Bastille, « la Fédération de tous les soldats citoyens, confondant toutes les bannières avec la bannière nationale, tous les uniformes avec les uniformes des défenseurs de la liberté, toutes les affections avec l'amour du bien public » C1), allait donner au monde, sur le Champ-de-Mars, devant l'autel de la patrie, le spectacle d'une nation d'hommes libres unis par les liens de la fraternité.

Avant de se réaliser dans ce cadre grandiose et avec cet éclat inaccoutumé, l'idée de la Fédération s'était dégagée progressivement par une évolution dont il est possible de marquer les diverses étapes. Elle avait germé dans plus d'un esprit avant le mois de juillet 1790 et s'était traduite par des manifestations partielles, préludes de la cérémonie solennelle du Champ-de-Mars.

La réforme de 1787, en rendant uniforme l'administration du royaume, tendait à faire cesser l'isolement dans lequel s'étaient jusque-là confinées les provinces. De l'une à l'autre on se communiqua les procès-verbaux d'assemblées ; il y eut des échanges de vues assez fréquents sur le meilleur système de régie, un rapprochement des esprits appliqués à une œuvre commune et des volontés convergeant vers un but unique. Les procureurs-syndics provinciaux de la généralité d'Auch écrivaient à leurs collègues : « La France ne devrait plus former qu'une grande famille, dont « tous les citoyens, se regardant comme des frères, contribue- « raient par leur union et leurs découvertes à la prospérité de « l'Empire » (?). Tentative prématurée à coup sûr, mais de quelques années seulement, et qui n'en révélait pas moins un acheminement de l'opinion vers l'unité nationale.

Cette correspondance, que trop d'obstacles empêchaient encore de s'établir avec régularité d'un bout de la France à l'autre, était au moins possible entre voisins. Elle exista entre les trois administrations provinciales de Normandie et elle aboutit à la campagne entreprise sur tous les points de cette province en faveur de la restauration de ses anciens Etats. Le désir de ces Etats se réveilla aussi impérieux qu'autrefois, mais rajeuni et élargi par un sentiment nouveau qui atténuait l'ancien égoïsme

(1) Discours de Baveux, procureur général syndic du Calvados. Arch. dép., Calvados, L 599.

(2) Lettre des procureurs-syndics provinciaux d'Auch à la Commission intermédiaire de Caen, 31 mars 1788. Ibicl., C 7628. Voir ci-dessus, chap. VI, p. 122.

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provincial, en subordonnant l'individualité de la Normandie au maintien de l'unité française. Les citoyens d'une même province allaient se sentir bientôt les citoyens d'une même nation. Bien plus, les citoyens de toutes les provinces, de tous les ordres, de toutes les classes allaient comprendre la valeur « du titre de Français, qui les mettait en société d'intérêts, de devoirs et d'engagements ». C'était l'espérance exprimée, dès le 7 janvier 1789, par la commune de Rouen dans son mémoire au roi H). L'Avis des bons Normands à leurs frères tous les bons Français de toutes les provinces et de tous les ordres traduisait lumineusement ces aspirations généreuses. L'auteur y conjurait tous ses concitoyens de former une « confraternité » générale contre le mal public. C'est afin d'y atteindre qu'il leur recommandait la concordance des vœux et l'uniformité des cahiers, qu'il souhaitait la formation « d'un esprit public, seul capable de sauver la France » M.

Son appel fut entendu. Une sorte de plan général présida à la rédaction des cahiers de doléances normands, qui, avec plus ou moins d'ampleur et de précision, exprimèrent des sentiments unanimes. Sans doute leurs auteurs avaient soif tout d'abord de liberté et d'égalité et c'est la revendication de ces deux biens qui fut le premier thème de leurs doléances. Mais la communauté des souffrances avait engendré une généreuse solidarité. La fraternité inspira l'esprit général des cahiers ; elle fut inscrite en toutes lettres dans plus d'un d'entre eux. Les communes rurales du bailliage de Caen s'associèrent à la ville chef-lieu pour déclarer que « les Français se considéraient comme une même famille » et pour régler les moyens pratiques « de maintenir l'alliance et la bonne union qui devaient régner entre des citoyens et des frères » (3'.

La crainte de la famine ne contribua point peu à resserrer les

(1) Publié par Hippeau, Le Gouvernement de Normandie, t. VI, p. 217-222.

(2) Avis des bons Normands à leurs frères, etc., dans Hippeau, ouu. cité, t. VI, p. 276-291. L'auteur était Thouret.

(3) Arch. dép., Calvados, série B non inventoriée. Cahier du bailliage de Caen, 1" partie, art. 4, et Arch. coram., Caen, AA50. Cahier de la ville de Caen, lrc partie, art. 4. (Les deux articles sont identiques.; — Le cahier des juges-consuls de Caen, demandant la libre circulation des marchandises dans l'intérieur du royaume, s'exprime ainsi : « Qu'il n'y ait plus de provinces réputés étrangères, puisqu'elles sont toutes annexées à la France, et que les habitants de la Bretagne et autres comme elles, sont nos frères.» Arch. comm., Caen, AA49. Lire, dans le même esprit, le cahier d'Anneville-en-Cères (bailliage de Valognes) : « La France ne fera plus qu'une seule famille dont tous les membres porteront à leur père commun le tribut respectif et proportionnel de leur reconnaissance. » Bridrey, Cahiers du Cotentin, t. II, p. 86.

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