Ibid., t. IX, p. 58 à
religieux. Ils ne formaient ni la totalité, ni même la majorité du clergé espagnol, mais ils étaient singulièrement actifs et audacieux ; c'étaient les antimilitaristes et anlicoloniaux d'alors. Le plus célèbre est le P. Las Casas ; nous ne mettons certes pas en doute sa bonne foi et ses excellentes intentions évangéliques, mais le moins que nous puissions dire de lui est qu'il fut un dangereux illuminé qui compromit l'œuvre de civilisation de l'Espagne. Las Casas et ses disciples allaient jusqu'à condamner, au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, toute conquête, toute colonisation chez les sauvages. En temps de guerre, ils pénétraient dans les camps et menaçaient de l'enfer les soldats qui ne déserteraient pas.
Lorsque la conquête est à peu près achevée et que l'administration civile et religieuse est bien établie, il n'y a pas plus d'entente entre les deux pouvoirs pour une œuvre d'oppression, d'abord pour la raison péremptoire que la domination espagnole fut très paternelle, ensuite parce que, pendant les trois siècles que dura cette domination, les deux pouvoirs ne cessèrent guère d'être en conflit. En vertu des bulles pontificales le patronat royal donnait aux rois d'Espagne, dans les questions d'ordre religieux, plus de pouvoirs qu'ils n'en
avaient dans leurs domaines d'Europe. En Espagne, sous l'ancien régime, les conflits entre l'autorité royale et Rome ne sont pas rares. Ils sont beaucoup plus fréquents, en Amérique, entre les représentants du souverain et les évoques et autres ecclésiastiques pour de multiples raisons dont nous citerons les deux principales qui sont d'ordre général : 1<* l'éloignement, la lenteur et la difficulté des communications qui, dans beaucoup de cas, rendaient impossible ou illusoire le recours au roi ou au pape ; 2° pendant tout le seizième siècle, l'état de fermentation civique, et parfois anarchique, dans de nombreuses régions, qui fait qu'on proclame et qu*on met en pratique avec une stupéfiante audace des principes de gouvernement que les Européens croiront inventer deux siècles plus tard. Dans ces cas, l'autorité émanant du roi est ébranlée, supprimée même ; les autorités religieuses se rangent alors du côté où les inclinent leurs intérêts matériels ou spirituels, et ce n'est pas toujours du côté des gouverneurs et des vicerois.
La querelle entre les deux pouvoirs prend, parfois, un caractère de violence dont nous ne pouvons nous faire une idée qu'en étudiant les pièces des archives. On voit des gouverneurs embarquer des moines pour l'Espagne et em-
prisonner des évêques. On voit des évêques excommunier des gouverneurs. On voit un viceroi cité devant le tribunal du Saint-Office se faire suivre d'une compagnie de soldats et de quelques canons, et mettre les inquisiteurs en fuite, en les menaçant de démolir leur palais. Car beaucoup de vice-rois furent des ennemis de l'Inquisition *, non que celle-ci fût sanguinaire (elle prononça moins de sentences capitales pendant deux siècles et demi sur toute l'étendue de l'Amérique que maint parlement laïque de province en Europe pour une seule ville et en une seule semaine) ;non lil s'agissait simplement de questions d'administration de biens, d'hôpitaux et autres établissements. Les évêques étaient également hostiles, en général, à l'Inquisition. Dans ces luttes entre le pouvoir civil et le religieux, lequel avait raison ? Tantôt l'un, tantôtFautre. Chaque affaire devrait être examinée à part ; il s'agit de faits et non de doctrine ni de dogme.
