‹ La fin de l'empire espagnol d'AmériqueChapitre 16 sur 35 · Cf. Carios Calvo : ouv. cité, t. Il, p. 32i · texte numérisé non relu

Cf. Carios Calvo : ouv. cité, t. Il, p. 32i

européens de 1830 et 1848. Le tort de quelques écrivains est de conter leur histoire comme s'ils les avaient prévus, connus^ et même comme s'ils avaient été influencés par eux. L'influence des idées de la révolution française dans l'Amérique latine est considérable, mais elle est postérieure aux temps héroïques et troubles de l'émancipation.

Jusqu'à maintenant nous n'avons guère vu le « peuple », ce peuple par qui et au bénéfice de qui qui sont faites, dii-on, toute les révolutions. Dans l'Amérique espagnole, le peuple est composé d'agriculteurs, d'ouvriers, d'emploj^és, de petits commerçants de race blanche, originaires d'Espagne, et d'indigènes indiens, de métis, de nègres. Les gens du peuple, de race blanche, sont, au début, indifférents ou opposés à la cause de l'émancipation complète. En 1813, par exemple, Bolivar, vainqueur des troupes espagnoles, fait une entrée triomphale à Caracas, mais le peuple est hostile à ses libérateurs et acclame les Espagnols lorsque ceux-ci reprennent la ville.

La véritable plèbe, celle qui, par le nombre, peut jouer un rôle décisif, est constituée par les gens de couleur, qui forment l'immense majo-

rite de la population totale. Lorsqu'ils abordent ce sujet, certains historiens deviennent lyriques, ils s'exaltent et font intervenir Dieu. Car voici le moment venu, pour les « victimes de l'effroyable cruauté des Espagnols », de prendre leur revanche et de venger les lois divines et humaines outragées : « Est-ce donc pour rien que l'Espagne est devenue un morne squelette au milieu des nations en vie et une leçon pour le monde ? L'humanité n'auraitelle point le droit de crier : il n'y a pas de récompense, il n'y a pas de Dieu ! si l'Espagne n'avait point reçu son châtiment * ? » Ainsi parle J. W. Draper comme dans un temple, ce même puritain Draper qui prétend que, malgré l'anthropophagie et les sacrifices humains sur les autels de leurs dieux monstrueux, malgré tous leurs vices de sauvages, les Indiens étaient moralement et intellectuellement supérieurs aux Européens.

César Cantu» qui ne manque pas de finesse latine, est moins désordonné, mais comme il a pris Fhistoire falsifiée par les ennemis du catholicisme et de TEspagne pour la vraie, il croit, lui aussi, à une révolution populaire et vengeresse faite, au nom du droit et de la

1. J.-W. Draper : Histoire du développement intellectuel de l'Europe, t. ÎIÏ, p. 91.

LA GUERRE POUR l'ÉMANCIPATION 87

justice, par les descendants de ceux des malheureux Indiens qui avaient échappé aux massacres. En Nouvelle-Grenade, dit-il, « le peu d'indigènes qui survécurent, se réfugièrent dans les Cordillères où ne purent les atteindre ni les hommes ni les chiens, et où ils se maintinrent plusieurs siècles jusqu'au moment, — moment que la Providence fait naître tôt ou tard, — où les opprimés purent demander compte aux oppresseurs ^ ». Après avoir écrit cette belle phrase, Cantu l'oublie et, dans un autre volume, il donne des chiffres qui la contredisent. En Nouvelle-Grenade, dit-il, il y avait, au commencement du dix-neuvième siècle, 930.000 Indiens dont210.000 sauvages, et le nombre des créoles était de 642.000, ce qui paraît déjà bien surprenant si l'on se reporte au paragraphe que nous avons transcrit textuellement. Cantu veut nous faire croire que 930.000 indigènes, descendants du petit nombre de ceux qui avaient échappé aux massacres, sont tous réfugiés dans des montagnes inaccessibles afin de ne pas tomber à leur tour entre les mains des massacreurs et que 720.000

1. Histoire Universelle (traduction française), t. XIII, p. 210. Nous citons Cantu parce que ses chapitres sur l'Amérique sont des tissus d'erreurs stupéfiantes et d'incohérences dans lesquels nos auteurs contemporains puisent sans sourciller.

s'y seraient civilisés tout seuls, dans les cavernes et les bois. Mais nous ne pouvons le croire, car, complétant sa statistique, il nous apprend que, dans la même province, le nombre des métis s'élevait à 1.250.000 ^ Or les métis étaient nés de mariages entre Espagnols et Indiens : ceux-ci ne s'étaient donc pas cachés dans les Cordillères . Les Indiens opprimés se levant, sous l'impulsion de la Providence, pour demander des comptes à leurs bourreaux et contribuant à prouver l'existence du Dieu des puritains, cela peut transporter de joie les amateurs de mythes et d'histoires romanticoanticatholiques ; mais l'histoire affirme et prouve que la vérité est bien différente.

Dans l'histoire des trois siècles de domination espagnole, les émeutes locales d'Indiens ne sont pas rares : ils se révoltent, non pas au nom d'une idée abstraite, ni même pour secouer le « joug étranger », mais parce qu'un collecteur d'impôts est trop exigeant, parce qu'un de leurs propres caciques les exploite, parce qu'un curé abuse de son autorité spirituelle et leur soutire de l'argent, parce qu'on expulse les jésuites, leurs éducateurset bienfaiteurs. Toutes les révoltes se font aux cris classiques de « Vive le roi ! Mort au mauvais gouvernants ! »

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