CHAPITRE IV
Les écrivains qui raisonnent sur l'histoire des révolutions de tous les temps et de tous les pays d'après les règles d'une révolution-type, fondées pour une part sur des fables et pour l'autre sur les événements de la Terreur, ne manquent pas d'affirmer que la révolution libératrice de l'Amérique espagnole eut pour ennemis la noblesse et le clergé. C'est^ ajoutent-ils, sur ces deux classes privilégiées que le gouvernement espagnol s'appuya pour résister au mouvement d'émancipation. Nous avons vu qu'au contraire le sentiment populaire était opposé à cette révolution et qu'elle fut mise en branle par les nobles qui furent, avec les grands propriétaires, les riches commerçants et les intellectuels, ses premiers hommes d'Etat et ses chefs d'armée. La vérité, en ce qui concerne le rôle du clergé, a été aussi déformée. Elle l'est même, aujourd'hui, plus que jamais, en dépit de milliers de faits et de documents irré-
Le ROLE DU CLERGÉ 103
futables, en dépit de l'histoire qu'on peut nier, falsifier pour les besoins d'une cause, mais qu'on ne pourra pas détruire tant qu'on n'aura pas brûlé toutes les archives d'Espagne et d'Amérique, ainsi que les bibliothèques publiques et privées contenant des livres qui reproduisent une partie de ces documents.
Si la vérité sur le rôle du clergé est encore plus déformée que les autres, c'est que les passions antireligieuses de notre temps interviennent. Au début du vingtième siècle, la guerre au catholicisme est plus âpre que jamais dans la plupart des républiques hispano-américaines. Un des moyens employés pour nuire au clergé contemporain et le faire détester du peuple, consiste à attaquer celui du premier quart du dix-neuvième siècle et à lui prêter un rôle, — qualifié d'infâme, — dans la grande tragédie historique de 1809 à 1824, dont les Américains ont le droit d'être fiers. On remonte même aux siècles antérieurs et l'on fait de l'Amérique espagnole la proie d'innombrables légions de moines complices des pouvoirs civils dans l'œuvre d'asservissement et de martyre des indigènes et des créoles. Avant de passera l'objet principal du présent chapitre et pour rendre notre exposé plus clair, il convient de dire quelques mots sur cette dernière question,
bien qu'un long travail soit nécessaire si l'on veut l'élucider complètement.
Loin d'être exagéré, le nombre des religieux en Amérique, sous l'ancien régime, est tellement réduit et insuffisant, sauf dans les grandes villes, que les intérêts de l'Eglise et ceux de la civilisation dont ils sont les pionniers, sont négligés. Prenons, par exemple, le Mexique, la plus (( cléricaiisée « des vice royautés, à la veille de la révolution. La population totale y était de 6.122.354 habitants. Le nombre des curés, vicaires, desservants, était de 4.229, répartis en 1.072 paroisses dont certaines plus étendues qu'un arrondissement français . On y comptait 208 couvents et 165 missions comprenant un total de 3.112 moines ; le nombre des religieuses s'élevait à 2.098, dans 56 couvents. Pendant les siècles antérieurs, la situation avait été à peu près la même ; c'est ainsi qu'en 1544 l'évêque de Guaxaca se plaint, par une lettre au roi, que dans son évêché, si vaste que trois évêques ne suffiraient point à le gouverner, il n'y a que deux couvents habités par huit dominicains ^. Guaxaca n'est pas une exception unique. Il ressort d'une enquête sur toutes sortes
1. Colecôiôn de documentos ineditos relaiivos al descubrimienfo, conquista y colonizaciôn de las posessiones espanolas, t. VII, p. 643.
de questions d'ordre civil et religieux, effectuée en 1610, que le nombre des ecclésiastiques est presque partout insuffisant et que nombreux sont les couvents habités par moins d'une demi-douzaine de moines *. D'autre part, si Ton considère que l'Eglise donnait à l'Amérique des professeurs aussi bien pour les humbles écoles de villages que pour les collèges et les universités, des défricheurs de terres, des planteurs de ceps de vigne (quoi qu'en dise la fausse légende sur l'interdiction de cette culture), on reconnaîtra aisément, chiffres en mains, que les religieux voués aux soins du culte dans les églises paroissiales ou purement contemplatifs dans des monastères furent moins nombreux sous l'ancien régime américain que dans l'Espagne et la France de la même époque, — et même de la nôtre.
La légende, propagée par des milliers de livres d'histoire et de pamphlets, qui présente le clergé comme au service des rois d'Espagne et comme complice des vice-rois et gouverneurs, estaussi radicalement fausse. La conquête de l'Amérique s'est heurtée, dès le début, à une violente opposition essentiellement cléricale (bien que la Papauté n'y fût pour rien), car elle fut menée presque exclusivement par des