Jaliifier et Vast : Histoire contemporaine ^ p
MM. Jaliifier et Vast ont commis seize erreurs de fait en six pages et demie, MM. Driault et Monod quarantequatre en quatre pages et demie, et M. Seignobos cinquante-cinq en sixpages. Telle est l'Histoire qu'on enseigne dans nos lycées et collèges. 11 serait temps que le Conseil supérieur de l'instruction publique prît des mesures pour mettre un peu d'ordre dans ce chaos ou supprimât l'enseignement de l'histoire de l'Amérique.
capitale et ont seuls un véritable gouvernement organisé.
4" L'indépendance ne pouvait être proclamée en 1813 par Mina, qui était alors en Espagne, officier dans l'armée espagnole, et ne viendra au Mexique qu'en 1817, ni par Hidalgo, fusillé en 1811.
5" Iturrigaray ne fut chassé ni par les partisans de l'indépendance ni par ceux des réformes, mais au contraire par le parti des Espagnols péninsulaires, qui le soupçonnaient d'être le complice des patriotes mexicains et de préparer l'indépendance du pays par la convoca tion d'un Congrès. Accusé de trahison, il fut arrêté et embarqué sur un navire à destination de l'Espagne.
On voit, dans ce dernier paragraphe, une des différences profondes qu'il y a entre la révolution mexicaine et celle des autres pays hispano-américains. Dans l'Amérique du Sud, on expulse les vice-rois et gouverneurs afin d'établir des gouvernements autonomes tout en respectant les droits du roi captif. Le Mexique reste attaché non seulement à la personne du souverain des Indes occidentales, mais encore à l'Espagne. Donc Iturrigaray qui, s'il eût été vice-roi de la Plata ou capitaine général du Venezuela, aurait été nommé chef du nouveau gouver-
nement, est expulsé de Mexico par le parti espagnol.
La seconde différence essentielle consiste en ce que, tandis que, dans l'Amérique du Sud, la révolution est mise en mouvement par des patriciens qui veulent la faire à leur profit et ont des buts déterminés, elle est, au Mexique, une explosion de sauvagerie indigène suscitée par un blanc qui, au début du moins, ne sait pas trop où il va.
Le 16 septembre 1810, Hidalgo donne le signal de la révolte, fameux sous le nom de « cri de Dolorès » (grito de Dolores), du nom de la petite ville où il fut lancé.
D'après une légende édifiante qui a remplacé la cruelle vérité historique, Hidalgo était un brave homme de curé de campagne, un idyllique, qui occupait ses loisirs à cultiver son jardin. Un jour, il planta des ceps de vigne, puis fit du vin avec ses raisins. C'était un crime, car la culture de la vigne était interdite, comme nul ne l'ignore, dans toute l'Amérique espagnole. Le gouvernement, l'ayant appris, envoya des soldats arracher les ceps. Là-dessus, dit une de nos encyclopédies, (( Hidalgo résolut de soulever contre le joug étranger une population depuis longtemps frémissante ». D'autres ajoutent qu'il poussa
un « cri de douleur ^ » contre les Européens.
Mais la vérité est tout autre. D'abord, la culture de la vigne et la fabrication du vin n'étaient pas interdites dans l'Amérique espagnole. Personne n'empêchait le curé Hidalgo de faire son vin. il était vraiment viticulteur, — la légende ne se trompe pas sur ce point, — et il se livrait aussi à toutes sortes d'autres travaux agricoles. En outre, il était industriel. Car, contrairement à la légende devenue histoire officielle, aucune industrie n'était interdite au Mexique. Mais tout cela ne nourrissait pas son homme : Hidalgo était un esprit brouillon qui se jetait dans les affaires industrielles et agricoles comme il va se jeter dans la révolution , — au hasard de l'impulsion.
Il n'était pourtant pas dans la misère, malgré
1. Ou prend un nom propre de ville pour un nom commun. La traduction est erronée et bouffonne. Un certain nombre d'erreurs de nos historiens sont tirées d'auteurs allemands considérés comme infaillibles ; parfois on copie mot à mot. Exemple :
« Alors le curé poussa dans son village le fameux cri de douleur (grito de dolores) contre les Européens. » (Gervinus : Histoire du dix-neuvième siècle, depuis le traité de Vienne, tx^aduite de l'allemand par J. F. Minssen, t. VI, p. 131.)
