LES MÉFAITS DES COLOMBIERS
subsistance à un moulin banal, d'où il ne rapporte souvent qu'un huitième et quelque fois même moins. (Saint-Marcoufde-1'Isle). — La banalité du moulin Lévêque auquel le fermier fieffataire dudit moulin vient d'assujettir la paroisse par le gain d'un procès qui a ruiné celle-ci, devient de jour en jour plus dure par la sévérité et la malhonnêteté des procédés du meunier. (La Ferrière-Harang). — «Lesmuniers (sic) tiennent en captivité les vassaux. » (Montbertrand). (l)
Sur les ravages dûs à la multiplicité des colombiers.
« Que les ordonnances concernant les colombiers soient remises en vigueur ; tout le monde s'avise dans la paroisse de construire des fuies ou volières sans droit ni qualité, ce qui fait un grand tort aux laboureurs. » (Brainville). — «Qu'il soit discuté à l'Assemblée sur le droit de colombier et que ceux où il se trouvera établi, il soit ordonné qu'ils soient bouchés ou grillés pendant la semence ec récolte, afin que leurs terres ne soient point dessumensées (sic) ni leurs récoltes battues sur leurs terres. »(Longueville). — «Les seigneurs ont chacun leur colombier et volière, en sorte que la communauté de cette paroisse est au centre de six tours..., qui fournissent une quantité prodigieuse de pigeons qui ne sont enfermés en aucune saison de l'année, ce qui fait tort au laboureur.» (Saint-Planchers).— «Douze ou quinze colombiers et volières, sont si garnis de pigeons qu'ils sont obligés d'avoir toujours des gardes pour conserver leurs récoltes et d'en placer plusieurs dans chaque champ. » (Pierreville). - — « Cette paroisse est encore affligée et pillée par les pigeons voraces de trois colombiers qui semblent être de concert pour absorber les grains de toutes espèces, il faut les garder constamment et encore trop souvent on ne peut réussir à les chasser. » (Le Rozel). — « Des seigneurs humains avaient autrefois fait raser les colombiers de dessus leurs terres ; nous nous rappelons avec respect le souvenir de la
(l) Les vérificateurs des vingtièmes, dans quelques-unes des paroisses vérifiées de 1778 à 1782, constatent la disparition des banalités. Ex. à Authie, Venoix, Giberville, Bellengreville, Saint-Contest, Aignerville, Engranville ; à Bures et à Monde ville, on ne trouve que la banalité du four ; à Beaumesnil, à Cléry el à Saint-CIairde-Halouze, la banalité du moulin : les vassaux « doivent aller y moudre au seizième boisseau ». Arch. dép., Calvados, C 5479, 5721, 5396, 5487, 5681, 5297, 5351 : - 5512. 5641 : - 5777, 5803, 5861.
524 LES DROITS DE garenne et de chasse
maison de Longueville, à laquelle nous devons le bienfait d'avoir fait détruire ceux qui étaient sur ses terres et renoncé à ce privilège ; comment se fait-il que de simples gentilshommes, sur des terres roturières, aient des pigeons dans des colombiers ou autres retraites, qui dévastent nos moissons? Faire des procès pour les détruire, il faut du moyen, des ressources : on est pillé, on souffre, on se plaint, enfin, on se tait. » (Surtainville). (^
Sur les droits de garenne et de chasse.
« Que les garennes des seigneurs, et principalement ceux qui ne sont point sur le bord de la mer soient closes et fermées par des murs qui auront six pieds de fondement et six pieds d'élévation au-dessus des terres, afin de pouvoir contenir leurs lapins. Que le particulier qui aura le malheur d'avoir de ce gibier dans sa terre ait la liberté de le détruire. » (Martinvast). — «Les lapins dépouillent les blés en vert dans tout l'arrondissement qui avoisine la garenne ; ils le coupent quand le blé est monté en tuyaux, ou ils le mangent quand il est coupé, jusqu'à ce que la gerbe soit enlevée, si le propriétaire ne fait pas garder ses récoltes nuit et j our. » (Biville). — « Il est une autre espèce de droit non moins révoltant, non moins à charge à l'agriculture, le droit de garennes. Par quelle fatalité la satisfaction et les plaisirs des possédant -fiefs sont-ils toujours inhérents à la spoliation du cultivateur? Pourquoi ces peuplades de lapins autour du royaume, dont les fuyards vont exercer leurs dégâts dans les campagnes? Pourquoi ne sont-elles pas murées, au vœu des ordonnances? » (Saint- Waastla-Hougue).— «Les seigneurs permettent ou ordonnent à leurs domestiques de chasser avec nombre de chiens en toutes saisons, ce qui cause [aux habitants] une douleur extrême et un tort considérable, dont ils ne peuvent que gémir en secret.» (Sain t-
(1) Voir des plaintes analogues formulées en 1788 par les municipalités de Bernières-sur-Mer et de Villers- Bocage (département de Caen). Arch. dép., Calvados, C 7837 et 8010. — Une sentence de la Maîtrise des eaux et forêts de Caen, du 28 juillet 1787, avait prononcé condamnation contre le seigneur d'Airan, Baudre de Saint- Enoux, qui avait fait afficher aux églises d'Airan, Moult. Canteloup, Croissanville, et au marché d'Argences^ un placard intitulé « Secours à l'humanité », où il invitait ses vassaux à venir « concourir à la destruction pleine et entière des pigeons que renfermaient ses quatre colombiers, dont il leur donnerait les clefs». Lamare, Mémoires, p. 208-209.
