‹ La fin de l'empire espagnol d'AmériqueChapitre 9 sur 35 · José P. Otero : La révolution argentine^ p · texte numérisé non relu

José P. Otero : La révolution argentine^ p

2. Œuvres rééditées par la (( Biblioteca argentioa )) (1916) sous le titre de Doctrina democratica, p, 118.

silion veillait au maintien de la pureté de la foi ; mais, sous son régime, les laïques et les \ moines espagnols ont pu écrire contre le gou- \ vernement royal et en faveur des droits du peuple des traités auprès desquels les audaces des encyclopédistes sont bien pâles, et cela sans être inquiétés en rien par l'Inquisition ni par le roi ; ils ont même pu faire l'apologie du gouvernement républicain démocratique.

Mariano Moreno, passant de la théorie à la pratique, censure lui-même son auteur de prédilection : il expurge Rousseau en le traduisant; il ne veut pas qu'on lise ses pages anticatholiques et il écrit dans la préface de sa traduction du Contrat social : « Comme l'auteur a eu le malheur de délirer en matières religieuses, je supprime le chapitre et les principaux passages où il a traité de ces matières. ))En somme, le révolutionnaire de Buenos-Aires ne retient du citoyen de Genève que ce qui était déjà dans la tradition espagnole et américaine, c'està-dire dans les œuvres des légistes de sa race et de sa langue, au sujet des droits du peuple. Pour le reste, pour l'essentiel, il se retourne contre lui ; il le supprime sans discussion.

Les exemples de la révolution française sont à peu près absents des écrits de ce grand patriote et ardent polémiste ; ils le sont aussi des articles de journaux, discours et œuvres diver-

ses de Bernardo Monteagudo et des autres théoriciens et hommes politiques influents de l'émancipalion hispano-américaine. On y voit les noms, — que nos « pliilosophes » et révolutionnaires avaient mis à la mode, — de Minos, Lycurgue, Phocion, Cicéron, Washington ; Miranda évoque, dans ses proclamations, les glorieux souvenirs dePélopidas et du prince d'Orange * ; mais jamais on n'écrit ni ne prononce les noms de Camille Desmoulins, Danton, Marat et Robespierre. Il y a un parti pris évident ; ces écrivains et hommes d'action se livrent parfois à de vrais tours de force pour faire le silence sur les hommes et les événenements de notre révolution. L'admiration véritable et sincère que professent pour la France la majorité des patriotes hispano-américains qui ont réalisé l'indépendance de leur pays ne va pas au delà dul3 juillet 1789. Nombreux sont ceux qui, comme Moreno, considèrent que la journée du 20 juin 1789 est la plus glorieuse de l'histoire de France et que tout s*est gâté avant la fin de la même année ^. Ce qu'ils reprochent le plus à notre révolution, outre le régime de la terreur et de la persécution religieuse dont ils préfèrent ne pas parler,

î. Archives des Indes : Est. 133, c. 4, leg 9. 2. Ouv. cité, p. 259.

est d'avoir abouti à l'Empire : a La République nous appelle chantait l'enthousiasme français aux jours de sa révolution, et il se préparait déjà à entonner des hymnes pour l'exaltation d'un tyran K » Leur attitude à l'égard de Napoléon est donc le contraire de celle des conservateurs et des catholiques français de la même époque. Il semble, au premier abord, que par leur haine contre le « tyran », les révolutionnaires américains rejoignent ceux d'Europe. Il n'en est rien ; ils haïssent en lui, à tort ou à raison mais avec autant de violence que de sincérité, le triomphe des principes destructeurs de la morale et de la religion ; ils haïssent le conquérant étranger, le tyran qui a détrôné le Bourbon roi des Indes occidentales.

Cela nous ramène aux événements de 1808 dont nous nous étions écarté pour suivre le développement et la faillite en Amérique, au commencement du dix-neuvième siècle, des idées révolutionnaires d'importation européenne .

Napoléon ayant pris la famille royale dans la souricière de Rayonne et nommé son frère

1. Monteagudo : Œuvres, rééditées par la « Biblioteca argentiûa » (1916) sous le titre de Obras politicaSy p. 56.

Joseph roi d'Espagne, une grande partie des fonctionnaires, des nobles, des gens riches ou aisés étaient disposés à accepter le fait accompli. Mais le peuple tout entier fut secoué d'une formidable colère patriotique en même temps que d'une exaltation religieuse, car on était convaincu qu'avec l'usurpateur c*était l'impiété qui allait occuper le trône des rois catholiques. Au milieu de la plus grande confusion, des juntes provinciales ou municipales s'organisent, indépendantes les unes des autres, puis une junte suprême est formée pour coordonner les mouvements de résistance ; enfin un Conseil de Régence gouverne, au nom de Ferdinand VII captif, dans les provinces qui ne sont pas au pouvoir des armées impériales.