« Hidalgo pousse dans son village le célèbre cri de douleur (grito de dolores) contre les Européens. » (Gusave Hubbard : Histoire contemporaine de VEspagne, i.I, p. 216.)
ses échecs en affaires. Sa cure lui rapportait une somme annuelle équivalente à une centaine de mille francs environ de notre monnaie (de notre monnaie d'avant-guerre), et ne lui donnait aucun travail ; il s'était déchargé sur un vicaire de toutes œuvres d'église et des soucis spirituels. En somme, un de ces mauvais prêtres qui n'étaient pas rares dans les Indes lointaines à une époque où le maintien de la discipline et la surveillance par les autorités supérieures étaient très difficiles.
C'est ce riche curé qui provoque un soulèvement formidable d'Indiens; il commence par en recruter une bande dans sa région, en les excitant au massacre des Espagnols, au pillage des propriétés et en leur promettant le partage des terres II leur parle aussi de la religion menacée par un empereur étranger, maître de l'Espagne ; il fait peindre sur ses bannières l'image de la Vierge de Guadalupe, patronne du Mexique, et lance le cri classique de toutes les révoltes locales d'indigènes : « Vive le roi et mort aux mauvais gouvernants 1 »
La profession de fidélité au roi manquait de sincérité, comme l'invocation à la religion menacée, mais Tune et l'autre étaient nécessaires pour recruter des soldats parmi les Indiens. Au bout de quelque temps, l'effet voulu ayant été atteint, le nom et les images
de Ferdinand VII sont supprimés. Le curé Hidalgo jette sa soutane ; il s'affuble d'un uniforme de général et prend le titre d'Altesse Sérénissime. Il s'entoure d'une véritable cour, établit une étiquette, donne des fêtes, des bals présidés par une femme qui le suit partout et à laquelle on rend des honneurs princiers. Pour M. Seignobos, qui ne veut pas qu'il y ait eu une véritable guerre entre 1808 et 1814, l'aventure d'Hidalgo se réduit à la marche, vers la capitale, d'une grande foule à peine armée qui est attaquée et mise en déroute devant Mexico par une troupe espagnole. La vérité est bien différente. Hidalgo lève une véritable armée, la plus grande qu'on eût vue jusqu'alors en Amérique. Elle ne cesse de s'accroître à mesure qu'il avance et finit par dépasser le chiffre, formidable pour l'époque et le pays, de 80.000 hommes. Il s'empare de plusieurs localités de la région de Queretaro où il livre les maisons et les biens des Espagnols au pillage. Il assiège ensuite Guanajuato, la prend, y entre en triomphateur ; ses Indiens font un massacre des Espagnols de cette ville sans respecter l'âge ni le sexe. De triomphe en triomphe, de massacre en massacre, il parvient, en quelques mois, à être le maître des provinces les plus riches et les plus peuplées du Mexique : Guanajuato, Valladolid, Zacatecas, San
Luis, Guadaiajara, une partie de la Sonora, et toutes les « provinces internes » de l'Est jusqu'à la frontière des Etats-Unis.
En novembre 1810, il s'approche de Mexico. La ville, où il n'y a que 2.000 soldats pour la défendre contre 80.000 insurgés, est dans l'impossibilité de résister. Hidalgo n'a qu'à y entrer avec ses troupes. Mais brusquement il lève son camp et se retire. Cette retraite a pour cause la crainte d'être pris entre les forces de la garnison et une armée qui accourait de la province.
Si Hidalgo était entré dans la capitale, un épouvantable carnage s'y serait produit, — ■ certains auteurs ont prétendu que c'est pour l'éviter que, pris de peur, il rebroussa chemin, — et l'histoire aurait enregistré ce spectacle inouï : un curé défroqué fondant une monarchie impériale qui eût été un mélange sinistre et grotesque de théocratie et de démagogie, montant sur le trône et faisant asseoir sa maîtresse à son côté. Et cela eut duré le temps d'un carnaval de sang.
Quelques jours après, Hidalgo rencontre à Aculco l'armée espagnole qu'il avait voulu éviter. 11 est battu par elle ; ses Indiens sont pris tout à coup d'une panique indicible *, c'est une débandade, une fuite éperdue plutôt qu'une bataille (7 novembre 1810). Les insurgés essuient une nouvelle défaite au pont de Cal-
deron (17 janvier 1811). Hidalgo et son lieutenant Allende, qui lui succède dans le commandement, n'en restent pas moins maîtres d'une grande partie du Mexique. Ils furent faits prisonniers en mars 1811, et fusillés.
