‹ La fin de l'empire espagnol d'AmériqueChapitre 24 sur 35 · A. Piaggio ; Ouva cité, p · texte numérisé non relu

A. Piaggio ; Ouva cité, p

mais l'opposition d'un seul membre (encore un moine !) les en empêcha.

(( Le P. Oro, dit le journal officiel de l'assem- « blée, prit la parole et exposa que, pour pro- « céder à la déclaration de la forme du gou- « vernement, il fallait d'abord consulter le « peuple, et qu'on ne pouvait, pour le moment, « que faire un règlement provisoire. Il ajoufa « que si on procédait, sans remplir cette con- (( dition, à l'adoption du système monarchique « constitutionnel auquel il voyait les représen- « tants prêts à donner leur vote, il demandait « la permission de se retirer du Congrès, et « était décidé à donner sa démission. »

On se borna à nommer un gouvernement provisoire et à réserver pour plus tard le choix entre la monarchie et la république. Plusieurs années se passeront encore avant que le régime républicain soit définitis^ement adopté. En 18Î6, six ans après la rupture avec le gouvernement espagnol, tous les chefs civils et militaires de la révolution de la Plata, que tant d'historiens exaltent comme des héros républicains, sont de fervents royalistes ; ils le seront encore dix ans après cette rupture, et ils ne deviendront républicains que lorsqu'ils se verront dans l'impossibilité d'obtenir de l'Europe un roi. Parmi les très rares républicains, simples particuliers et députés, se trouvent des

moines. C'est un moine qui, en 1816, empêche le Congrès de voter une Constitution monarchique. Encore une des vérités qu'on seplaità ensevelir sous le silence, afin de faire de l'Histoire déformée et passionnée l'instrument d'un parti, contre un clergé auquel la République Argentine doit son indépendance autant qu'à ses soldats et à ses généraux, comme ceux ci l'ont eux-mêmes affirmé et prouvé.

La révolution vénézuélienne commence à peu près comme celle de Buenos-Aires. Le 19 avril 1810, le capitaine général Emparan, qui était accusé d'être partisan de Joseph Bonaparte et dont la conduite autorise tous les soupçons ^, est déposé par la municipalité de Caracas qui s'empare du pouvoir, se constitue en « Junte conservatrice des Droits de Ferdinand VII », prête serment de fidélité au roi légitime et à la religion catholique. Le succès de la journée est dû principalement au chanoine Madariaga, « le prédicateur favori du peuple ^ », qui entraîne une partie de la population par son

1. Archives des Indes : est. 133^ c. 2, leg. 6 ; est. 133, c. 3, leg. 12.

2. J. Mancini : Bolivar et l'émancipation des colonies espagnoles, p. 282.

éloquence enflammée, pénètre dans le cabildo, et, au nom du clergé, demande la déchéance d'un capitaine général déconsidéré, représentant d'une Régen<îe impuissante et sans mandat, et rétablissement d'un gouvernement uniquement composé d'Américains. L'année suivante, un Congrès proclame l'indépendance absolue. En ce jour, — 7 juillet 1811, — naît la première République hispano-américaine ? cependant VActe de V Indépendance du Venezuela ne contient pas le mot de république^ tant on éprouvait, à cette date, de répulsion ou de crainte pour ce mot qui évoquait les excès de la Terreur, la guerre au catholicisme et l'exécution d'un Bourbon.

La guerre contre l'Espagne ou, plus exactement, la guerre civile entre les indépendants et les sujets fidèles au gouvernement espagnol, avait commencé l'année précédente. Il n'entre pas dans le plan de notre étude de raconter ce que fut cette lutte fratricide, une des plus longues et des plus sanglantes de l'histoire. Nous bornant à l'examen du rôle du clergé, nous remarquons d'abord que l'attitude des religieux du Venezuela fut, au début, bien différente de celle du clergé de la Plata à la même époque. En très grande majorité, ils se mirent au service de la cause espagnole et prêchèrent la guerre contre les impies de Caracas.