Les mêmes phénomènes se produisent en Amérique. Là aussi, la plupart des gouverneurs sont disposés à reconnaître le nouveau roi, ou, tout au moins, ils sont hésitants ; mais de menaçantes manifestations populaires, des démarches impératives des municipalités les obligent de proclamer Ferdinand VII roi des Indes . Cependant, les partisans de l'indépendance et les rares « intellectuels » déjà républicains sont à l'affût d'événements qui les mettront en mesure de canaliser le mouvement de loyalisme du peuple et de le faire servira leurs fins. De Londres, Miranda leur adresse des

conseils et des instructions ; il leur trace des plans de conduite et les engage à s'emparer des municipalités ^ Il voyait juste : ce sont les municipalités qui feront la révolution.

En s'établissant en Amérique, les Espagnols y avaient transporté, pour le gouvernement et l'administration des nouveaux domaines de la Couronne, les institutions en vigueur dans la métropole à la fin du quinzième siècle. Ilsy avaient, par conséquent, établi le régime municipal qui avait fait de tant de villes et communautés espagnoles de véritables républiques et même des démocraties, si Ton comprend par ce dernier mot (car il faut s'entendre sur le sens des mots dont on use à tort et à travers) le gouvernement de la cité par une assemblée de citoyens notables. Au seizième siècle, c'est-à-dire à l'époque oii nos historiens placent, en Amérique, le règne par excellence de la tyrannie et de l'absolutisme, les municipalités américaines {cahildos) étaient de vrais petits parlements investis, dans bien des cas, de pouvoirs souverains, et disposant de la force publique. Leur souveraineté est telle sur ce point que Hernan Cortés, chef d'une troupe d'héroïques révoltés, ne trouve pas d'autre moyen de se mettre en règle avec

^. Archives des Indes ; Pap. de Estado, Buenos-Aires, leg. 4.

la loi que de fonder une ville, Veracruz, faire élire une municipalité par les soldats redevenus citoyens, et se mettre à son service : légalement, la fabuleuse conquête du Mexique est l'œuvre de l'armée d'un conseil municipal.

Dans certaines provinces, les ordres des vice-rois, ceux même qui venaient de Madrid, ne pouvaient être exécutés qu'après approbation par les cabildos, La sanglante révolte du Pérou eut pour cause des ordonnances royales déclarées nulles parce que les conquistadors et les autres citoyens ne les avaient pas approuvées. Peu à peu, la centralisation restreint les libertés municipales, mais, au début du dixneuvième siècle, les cabildos ont encore plus de droits et participent davantage au gouvernement de la cité que nos conseils municipaux contemporains. On a conservé surtout ce legs précieux des libertés du moyen âge qu'on appelait en France « assemblée des citoyens de tout état » et en Amérique cabildo abierto (conseil ou chapitre ouvert). Lorsqu'une question d'une gravité exceptionnelle se présente, lorsque des intérêts importants de la communauté sont en jeu, le cabildo convoque les habitants notables et les fonctionnaires ; les trois groupes forment une assemblée unique, une grande « municipalité ouverte» ouélargie qui délibère, en toute liberté, sur les mesures à prendre.

C'est sur ces cahildos et cabildos abiertos que Miranda compte pour émanciper l'Amérique. En 1809 et 1810, lorsque Napoléon est maître de l'Espagne presque tout entière, les Américains qui ne veulent pas suivre le sort de la métropole soumise au roi intrus, organisent à leur tour, dans de nombreuses provinces, des juntes qui s'emparent du pouvoir et expulsent les autorités espagnoles. Ces juntes ' sont formées par des citoyens hardis, ou par des cabildos et cabildos abiertos. La révolution se fait partout au cri de : « Vive le roi î » Rien de plus caractéristique, par exemple, que celle de Quito accomplie par la noblesse du pays avec plusieurs marquis à sa tête. Ceux-ci mettent le gouverneur en état d'arrestation dans son propre palais en employant les formes de la plus exquise courtoisie, et constituent, toujours au nom du roi, une junte de gouvernement. Il faut lire le récit de cet événement dans les Mémoires d'un témoin oculaire ^ ; c'est tout à fait charmant et vraiment seigneurial. Jean-Jacques Rousseau, qui passe pour avoir inspiré les premiers révolutionnaires sud-américains, eût été stupéfait s'il avait vécu et si ce récit était par-

1. W. B. Stevenson : Voyage en Araucanie, au Chili^ \ \ au Pérou et dans la Colombie, ou relation d'un séjour de '■ ! vingt ans dans l'Amérique du Sud, traduite de l'anglais par Sétier. (Paris, 1828, t. III, chap. 17.)

l'empire espagnol 4

venu jusqu'à lui. Uheure de Jean- Jacques viendra, mais plus tard.

En même temps qu'elles prennent le pouvoir, les juntes réclament la liberté du commerce, le droit pour les Américains de se gouverner eux-mêmes sous Fautorité suprême du roi, en un mot, l'autonomie. La junte suprême d'Espagne, puis le Conseil de Régence les traitent en rebelles, et aussitôt commence une guerre farouche qui durera près de quinze ans.