Ce n'est qu'à partir de 1823, lorsque les démagogues elles francs-maçons se sont emparés du pouvoir, que se forme la légende d'Hidalgo père de la patrie, père de la République, bienfaiteur du peuple. Mais avant qu'elle ne fût fabriquée et imposée, les contemporains ne s'y étaient pas trompés. Voici ce qu'écrivait un républicain, un an après l'exécution de l'Altesse Sérénissime ; son témoignage est d'autant plus probant qu'il est exempt de passion et qu'il a été publié par un journal soutenant hardiment le cause de l'indépendance hispano-américaine :
« En donnant au sentiment de la compassion « la place due, confessons que la révolution « a plutôt gagné que perdu avec la mort d'Hier dalgo. Cethomme n'était pas patriote, il n'était « pas républicain, il ne possédait aucune « vertu républicaine. Si les talents d'un géné- « rai lui manquaient, il n'avait pas non plus « le désintéressement ni le zèle pour la cause « de la patrie qui font un bon citoyen ^. »
1. La Aurorade Chile, numéro du 17 septembre 1812. l'empire espagnol 11
La cause deTindépendance, commecellede la république, ne pouvait, en effet, que gagner à la mort d'Hidalgo. Nul idéal généreux n'anime les hordes de 1810 et le éhef qui les suit plus qu'il ne les commande ; seule, la soif de ravager, de voler et de tuer les excite. Ils ont, parfois, la force aveugle, désordonnée, brutale, mais irrésistible d'un cyclone. Les honnêtes gens, les travailleurs, ceux qui possèdent quelque bien au soleil se détournent, de plus en plus nombreux, du parti de l'émancipation, — bien qulls la désirent, — car ils voient qu'on pousse la patrie mexicaine au bord d'un précipice où elle est, à chaque instant, sur le point de s'anéantir.
Morelos, autre curé sinistre, en révolte contre l'autorité ecclésiastique, continue l'œuvre d'Hidalgo auquel il est pourtant supérieur à tous les points de vue. Il fait la guerre avec cruauté, mais il n'est pas sanguinaire, et il sait organiser les opérations stratégiques. Ses idées politiques sont également un monstrueux mélange de théocratie, d'inintelligente intolérance, de démagogie et de communisme. Mais il essaie de faire de l'ordre, et il sait donner un caractère légal à la révolution en se mettant au
service d'un Congrès dont il reconnaît Tautorilé et qui proclame l'indépendance.
Avec son ami, l'avocat Rayon, président de la Junte révolutionnaire, il élabore la plus étrange des constitutions. Bien qu'ils soient désavoués, condamnés par les évêques, ils veulent installer un gouvernement catholique. L'Inquisition est rétablie par eux, mais ils lui donnent un autre nom, et ils abolissent le tourment. Il y avait d'ailleurs beau temps que le tourment avait été supprimé par l'Inquisition ellemême. En cela, ils ne faisaient qu'imiter le Parlement espagnol. Les Cortès de Cadix avaient aussi aboli l'Inquisition et le tourment. Les écrivains d'aujourd'hui qui célèbrent le caractère « démocratique » du Parlement de 1810 se gardent bien de dire, — ils l'ignorent sans doute, — qu'au fond il ne supprima rien du tout et qu'il y eut seulement une dangereuse réforme politique. L'humanitarisme consista simplement à remplacer le mot Inquisition par ceux de Tribunaux protecteurs de la foi et à supprimer la charge du grand inquisiteur qui dépendait directement et uniquement de Rome. En faisant dépendre les tribunaux de la foi seulement des évêques, on espérait les soumettre davantage à l'autorité royale grâce au régime du patronat, c'est-à-dire, en l'espèce, au Parlement. On était donc menacé, si le nouveau sys-
tème avait fonctionné et s'était développé, d'une de ces dégradantes rétrogadations qui excitaient le mépris d'Auguste Comte, Il en fut de même au Mexique, et l'on ne peut penser sans frémir à ce que cette inquisition serait devenue entre les mains des anabaptistes, curés-généraux, curés-altesses et curés-dictateurs.
