‹ La fin de l'empire espagnol d'AmériqueChapitre 25 sur 35 · Archives des Indes : est. 151, c. 1, leg · texte numérisé non relu

Archives des Indes : est. 151, c. 1, leg

Morillo constate, par sa propre expérience, cette vérité que son gouvernement connaissait déjà : l'action du clergé en faveur de l'indépendance est aussi considérable, aussi décisive, — sinon davantage, — que celle d'un corps d'armée sans cesse renouvelé qui se multiplierait sur tous les points du territoire. Le sort des armes lui est d'abord favorable, majs il n'est jamais en cette possession totale du territoire qull attend pour procéder à des arrestations en masse de curés. Et comme la plupart de ces curés continuent de travailler pour la cause patriotique, il sévit contre eux, et souvent avec brutalité. Dans ses rapports au ministre de la guerre, il ne cesse de signaler les couvents et les cures du Venezuela et de la Nouvelle-Grenade comme des foyers de la propagande anti-espagnole. Il demande qu'on lui envoie, pour endoctriner la population, des prêtres d'Europe dont il a presque autant besoin que de soldats.

« Partout, écrit-il, où le curé a été pour nous (( le peuple l'a imité. La plupart des curés ont « été les fomentateurs des idées nouvelles ; et (' je dois dire à V. E. qu'avec les troupes du « Roi je vaincrai dans toute l'Amérique, mais « que la conviction et l'obéissance au souverain « sont l'œuvre des ecclésiastiques gouvernés « par de bons prélats. Or, de Cumana à Quito,

c< nous n'avons que l'archevêque de Quito et (( le nouvel évêque de \iaracaybo (31 mai (( 1816).

(( 11 faudrait, au moins, renvoyer en Es- (( pagne les religieux de Saint-Dominique et « les y disperser dans des couvents (31 août « 1816).

« De Maracaybo se sont enfuis six des eccléc( siastiques destinés à être renvoyés en Espa- « gne. Si les autres, déjà transportés, revien- « nentdans ce pays, V. E. peut être certaine que « la guerre sera éternelle et qu'il n'y aura pas « de point où la tranquillité ne soit précaire. Je « l'ai déjà écrit à V. E, et, quoique avec regret, (( j'aide nouveau la franchise de lui dire que les « provinces du Venezuela tomberont au pou- « voir des rebelles si, au manque de renforts « pour les anéantir, s'ajoute le retour de leurs « meilleurs agents pour faire de nouvelles « révolutions (13 septembre 1817). .

(( Dans les circonstances actuelles où le « mal s'accroît et où les besoins augmentent, « je n'hésite pas à affirmer à V. E. que quarante (( ou cinquante religieux, et un nombre égal « d'ecclésiastiques séculiers, pour exercer les « fonctions de curé, feraient plus d'effet sur « l'opinion publique, et contribueraient davan- « tage à la pacification de ces pays qu'une « bonne division de troupes choisies... Près-

« que tous les villages sont actuellement sans « curés et quand on en rencontre un par « hasard, d'une capacité moyenne, il a à sa « charge une paroisse immense à laquelle il ne « peut suffire » (20 septembre 1818).

Puis, il accuse les révolutionnaires d avoir détruit les établissements pieux et exterminé les prêtres : affirmation contredite par ses autres rapports et documents si nombreux, et qui a vraisemblablement pour but d'exciter le zèle et l'indignation de la centaine de missionnaires d'Espagne qu'il appelle à son secours. Comment les indépendants extermineraient-ils les prêtres qui sont leurs plus précieux auxiliaires, qui accompagnent leurs troupes en qualité d'aumôniers 1 Le même Morillo, dans une autre lettre, a la satisfaction d'annoncer à son ministre qu'il vient de faire prisonnier le chapelain de Bolivar ^

Et c'est lui qui, en multipliant les emprisonnements, les expulsions et les actes de brutalité, est le principal responsable de la douloureuse situation de vastes paroisses privées d'offices religieux, de sacrements, où l'on ne baptise plus les enfants, où Ton ne célèbre

1. La correspondance de Morillo a été publiée par M. Rodriguez Villa dans son ouvrage : Et teniente gênerai Don Pablo Morillo, primer conde de Cartagena (4 vol. dont 3 de lettres et autres documents).

plus de mariages. D'ailleurs Morillo est voltairien, comme la plupart des officiers généraux royalistes de cette époque, et s'il ne cesse de demander l'envoi en Amérique de prêtres espagnols, c'est par politique, par nécessité. Quelle différence avec Bolivar, qui fait tout ce qui est humainement possible pour pacifier les esprits sur le terrain religieux et respecte le caractère sacré du sacerdoce jusque chez ses ennemis I Un prêtre royaliste, Francisco Javier Guerra, gouverneur de l'évêché de Santa Fe de Bogota, avait été obligé de renoncer à sa charge. A peine entré dans la ville, après la victoire de Boyaca, Bolivar le réinstalle dans ses fonctions. Enl822, l'évêque de Popayan, espagnol et un des plus fougueux agents de l'ancien régime, voyant sa cause perdue, sollicite du vainqueur un passeport pour retourner en Espagne. Morillo vainqueur n'aurait pas attendu une pareille demande d'un évèque républicain désireux de partir pour l'étranger ; ill'aurait fait arrêter et embarquer, prisonnier, pour l'Europe. Mais Bolivar écrit à l'évêque ennemi la plus respectueuse, la plus émouvante des lettres pour le supplier de rester dans son diocèse :