l'existence d'un prolétariat rural 525
Jean-des-Champs). — « Que des lois sévères et des précautions actives empêchent l'abus de la chasse et que les malheureux cultivateurs ne voient plus leurs champs ravagés et leurs récoltes détruites par ces oisifs dangereux qui osent même menacer les laboureurs qui les surprennent et se plaignent de leurs excès. » (LeVretot). M
Sur l'existence d'un prolétariat rural.
A Carpiquet, les trois quarts des habitants sont journaliers sans aucune propriété et à charge à la paroisse. (Arch. dép. Calvados, C 7863). — A Maisoncelles-sur-Ajon, « presque tous les habitants sont journaliers et même souvent manquent d'ouvrage ou sont obligés de se réduire à filer du coton pour subvenir à leurs besoins et à la subsistance de leur famille» (Ibid., C 7932).— A Mal tôt, il n'y a guère que «des journaliers qui, selon les circonstances et les saisons, sont dans un temps maçons, couvreurs, charpentiers, dans d'autres batteurs en grange, valets de harnais, etc.» (Ibid., C 7934). — A Monts, «les habitants sont pour la plupart de pauvres journaliers chargés d'enfants qui mendient leur pain». (Ibid.,C 7943). — A Neuilly-le-Malherbe, «ils sont tous journaliers n'ayant pour la plupart qu'une salle et un petit jardin, encore tous n'en ont pas ». (Ibid., C 7949). — A Saint - Vaast, « le plus grand nombre des habitants n'a d'autres occupations que de travailler à leurs journées ». (Ibid., C 7984). — A Courson et à la Lande- Vaumont, une partie des habitants sont obligés d'aller gagner leur vie au dehors comme rémouleurs et chaudronniers. (Ibid., C 8032 et 8041). — Neuville renferme une quarantaine de malheureux manœuvres, qui n'ont « d'autre fortune que leur pelle et leur pioche ». (Ibid., C 8052). — A Rully, plusieurs de ceux qui sont imposés de 6 à 10 sols au rôle de la taille, sont obligés d'aller mendier leur pain. (Ibid., C 8066). — A Saint-Pierre-la-Vieille, « la plus grande partie des
(1) Sur les ravages causés par les lapins, renards, biches, sangliers, etc., dans les paroisses des départements de Caen et de Vire en 1788, voir les états d'impositions d'Amayé-sur-Orne, Barbery, La Bigne, Espins, Fresnay-le-Puceux, Grimbosq, Jurques, Maizet, Les Moutiers, Mutrécy, Saint-Georges-d'Aunay, Saint-Laurent-de- Condel, Danvou, Ondefontaine, Saint-Denis-Maisoncelles et Saint-Sever. Arch. dép., Calvados, C 7818, 7829, 7840, 7887, 7900, 7908, 7918, 7933, 7947, 7948, 7973, 7975, 8033, 8053, 8069 et 8078.
526 l'avarice des dégimateurs et l'abus des déports
habitants sont journaliers ou fileurs de coton ; les journaliers gagnent 3 ou 4 sols par jour et les fileurs de coton depuis 5 à 8, sur quoi il faut se nourrir eux et leurs enfants. Il y a au moins 50 familles dans la dernière misère (sur 234 taillables) et à la charge de ceux qui ont un peu de bien ». (Arch. dép., Calvados, C 8076).
Sur l'avarice des décimateurs et l'abus des déports.