Au dix-huitième siècle, les Bourbons, rois absolus, avaient ouvert peu à peu l'Amérique au commerce de tous les pays et inauguré une période de prospérité. Morelos et Rayon rêvent de la fermer ; ils préparent des lois contre les étrangers afin, disent-ils, de défendre la pureté de la Sainte Vierge (la pureza de Maria Santisima) mise en péril . Ils tombent dans les pires des extravagances. Or, par une des plus fantastiques falsifications historiques qu'on puisse concevoir. Rayon et Morelos figurent parmi les pères de la démocratie et de la libre pensée, à la suite d'Hidalgo !
Pendant que Morelos et Rayon font une guerre souvent victorieuse aux troupes du viceroi, des chefs de guerrillas opèrent pour leur propre compte dans la plupart des provinces.
Ils ne prennent même pas la peine d'invoquer des raisons patriotiques ; il n'est plus question de Ferdinand VII, ni du joug étranger, ni des libertés du peuple. Ces chefs s'attaquent aux propriétés et aux personnes des créoles et des
Espagnols, des métis et des Indiens, indistinelement ; ils pillent et tuent partout où ils passent, sans souci de Torigine et des opinions de leurs victimes. Les propriétés rurales se transforment, où il y a possibilité de le faire, en camps retranchés et en forteresses pour résister aux brigands .
Morelos eut le même sort qu'Hidalgo. 11 fut pris et fusillé en décembre 1815. Après lui le mouvement révolutionnaire est en décroissance, mais les chefs de bandits, — dont l'histoire a fait aussi des héros, — continuent la guerrilla de pillage et de massacre.
Du tableau des horreurs de cette époque, il faut détacher les noms de quelques Mexicains qui avaient fait la guerre avec Morelos, la poursuivent après sa mort et ne sont pas des personnages grotesques éternels, mais de sincères patriotes dignes d'estime, tels que le chevaleresque Bravo, Manuel de Mier y Terran, et Guadalupe Victoria, futur président de la République.
Il ne faut pas mêler non plus aux noms des criminels et des démagogues sans foi celui du jeune Mina, officier espagnol de valeur qui s'était illustré dans la guerre contre Napoléon. Poussé par son enthousiasme pour la cause de la liberté des peuples, il débarque au Mexique en 1817 avec un groupe de volontaires parmi
lesquels quelques Français, y crée une petite armée et l'entraîne en une héroïque aventure guerrière qui ne dure que quelques mois. Mina, fait prisonnier, est fusillé le 11 novembre de la même année.
Au commencement de 1818, le Mexique dévasté et ensanglanté est dans un état de tranquillité relative. Le gouvernement espagnol a repris possession de tout le pays ; la révolution est considérée comme définitivement vaincue. Tels sont les résultats de ce que Gervinus et Gustave Hubbard appellent le «cri de douleur » de Son Altesse Sérénissime Hidalgo.
Pour que le Mexique puisse conquérir son indépendance, il faudra qu'après l'écrasement de l'anarchie indienne, une élite prenne la tête du mouvement, comme en Amérique du Sud. Au Nord comme au Sud, l'émancipation fut l'œuvre d'officiers disciplinés, de patriciens, de grands propriétaires, de bourgeois et du haut clergé. Le ralliement de l'élite à la cause de l'émancipation se dessine déjà, au Mexique, entre 1811 et 1815 ; il s'accentue en 1817. En 1821, elle réalise le rêve des patriotes honnêtes et découragés de 1810.
Pour expliquer le facile triomphe de 1821,
on se borne généralement à dire que « l'armée, ne recevant plus de recrues d'Espagne, s'était peu à peu remplie de Mexicains, et les officiers ne voulaient plus du gouvernement des Espagnols ^ ».
C'est toujours l'erreur d'après laquelle les insurrections avaient été vaincues uniquement par des corps d'armée envoyés d'Espagne. Or, après comme avant 1815, après comme avant 1820. la plus grande partie des troupes loyalistes au Mexique et ailleurs sont recrutées dans le pays même. L'arrivée de quelques bataillons d'Espagne, débarquant à des dates espacées, ne modifie guère la situation. Le moment où l'on croit qu'il y a le moins de « recrues d'Espagne » au Mexique est précisément celui où elles étaient le plus nombreuses. Mais nous ne disons pas qu'elles étaient considérables : nous avons déjà vu que leur nombre s'élevait, en 1820, exactement au chiffre de 8.448 hommes.
Les raisons du triomphe du mouvement de 1821 sont autres. L'émancipation est réalisée par une contre-révolution. Le mouvement est une réaction contre le parlementarisme libéral qui est maître de l'Espagne, depuis que, à la suite des révoltes militaires dont Riegoa donné