<( ...Je suppose que Votre Seigneurie sap- « puie sur de fermes et puissantes raisons pour « laisser orphelins ses tendres agneaux de

« Popayan ; mais je ne crois pas que Votre d Seigneurie puisse rester sourde à l'appel de « ces brebis affligées, ni à la voix du gouverne- « ment de Colombie qui supplie Votre Seigneu- « rie d'être un de ses guides vers le chemin du « ciel. Votre Seigneurie doit penser au nombre « considérable de fidèles chrétiens, d'enfants « innocents qui, par sa faute, ne pourront (( recevoir le sacrement de la confirmation ; « au nombre de jeunes séminaristes qui ne « pourront recevoir l'auguste caractère de « ministres du Créateur parce que Votre Sei- « gneurie ne consacrera pas leur vocation à (( l'autel et à la profession de la vérité sacrée. « Votre Seigneurie sait que les villes et villages c( de Colombie ont besoin de curateurs, puis- « que la guerre les a privés de ces divins « secours par suite du manque de prêtres. Tant « que Sa Sainteté ne reconnaîtra pas l'existence « politique et religieuse de la nation colom- « bienne, notre Eglise ne pourra se passer des « évêques qui, maintenant, la consolent de cet « orphelinat en remédiant, dans la mesure du « possible, à cette mortelle carence. Sache Votre « Seigneurie qu'une séparation aussi violente « dans cet hémisphère ne peut que diminuer « l'universalité de l'Eglise romaine et que la « responsabilité de cette terrible séparation « retombera tout particulièrement surceux qui,

142 LA FIN DE l'empire ESï^AGNOL

« pouvant maintenir l'unité de l'Eglise de « Rome, auront contribué par leur conduite « négative à accélérer le plus grand des maux, « qui est la ruine de l'Eglise et la mort des « esprits dans l'éternité. J'ose espérer que Votre « Seigneurie, considérant ce que je viens d'ex- « poser, daignera condescendre à mon ardente « sollicitation et qu'Elle aura la bonté d'accepter « les sentiments cordiaux de vénération que « professe pour Elle son très obéissant service teur, Bolivar. »

Remarquons que le tout-puissant président Bolivar ne pose aucune condition à l'évêque du parti vaincu, et qu'il ne lui demande même pas une adhésion publique au nouveau régime. Il ne se préoccupe que de l'intérêt de l'Eglise confondu avec celui de la patrie. Naturellement la plupart des historiens passent sous silence cet épisode et beaucoup d'autres aussi caractéristiques, dans lesquels le plus haut génie militaire de l'Amérique se révèle profond politique et bon chrétien. L'historien Groot, qui a tiré cette lettre de l'oubli ^ la fait suivre d'un commentaire dont nous traduisons ces lignes :

1. Historia ecclesiaiica y civil de Nueva Granada, t. IV, p. 252.

Groot ajoute que l'évêque, touché par la lettre de Bolivar, resta et devint l'un des meilleurs amis et plus fervents admirateurs du président.

'< Grande fut la politique du Libérateur en « cette occasion ; mais il ne faut pas attribuer « à la politique seule la démarche faite « auprès de Tévêque, car le langage de la « politique en certaines occasions est biendiffé- « rent de celui qu'on trouve dans cet immortel « document qui honorera à jamais la mémoire « de ce grand homme et que nos écrivains ont « considéré comme d'un si minime intérêt (( que, bien que publié dans la Gazette^ n° 40 <i du 21 juillet 1822, il est, aujourd'hui, a complètement ignoré du public... Tout ce « qui concerne l'histoire ecclésiastique de notre « pays dans ses relations avec la politique a (( été regardé avec mépris par nos écrivains « politiques, comme si l'élément religieux « de ces peuples n'était pas d'une influence « telle qu'il devrait être la base prin- <( cipale des opinions. Ces écrivains se sont « bornés, lorsque l'occasion se présentait, à « nous parler du fanatisme des prédicateurs (( contre les loges, des prières publiques et des « processions en temps de guerre. En intro- « duisant dans notre histoire la partie qu'ils « ont omise, on verra clairement les véritables « causes de nos bouleversements et peut-être « de la ruine du pays. »