Cette mésentente entre les deux pouvoirs
1. Tel le marquis de la Concordia qui, en 1815, écrit au roi une longue lettre de plaintes contre les inquisiteurs (Archives des Indes : est. 110, c. 7, leg. 9). Il traite l'un d'imbécile et un autre d'ami des nouveautés. Mais nos anticléricaux seraient déçus par la lecture des documents de ce genre. II n'y est pas question de « crimes monstreux » qui n'existaient pas.
ayant duré trois cents ans, il serait surprenant qu'elle cessât soudain et qu'une harmonie parfaite s'établît brusquement en 1809 sur des questions graves, compliquées, qui divisaient les Américains en deux camps, mais où les dogmes catholiques, — lesquels, seuls, auraient pu faire l'union, — n'étaient pas en cause. L'opposition va continuer, le clergé hispanoaméricain ne s'entendra bien avec le pouvoir civil que lorsque celui-ci sera national, indépendant. Cruelle ironie de l'histoire vraie I L'Espagne passe pour avoir été asservie par l'Eglise ou bien , — selon la fantaisie ou l'erreur de tant d'écrivains, — pour avoir fait du clergé l'instrument d'un règne sanguinaire. Or il s'en fallut de peu que la conquête n'échouât en une formidable catastrophe par suite de l'opposition d'une partie du clergé : et, trois siècles plus tard, l'Espagne est chassée de l'Amérique grâce, en grande partie, au concours actif que le clergé prête aux patriotes de l'indépendance I
Dès le début du mouvement émancipateur, un problème se pose devant la conscience des prêtres nés Américains : où est leur devoir, c'est-à-dire où sont les intérêts de l'Eglise unis à ceux de la patrie ? La question reli-
gieuse, qui aurait pu les faire hésiter, est aussitôt écartée, — sauf, pendant une courte période, au Venezuela, — car les dogmes, la hiérarchie catholique, les cérémonies du culte ne sont menacés nulle part. Partout, à Caracas même, les nouveaux gouvernements décrètent que le catholicisme est la religion de l'Etat à l'exclusion de toute autre ; ils prêtent, et font prêter par leurs fonctionnaires et par des masses de citoyens assemblés sur les places publiques, le serment solennel « de conserver pure et sans tache la sainte religion catholique, romaine et apostolique et de défendre le mystère de l'Immaculée Conception de la Vierge Marie notre Dame ». La formule est à peu près la même partout ; il est rare qu'on oublie l'Immaculée Conception qui était passée, en fait, à l'état de dogme dans toute l'Amérique espagnole, au cours du dix-septième siècle. Et voilà, dès les premiers jours, le plus profond des abîmes entre la révolution d'Amérique et celle de France sa prétendue mère. Ces prêtres n'eurent donc, en somme, qu'à se demander quels étaient leurs devoirs de citoyens.
La réponse est facile aujourd'hui, plus d'un siècle après que les événements ont été accomplis, lorsqu'un des deux partis a obtenu un triomphe définitif que personne ne conteste
ni ne contestera jamais. Mais elle ne l'était pas alors, puisque l'Amérique espagnole tout entière se divisa en deux camps ennemis et qu'il y eut, dans chacun d'eux, des hommes de bonne foi, des patriotes sincères et désintéressés, des héros. Elle ne l'était même pas, comme on pourrait le croire, pour les Espagnols résidant en Amérique, fonctionnaires, religieux ou simples particuliers, dont la patrie était l'Espagne. A cette époque de bouleversements inouïs dans les institutions et de troubles dans les idées, un Espagnol pouvait être convaincu qu'il ne commettait pas un crime de trahison en secondant un mouvement dont les promoteurs ne demandaient pas autre chose qu'une complète autonomie administrative et le droit pour les Américains de se gouverner eux-mêmes, et défendaient en même temps les droits du Roi et ceux de l'Eglise. En agissant ainsi, il pouvait même croire, au moment où TEspagne entière était entre les mains de Napoléon, qu'il accomplissait un devoir patriotique en contribuant à conserver au roi légitime son empire d'outre-mer. Le drame étant terminé, nous savons que le mouvement loyaliste a abouti à la constitution de républiques indépendantes et que le raisonnement était faux ; en 1809, on ne pouvait pas le savoir. Mais les Espagnols, religieux ou
civils, qui se laissent séduire par ce raisonnement sont peu nombreux.