L'anticléricalisme avait pénétré, — déjà I — dans la capitale du Venezuela. L'indépendance avait été proclamée sous la pression d'un club fondé par quelques exaltés à l'instar de celui des Jacobins de Paris ; on y avait réclamé les Droits de l'homme, la tolérance religieuse (et l'on savait ce que cela voulait dire) ; et les journaux, la gazette officielle même, avaient publié des articles inquiétants pour les bons catholiques, c'est-à-dire pour les quatrevingt-dix-neuf centièmes de la population. Mais cette effervescence, qui est l'œuvre d'une infime minorité, se calme, tombe bientôt, et, peu à peu, on voit grossir le nombre des curés patriotes. Dès 1813 les autorités espagnoles arrêtent et emprisonnent des prêtres, et des paroisses restent sans pasteur K L'union de l'Etat et de l'Eglise est scellée l'année suivante lorsque Bolivar, porté au pouvoir par la victoire, encore incroyant peut-être (il est difficile de préciser la date de sa conversion), mais respectueux de la religion, convoque une assemblée d'ecclésiastiques, comme chef d'un Etat chrétien.

Mais ces prêtres et leurs ouailles, ces

1. 1. Cf. le discours du président de la municipalité de Mérida (l«r juin 1813), cité par J. D. Monsalve : El idéal politico del LibertadoT Simon Bolivar (2e éd.), t. I«% p. 83.

moines de couvents et d'universités auront beaucoup plus à souffrir, au double point de vue spirituel et matériel, que ceux delà Plata, car c'est contre ces rudes républicains que l'Espagne concentre ses plus grands efforts, aussitôt que Ferdinand VII est remonté sur son trône ; contre le Venezuela et la Nouvelle- Grenade unis en un seul Etat, la Grande-Colombie ; contre le génie de Bolivar fondateur ou libérateur de cinq des Républiques actuelles, libérateur, pourrait-on dire, de l'Amérique du Sud tout entière.

En 1815, le général Morillo, un des vainqueurs des armées napoléoniennes, débarque sur la côte de Venezuela avec un corps de 10.500 soldats espagnols. A peine arrivé, il se trouve en présence d'une grave affaire de conseil de guerre entamée par le gouvernement intérimaire et qu'il lui appartient de résoudre, C^ 'xante-quatre ecclésiastiques vénézuéliens, coupables des crimes d'adhésion au gouvernement de la République et de propagande en faveur de l'indépendance, sont l'objet d'une instruction judiciaire, mais sont laissés encore en liberté. Après avoir étudié l'affaire, Morillo écrit, le 29 mai 1815, au gouverneur une lettre dont voici le début :

(( J'ai vu le dossier et la décision du Conseil « permanent ; les délits qui s'y trouvent indi-

c( qués sont d'une très haute importance ; il (( semble donc qu'il faudrait arrêter les auteurs « et les juger pour les frapper de peines légales « qui serviraient d'exemple aux autres. Mais « une partie de la Côte-Ferme reste encore à « soumettre et, malheureusement, les méchants « prêts à les imiter ne doivent pas y manquer ; « ils s'enfuiraient dans les montagnes et les « déserts si on arrêtait ceux qui sont déjà a inculpés, et il en résulterait toutes lesconsé- « quences funestes, qu'on s'imagine aisément, <( provenant de leur influence sur les localités « où ils exercent leur sacerdoce. »

Morillo craint une fuite en masse du clergé vénézuélien devant les persécutions royalistes et espagnoles ! On ne peut rêver une situation plus radicalement opposée à celle du clergé français en 1793, Quelle décision va-t-il donc prendre ? Il faut, dit-il, « suspendre, pour le moment, cette affaire et toutes celles de la même nature » et charger la police de surveiller les inculpés. Quand tout le pays aura été soumis, on reprendra l'instruction, mais secrètement ; des mandats d'arrestation seront décernés, en secret, mis sous plis cachetés ; on les ouvrira tous le même soir pour que tous les prêtres coupables soient emprisonnés à la même heure ^ !

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