Alors que la République colombienne est déjà organisée mais n'existe pas encore au

point de vue du droit international, Bolivar cherche, avec l'appui du clergé, à entrer en relations avec le pape pour le supplier de prendre les mesures urgentes que réclament le salut spirituel de la population et l'intérêt de la religion professée par la République. Le jour vient enfin, avant même que l'Espagne eût reconnu l'indépendance des anciens domaines de la Couronne de Castille, où il peut agir en successeur des rois dans les droits, devoirs et privilèges du patronat et présenter au Saint-Siège des candidatures aux évêchés vacants. Le 28 septembre 1827, il réunit quelques prélats à sa table et prononce cette allocution :

« La cause la plus grande nous réunit aujour- « d'hui : le bien de l'Eglise et le bien de la « Colombie. Une chaîne plus solide et plus « brillante que les astres du firmament nous lie « de nouveau à l'Eglise de Rome, qui est la (1 fontaine du ciel. Les descendants de saint « Pierre ont toujours été nos pères, mais la « guerre nous avait laissés orphelins comme « l'agneau qui bêle en vain vers la mère qu'il (( a perdue. La tendre mère l'a cherché et l'a « ramené au bercail ; elle nous a donné des « pasteurs dignes d'elle et dignes de la Répu- « blique . Ces illustres princes et pères du trouce peau de Colombie sont nos liens sacrés avec « le ciel et avec la terre. Ils seront nos maîtres.

« les modèles de la religion et des vertus poli- « tiques. L'union de V encensoir avec lépée de « la loi est la véritable arche de Vaillance. »

Voilà formulé, pour la première fois croyonsnous en une image concrète et concise, — par un président de république qui fut un des plus grands hommes de guerre de l'histoire, — un des principes d'ordre et de gouvernement dont l'abandon a causé tant de malheurs en Amérique comme en Europe.

Le 7 novembre 1828, le président Bolivar adresse au Souverain Pontife, qui vient de nommer de nouveaux évêques en Colombie, une lettre qu'on a laissée inédite jusqu'en 1910, malgré son importance capitale, sinon à cause même de cette importance.

« Que Votre Sainteté, écrit-il à Léon XII, « reçoive l'expression de notre gratitude, et du « peuple de cette République les plus sincères « affirmations de son adhésion au Siège aposto- (( lique et à la tête visible de l'Eglise militante. « Restent encore vacants en Colombie quelques « évêchés. Pour ceux de Quito et de Guyane, (( nous avons déjà proposé à Votre Sainteté les « ecclésiastiques que, pour leurs vertus, savoir « et mérites, nous avons cru dignes de les occu- « per... Prochainement, nous adresserons à « Votre Sainteté nos prières et nos propositions « pour les autres évêchés. Conformément à la

l'empire espagnol 10

« discipline qui régit ces églises depuis leur « fondation, et afin de les protéger plus effi- « cacement, le gouvernement de Colombie se tt déclara en exercice du droit de patronat qui M avait appartenu aux rois d'Espagne. Cet « acte fut inspiré par les besoins de ces mêmes « églises où il y avait péril que la juridiction « ecclésiastique vînt à manquer faute de préce bendés, par l'accomplissement des canons « qui ne permettaient pas de longs intérims « dans les bénéfices, et par l'intérêt de la reli- « gion qui, défendue par le gouvernement, de « toutes ses forces, ne serait pas attaquée. c( Nous avons le grand espoir que Votre Saince teté aura égard à de si justes raisons et rati- « fiera les mesures que nous avons prises . . . Votre « Sainteté peut compter sur notre volonté déci- « dée de soutenir le catholicisme dans cette « République. Le président de la République « attend pour lui et pour le peuple de la Répu- « blique la bénédiction apostolique du Père « des croyants ^ »

Le libérateur Bolivar a la ferme volonté de soutenir le catholicisme pour obéir à la pure foi qui l'anime, aux règles de la raison, à l'intérêt de l'Etat, en même temps qu'aux vœux

1. El Hogar catoUco, juillet 1910, et Monsalve : Ouvrage cité, t. II, p. 398.

de l'immense majorité de son peuple. Mais la jeune Colombie est menacée de tous les malheurs qu'apportent une démagogie et une anarchie produites par une guerre d'une durée de quinze ans, atroce et glorieuse, quiadécimé la population, surtout celle de race blanche, et plongé les survivants dans la plus grande misère ; produites aussi par les haines de races, par les ambitions des nouvelles républiques jalouses les unes des autres, par le particularisme local et régional et par les plus vils professionnels de la politique. Un véritable cataclysme paraît imminent. Tous les éléments de désordre et de mort se coalisent contre le Libérateur dont le prestige est la haute citadelle qu'il faut démolir. Bolivar fait, de plus en plus, appel à la collaboration du clergé. Evoques et curés se serrent de plus en plus autour de lui pouf la défense de la patrie et d'une république qui ne soit pas une démagogie sanguinaire et grotesque. En 1828, il prend des mesures à la fois hardies et sages pour arrêter le torrent dévastateur. C'est ce que les historiens appellent sa période réactionnaire.

Les écrivains américains enthousiastes de Bolivar jettent un voile pudique sur cette période ^ Ils plaident les circonstances atté-

Page 1