« Remontrent les habitants que dans la plupart des paroisses de la campagne, ce sont les seigneurs-évêques, les abbés, les chapitres qui possèdent les dîmes que l'on a appelées de tout temps le patrimoine des pauvres, et que cependant il ne s'y fait en leur faveur aucunes distributions de la part de ces gros décimateurs sur un revenu si considérable qu'ils tirent de ces paroisses, et qu'ainsi les pauvres, qui sont partout en grand nombre, restent à la charge des curés et des habitants. » (Biville). — « Ce sont des décimateurs étrangers, qui perçoivent toutes les dîmes ; ils ne font aucun bien dans la paroisse, laissant au sieur curé pour sa part le soin et la charge des pauvres et des misérables. » (Le Rozel). — « Vous, codécimateur, où placez -vous vos aumônes, et pourquoi l'indigent dont vous dépouillez le pasteur, n'y participe-t-il pas? Vous, Bénédictins de Fécamp, décimateurs de cette paroisse, y avez-vous jamais fait l'aumône? » (Saint-Waast-la-Hougue). — « Que l'on anéantisse et supprime entièrement les déports en Normandie : il est affreux et contre toutes les lois qu'un évêque, à chaque mutation, prenne le revenu d'une année de cure et se dispense de faire l'aumône, par une clause générale que ses agents ne manquent pas d'insérer dans les adjudications publiques qu'ils font faire desdits déports..., de manière que les curés... ne peuvent soulager à leur gré la misère des pauvres, dont ils sont journellement les témoins oculaires. » (Emondeville). — « Le déport n'a pour titre que l'usurpation surannée. L'année de vacance, on loue les dîmes à l'encan, on y attache la desserte de la paroisse, l'on reçoit pour ce les enchères au rabais. Quelle part, évêque de Coutances, avez-vous faite aux pauvres de ces paroisses dont vous avez récolté les dîmes? Ils y auraient participé si leurs curés n'eussent permuté et ne fussent décédés. Vous avez tout enlevé, tout consumé ; les communautés ont été contraintes de suppléer à votre défaut de charité. Quelle injustice
LA MENDICITE 527
dans le titre, quelle indécence dans la desserte, quelle inhumanité dans l'administration ! » (Saint- Waast-la-Hougue).
Sur la terreur causée par la mendicité.
« Obligation à chaque paroisse de nourrir ses pauvres, ce qui peut empêcher de beaucoup le coquinisme, et diminuer le nombre des vagabonds.» (Annoville-Tourneville). — « On voit tous les jours dans nos campagnes des pauvres de huit à dix lieues. Qu'est-ce qui peut faire écarter ces gens si loin ? Y a-t-il paroisse qui ne soit capable de nourrir ses pauvres? Il y en a parmi eux qui ne sortent que pour voler ; si on les voit, on ne sait d'où ils sont et ils ne vont pas revenir dans le hameau où ils ont volé. » (Hocquigny). — « Nombre de mendiants répandus dans le pays, comme incendiés ou grêlés, forcent l'aumône et sont dangereux. » (Saint-Pierre-du-Fresne). — « Comme il arrive très souvent que des voleurs se couvrent de l'habit d'un pauvre mendiant, il paraît qu'il serait bien avantageux pour l'Etat qu'on n'en souffrît aucun. » (Notre-Dame-des-Bois-d'Elle). — « L'abus de la mendicité est un fléau dans les campagnes. » (Montchaton). (*)
Sur les mesures proposées pour l'extinction de la mendicité.
« Aucun pauvre ne pourra mendier, et celui qui sera trouvé mendiant sera arrêté et constitué prisonnier comme vagabond et sans aveu. » (Gavray). — «Qu'il ne soit permis à aucun pauvre de sortir de sa paroisse pour mendier, sous peine d'être arrêté. » (Hocquigny). — «Le coquinisme ne fait de progrès de jour en jour que parce que les auteurs des délits ne sont pas punis, ils le seraient infailliblement, si on parvenait à les arrêter. » (Rideauville).
(1) Voir les plaintes formulées à ce sujet, à la suiie de son état d'imposition, en 1788, par la municipalité de Neuville, près Vire : « Cette paroisse, si voisine de la Ville, est continuellement fatiguée par l'importunité d'une multitude de pauvres qui descendent de la ville, à qui elle est forcée de donner tantôt par les sentiments dhumanité, tantôt par ceux de la crainte ». Arch. dép., Calvados, C 8052.