L'élément religieux se trouve donc divisé, au commencement de la révolution émancipatrice, pour de nombreuses raisons ; son attitude dépend souvent de celle des nouveaux maîtres dont quelques-uns, très rares, — au Venezuela, par exemple, où l'on brûle les étapes, — sont des incroyants. Il y a des curés qui obéissent aux instructions de leurs évêques, et d'autres qui n'en tiennent aucun compte. Or les évêques sont tous Espagnols. Ils partagent donc, en majorité, l'opinion de l'évêque de Popayan qui écrit, en août 1810, au gouvernement de la Régence, que si les habitants de son diocèse se révoltent, il ne les suivra pas : il aimera mieux mourir pauvre et fidèle à la patrie que de vivre évêque avec infamie ^ . Qui oserait blâmer un pareil langage ? Mais comment blâmer ceux qui, dans les circonstances exceptionnelles que nous avons exposées, prennent une détermination contraire ? L'histoire des premières années de la révolution est pleine d'imprévu et de contradictions. L'évêque de Quito est compromis dans la révolte de cette ville ^ ; il est vrai qu'elle
1. Archives des Indes, est. 117, c. 6, leg. 14, 2.1bid. : est. UO, c. 7, leg. 9.
est l'œuvre de l'élément aristocratique Mais, en 1814, au Cuzco, un soulèvement a lieu qui, tout en étant opéré comme partout par une minorité, a un caractère populaire et, contrairement aux autres, est hostile au roi : cette révolution est encouragée, bénie et subventionnée par Févêché ^ .
Le ralliement général du haut clergé tout entier à la cause de l'indépendance s'opérera naturellement à mesure que les évêques espagnols seront remplacés par des américains ; mais la guerre se prolongeant au delà de toutes prévisions, la situation du clergé et des fidèles devient, au point de vue religieux^ des plus pénibles, par suite des privilèges du patronat royal, qui n'est pas et ne peut pas être encore aboli ; les nouveaux gouvernements, si foncièrement catholiques, sont dans l'impossibilité de se mettre en communication directe avec Rome. Par nécessité on revient parfois aux coutumes de l'Eglise primitive. Il y eut même ce cas extraordinaire : un évêque espagnol déposé par une assemblée de curés et de moines patriotes américains qui élisent son successeur ^.
En 1813, le gouvernement de la Régence,
1. Archives des Indes : est- 116^ c. 4. leg. 11. 2.1bid. : est. 117, c. 6, leg. 16.
l'empire espagnol , s
comprenant que la cause de l'Espagne est perdue si elle n'a pas l'appui du clergé, envoie aux archevêques et évêques d'Amérique une circulaire sollicitant leur coopération et celle de leurs curés pour pacifier les provinces soulevées :
(( La Régence du Royaume, dit-elle, qui « désire vivement mettre fin par tous les (' moyens imaginables aux calamités qui afïli- (ï gent les plus opulentes provinces de votre dio- « cèse, estime de la plus grande importance « l'influence que doivent avoir les exhortations « pastorales de Votre Seigneurie, et celle des « curés sur leurs paroissiens... La haute dignité « de Votre Seigneurie, le caractère sacré des « curés et autres ecclésiastiques et la force mo- « raie de leurs discours basés sur les vérités « irrésistibles du Saint Evangile, produiront « plus d'effets solides et durables que ceux de la « reddition et soumission par les armes victo- « rieuses de la juste cause ^, »
La Régence avait raison : Faction du clergé était plus puissante alors que celle d'une armée victorieuse. Malheureusement pour elle, cet appel ne produisit pas plus d'effet que ceux qui l'avaient précédé et que d'autres qui suivirent. Des masses de documents d'archives