Avant que la guerre ne fût engagée, le mouvement patriotique américain était nettement anti-espagnol, ce qui ne l'empêcha pas, du moin s pendant quelques années, et au Mexique jusqu'en 1822, d'être loyaliste à l'égard de la personne de Ferdinand VII respecté comme souverain légitime desIndes occidentales. L'immense majorité du peuple, les créoles comme les métis et les Indiens, les savants, les lettrés, les légistes sont et se disent vassaux de la Couronne de Castille. Ils sont sujets de Philippe V et de ses successeurs, non parce que ces Bourbons sont rois d'Espagne, mais parce qu'ils sont les héritiers légitimes d'Isabelle la Catholique, reine de Castille, au nom et pour le compte de qui l'Amérique a été découverte et divisée en provinces dépendant de sa couronne au même titre que les provinces européennes.

Si l'on ne comprend pas une pareille situa-

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tion, c'est que i'histoire de cette époque, comme celle des siècles antérieurs, est falsifiée dans la plupart des ouvrages de vulgarisation et d'enseignement universitaire, qu'on applique à l'étude du passé les idées, les préjugés, les passions et les coutumes du présent. Pour ne citer qu'un exemple, au moyen âge, Valence, Majorque et la Catalogne ne sont pas des pays dépendant de l'Aragon comme on le croit communément, mais des Etats absolument indépendants bien que gouvernés par les mêmes souverains, lesquels, d'ailleurs, étaientCatalans d'origine et non Aragonais. Ces Etats ne sont même pas unis par le lien fédéral. Au seizième siècle, sous le règne de Charles-Quint et de Philippe II, la distinction subsiste, les anciens Etats sont encore indépendants en droit et en fait. En Catalogne, le tout-puissant empereur n'est que comte de Barcelone et le conseil général, plus puissant que lui, lui impose une humiliation pour faire respecter le principe de l'égalité de tous devant la loi. Les emplois publics sont réservés aux Catalans. En Biscaye les Espagnols de tous les autres pays sent également exclus des administrations. Un soldat castillan, c'est-à-dire étranger, ne pouvait entrer sur les territoires de la Biscaye, de l'Aragon et de la Catalogne.

A la fin du quinzième siècle, à l'époque de la

découverte de l'Amérique, les Aragonais sont, légalement, des étrangers dans les Etats de la reine de Gastille bien que leur roi soit le mari de cette reine. Ils sont aussi des étrangers en Amérique, et pour y être admis ils doivent se soumettre, comme tous les autres étrangers) à des formalités.

Dans le courant du siècle suivant, l'unité espagnole se fait au bénéfice de la Couronne de Gastille. Dans le même temps, le nombre des Espagnols établis aux Indes occidentales s'est accru. Ils ont fait souche. Leurs descendants dépure race blanche, les créoles, fidèles à une tradition qui n'a jamais été abolie légalement pour eux et dans laquelle ils trouvent leur intérêt, regardent comme des étrangers,

— et des étrangers qui usurpent des privilèges,

— les Espagnols d'Europe, les péninsulaires. Si les Américains ne sont pas sujets de l'Espagne, ils ne sont pas tenus d'obéir à une junte qui n'émane pas directement du roi puisque celui-ci, captif, ne peut donner des ordres. C'est ce qu'explique très bien, en quelques mots, le président Paez dans ses Mémoires lorsque, censurant l'attitude de la junte d'Espagne à l'égard de celle de Caracas, il dit : « Ce langage équivalait à une déclaration de guerre, car il venait d'une assemblée d'individus, et non du souverain dont les peuples étaient accou-

tumés à respecter l'autorité et les décrets sans appel ^ » Si la maison royale disparaît, soit parce qu'il n'existe plus de prince du sang d'Isabelle, soit parce que le roi a été détrôné, tous les liens entre le suzerain etles vassaux, entre le roi et ses sujets sont rompus puisqu'il n'y a plus de suzerain ni de roi ; les Américains sont libres de choisir le gouvernement qu'ils voudront. En l'espèce, le détrônement n'est pas définitif puisque ses partisans font la guerre en Espagne à l'usurpateur. Donc, les sujets réserveront les droits du roi, et en attendant que celui-ci puisse gouverner, son autorité passera entre les mains non d'un comité ou d'un Parlement espagnol, — c'est-à-dire étranger, — mais en celles des représentants désignés par les sujets eux-mêmes ; les municipalités, asiles des libertés traditionnelles, prendront, avec les droits de la souveraineté, le titre d'Altesse.

Ce raisonnement des premiers révolution- i^ naires est logique, inattaquable, au point de '^ vue du droit féodal. Ils prirent et exercèrent des prérogatives reconnues légales par les Sept Parties, le code rédigé, au treizième siècle, par le roi Alphonse le Savant. Ils n'avaient pas be-

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